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Texte à méditer :  Ceux qui brûlent des livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes.  Heinrich Heine
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Hors des sentiers battus
Langage et subjectivité
  "Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c'est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu'il ne peut pas dire Je, car il l'a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement.
  Il faut remarquer que l'enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu'assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense."
 
Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 1798, §1 Trad. Foucault, Vrin, 1984, p. 17.

 
  "C'est dans et par le langage que l'homme se constitue comme sujet ; parce que le langage seul fonde en réalité, dans sa réalité qui est celle de l'être, le concept d' « ego ».
  La « subjectivité » dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme « sujet ». Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d'être lui-même (ce sentiment, dans la mesure où l'on peut en faire état, n'est qu'un reflet), mais comme l'unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu'elle assemble, et qui assure la permanence de la conscience. Or nous tenons que cette « subjectivité », qu'on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n'est que l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage. Est « ego » qui dit « ego ». Nous trouvons là le fondement de la « subjectivité », qui se détermine par le statut linguistique de la « personne »."
 La conscience de soi n'est possible que si elle s'éprouve par contraste. Je n'emploie je qu'en m'adressant à quelqu'un, qui sera dans mon allocution un tu. C'est cette condition de dialogue qui est constitutive de la personne, car elle implique en réciprocité que je deviens tu dans l'allocution de celui qui à son tour se désigne par je. Le langage n'est possible que parce que chaque locuteur se pose comme sujet, en renvoyant à lui-même comme je dans son discours. De ce fait, je pose une autre personne, celle qui, toute extérieure qu'elle est à "moi", devient mon écho auquel je dis tu et qui me dit tu."
 
Émile Benvéniste, Problèmes de linguistique générale, 1966, coll. tel, 1976, p. 259-260.


  "Si le langage est, comme on dit, instrument de communication, à quoi doit-il cette propriété ? [...] Deux raisons viennent alors successivement à l'esprit. L'une serait que le langage se trouve en fait ainsi employé, sans doute parce que les hommes n'ont pas trouvé de moyen meilleur ni même aussi efficace pour communiquer. Cela revient à constater ce qu'on voudrait comprendre. On pourrait aussi penser à répondre que le langage présente telles dispositions qui le rendent apte à servir d'instrument; il se prête à transmettre ce que je lui confie, un ordre, une question, une annonce et provoque chez l'interlocuteur un comportement chaque fois adéquat. [...]
 Mais est-ce bien du langage que l'on parle ici ? Ne le confond-on pas avec le discours ? Si nous posons que le discours est le langage mis en action, et nécessairement entre partenaires, nous faisons apparaître, sous la confusion, une pétition de principe, puisque la nature de cet « instrument » est expliquée par sa situation comme « instrument ». Quand au rôle de transmission que remplit le langage, il ne faut pas manquer d'observer d'une part que ce rôle peut être dévolu à des moyens non linguistiques, gestes, mimique, et d'autre part, que nous nous laissons abuser, en parlant ici d'un « instrument », par certains procès de transmission qui, dans les sociétés humaines sont, sans exception, postérieures au langage et qui en imitent le fonctionnement. Tous les systèmes de signaux, rudimentaires ou complexes, se trouvent dans ce cas.
 En réalité la comparaison du langage avec un instrument, et il faut bien que ce soit un instrument matériel pour que la comparaison soit simplement intelligible, doit nous remplir de méfiance, comme toute notion simpliste au sujet du langage. Parler d'instrument, c'est mettre en opposition l'homme et la nature. La pioche, la flèche, la roue ne sont pas dans la nature. Ce sont des fabrications. Le langage est dans la nature de l'homme, qui ne l'a pas fabriqué. [...] C'est un homme parlant que nous trouvons dans le monde, un homme parlant à un autre homme, et le langage enseigne La définition même de l'homme. [...]
 C'est dans et par le langage que l'homme se constitue comme sujet ; parce que le langage seul fonde en réalité, dans sa réalité qui est celle de l'être, le concept d' « ego ».
 La « subjectivité » dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme « sujet ». Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d'être lui-même (ce sentiment, dans la mesure où l'on peut en faire état, n'est qu'un reflet), mais comme l'unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu'elle assemble, et qui assure la permanence de la conscience. Or nous tenons que cette « subjectivité », qu'on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n'est que l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage. Est « ego » qui dit « ego ». Nous trouvons là le fondement de la « subjectivité », qui se détermine par le statut linguistique de la « personne »."
 
Émile Benvéniste, Problèmes de linguistique générale, 1976, coll tel, Éd. Gallimard, p. 258-259.

 
 "La subjectivité dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme "sujet". […] Or nous tenons que cette "subjectivité", qu'on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n'est que l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage. Est ego qui dit "ego". Nous trouvons là le fondement de la "subjectivité", qui se détermine par le statut linguistique de la "personne".
 La conscience de soi n'est possible que si elle s'éprouve par contraste. Je n'emploie je qu'en m'adressant à quelqu'un, qui sera dans mon allocution un tu. C'est cette condition de dialogue qui est constitutive de la personne, car elle implique en réciprocité que je deviens tu dans l'allocution de celui qui à son tour se désigne par je. Le langage n'est possible que parce que chaque locuteur se pose comme sujet, en renvoyant à lui-même comme je dans son discours. De ce fait, je pose une autre personne, celle qui, toute extérieure qu'elle est à "moi", devient mon écho auquel je dis tu et qui me dit tu."
 
Émile Benvéniste, Problèmes de linguistique générale, 1966, coll. tel, 1976, p. 259-260.


