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Texte à méditer :  Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt.  David Hume
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Hors des sentiers battus
Le pouvoir libérateur de la parole
 "L'aliénation consiste dans cette part de soi-même qui demeure à soi-même irréductiblement étrangère : aliénation de ne pas accepter dans le cours de notre existence certains faits, ou certains sentiments que nous y éprouvons contradictoires, absurdes, et étrangers ; aliénation de ne pas comprendre l'origine ni le sens de certains comportements qui, comme on dit, nous échappent (oublis, lapsus, actes manqués) ; aliénation de garder par devers soi, dans le refoulement de l'inavouable, ce par quoi l'humanité universelle nous proscrit d'elle-même et nous constitue en étranger, puisque ce que nous avons vécu ne peut pas être vécu par elle et qu'elle refuse de l'accueillir dans son langage ; aliénation de vivre une réalité que toute rationalité révoque, et par conséquent de vivre une vie qui n'est pas la nôtre et qui nous est étrangère puisque nous ne la comprenons pas. Comme dans le cas de la cure shamanistique, la fonction de la parole psychanalytique va donc être de substituer à l'incohérence, à l'inanité, à l'hermétisme et à l'incommunicable particularité d'une expérience vécue dans le désarroi, la cohérence, la justification, la rationalité et l'intelligibilité universelles d'un texte qui systématise en une totalité signifiante notre existence jusque-là éparse en un absurde grimoire de signes indéchiffrables. De même que le shaman improvise le texte dans lequel il insère l'expérience du malade, de même le psychanalyste invente, à partir des données fragmentaires, inorganisées et brouillées que lui livre le consultant, le texte clair, exhaustif, organisé et parfaitement lisible où ces données prennent place et d'où elles reçoivent leur rassurante signification. De même que la cure shamanistique consiste à « rendre pensable » une expérience vécue dans la détresse de l'incompréhension, de même la cure psychanalytique consiste à rendre « manifeste » ce qui était « latent », c'est-à-dire à rendre clair ce qui était obscur. Pour cela, le shaman rassemble dans la structure d'un texte les éléments dispersés de l'expérience, auquel le malade ne pouvait trouver aucune signification, faute de pouvoir les assembler, les associer et les organiser ; or, de même, l’opération du psychanalyste consiste à apprendre au malade, d'une part, une sémantique grâce à laquelle les différentes expériences et les divers comportements sont constitués en signes et restitués dans leur signification originaire et, d'autre part, à lui révéler l'existence d'une syntaxe universelle dans laquelle s'exprime la vie de tous les hommes et conformément à laquelle tous les signes s'organisent pour former le système de leur signification. Ainsi, par cette médiation de la parole psychanalytique, le malade vient à reconnaître la loquacité de sa vie qu'il éprouvait auparavant comme taciturne. Certains éléments de son expérience étaient traumatisants en tant qu'ils étaient tenus soit contradictoirement pour des signes sans signification, soit pour des signes auxquels une sémantique fruste et spontanée donnait une signification monstrueuse, soit pour des signes disloqués et éparpillés dont l'absence de syntaxe empêchait de reconnaître le système cohérent des significations. La révélation de cette sémantique et de cette syntaxe universelle, c'est-à-dire d'un symbolisme universel du désir, des lois universelles du dynamisme conflictuel du désir, de l'étiologie universelle des frustrations, des inhibitions, des refoulements, en faisant accéder le malade du silence de l'innommable et de l'inavouable au langage de l'explication et de la compréhension, en rendant communicable ce qui l'excommuniait, le fait accéder aussi de la ségrégation à la communauté. Pour lui aussi, c'est le « logos »[1]retrouvé.
 
Nicolas Grimaldi, Le désir et le temps, P.U.F., 1971, p. 431-432.

[1] C'est la parole chargée de significations rationnelles.

Date de création : 07/10/2012 @ 12:08
Dernière modification : 07/10/2012 @ 12:08
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