  "Par leur nature et leur fonction, ces chants illustrent en forme exemplaire la relation générale de l'homme au langage sur quoi ces voix lointaines nous appellent à méditer. Elles nous invitent à emprunter un chemin déjà presque effacé, et la pensée des sauvages, issue de reposer en un langage encore premier, fait signe seulement vers la pensée. On a vu en effet qu'au-delà du contentement qu'il leur procure le chant fournit aux chasseurs – et sans qu'ils le sachent – le moyen d'échapper à la vie sociale en refusant l'échange qui la fonde. Le même mouvement par quoi il se sépare de l'homme social qu'il est porte le chanteur à se savoir et se dire en tant qu'individualité concrète absolument refermée sur soi. Le même homme existe donc comme pure relation sur le plan de l'échange des biens et des femmes, et comme monade, si l'on peut dire, sur le plan du langage. C'est par le chant qu'il accède à la conscience de soi comme le et à l'usage dès lors légitime de ce pronom personnel. L'homme existe pour soi dans et par son chant, il est lui-même son propre chant : je chante, donc je suis. Or, il est bien évident que si le langage, sous les espèces du chant, se désigne à l'homme comme le lieu véritable de son être, il ne s'agit plus du langage comme archétype de l'échange, puisque c'est de cela précisément que l'on veut se libérer. En d'autres termes, le modèle même de l'univers de la communication est aussi le moyen de s'en évader. Une parole peut être à la fois un message échangé et la négation de tout message, elle peut se prononcer comme signe et comme le contraire d'un signe. Le chant des Guayaki nous renvoie donc à une double et essentielle nature du langage qui se déploie tantôt, en sa fonction ouverte de communication, tantôt en sa fonction fermée de constitution d'un Ego : cette capacité du langage à exercer des fonctions inverses repose sur la possibilité de son dédoublement en signe et valeur.
  Loin d'être innocent comme une distraction ou un simple délassement, le chant des chasseurs guayaki laisse entendre la vigoureuse intention qui l'anime d'échapper à l'assujettissement de l'homme au réseau général des signes (dont les mots ne sont ici que la métaphore privilégiée) par une agression contre le langage sous la forme d'une transgression de sa fonction. Que devient une parole lorsqu'on cesse de l'utiliser comme un moyen de communication, lorsqu'elle est détournée de sa fin « naturelle », qui est la relation à l'Autre ? Séparés de leur nature de signes, les mots ne se destinent plus à nulle écoute, les paroles sont à elles-mêmes leur propre fin, elles se convertissent, pour qui les prononce, en valeurs. D'autre part, à se transformer de système de signes mobiles entre émetteurs et récepteurs en pure position de valeur pour un Ego, le langage ne cesse pas pour autant d'être le lieu du sens : le méta-social n'est point l'infra-individuel, le chant solitaire du chasseur n'est pas le discours d'un fou et ses paroles ne sont pas des cris. Le sens subsiste, dépris de tout message, et c'est en sa permanence absolue que repose le valoir de la parole comme valeur. Le langage peut n'être plus le langage sans pour cela s'anéantir dans l'insensé, et chacun peur comprendre le chant des Aché bien que rien en fait ne s'y dise. Ou plutôt, ce qu'il nous convie à entendre, c'est que parler n'est pas toujours mettre l'autre en jeu, que le langage peut être manié pour lui-même et qu'il ne se réduit pas à la fonction qu'il exerce : le chant guayaki, c'est la réflexion en soi du langage abolissant l'univers social des signes pour donner lieu à l'éclosion du sens comme valeur absolue. Il n'y a donc point de paradoxe à ce que le plus inconscient et le plus collectif en l'homme – son langage – puisse -également en être la conscience la plus transparente et la dimension la plus libérée. À la disjonction de la parole et du signe dans le chant répond la disjonction de l'homme et du social pour le chanteur, et la conversion du sens en valeur est celle d'un individu en sujet de sa solitude."

 

Pierre Clastres, La Société contre l'État, 1974, Chapitre 5, éd. de Minuit, 1974, p. 108-109.


 

 "Le langage est tellement lié à notre expérience qu'il n'est guère possible d'imaginer la vie sans lui. Si deux personnes ou plus se trouvent ensemble où que ce soit sur la terre, il y a bien des chances pour qu'elles se mettent vite à échanger des paroles. Quand il n'y a personne avec qui parler, on se parle à soi-même ; on parle à son chien ou même à une plante. Dans nos relations sociales, la prime ne va pas au plus rapide, mais au plus beau parleur – à l'orateur captivant, au séducteur à la parole d'or, à l'enfant convaincant qui remporte la bataille des mille volontés sur ses parents, pourtant plus musclés. L'aphasie, perte du langage à la suite de lésions du cerveau, est dévastatrice et, dans certains cas graves, il arrive que les membres de la famille aient le sentiment que c'est la personne tout entière qui est perdue à jamais."
 
Steven Pinker, L'instinct du langage, 1994, tr. fr. Marie-France Desjeux, Odile Jacob, 1999, p. 15.
 
"Language is so tightly woven into human experience that it is scarcely possible to imagine life without it. Chances are that if you find two or more people together anywhere on earth they will soon be exchanging words. When there is no one to talk with, people talk to themselves, to their dogs, even to their plants. In our social relations, the race is not to the swift but to the verbal — the spellbinding orator, the silver-tongued seducer, the persuasive child who wins the battle of wills against a brawnier parent. Aphasia, the loss of language following brain injury, is devastating, and in severe cases, family members may feel that the whole person is lost forever."
 
Steven Pinker, The language instinct, 1994, William Morrow and Company, Inc., New York, p. 17.

Date de création : 01/10/2012 @ 15:23
Dernière modification : 23/04/2014 @ 10:18
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