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Benjamin Franklin
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Langage et conversation

"RÉFLEXION IV : De la conversation
 
 Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire qu'à ce que les autres disent. Il faut écouter ceux qui parlent, si on en veut être écouté ; il faut leur laisser la liberté de se faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de les contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on doit, au contraire, entrer dans leur esprit et dans leur goût, montrer qu'on les entend, leur parler de ce qui les touche, louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et faire voir que c'est plus par choix qu'on le loue que par complaisance. Il faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément l'avantage de décider.
On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins sérieuses, selon l'humeur et l'inclinaison des personnes que l'on entretient, ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit, ni même d'y répondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de la politesse, on peut dire ses sentiments, sans prévention et sans opiniâtreté, en faisant paraître qu'on cherche à les appuyer de l'avis de ceux qui écoutent.
 Il faut éviter de parler longtemps de soi-même, et de se donner souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application à connaître la pente et la portée de ceux à qui on parle, pour se joindre à l'esprit de celui qui en a le plus, et pour ajouter ses pensées aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habileté à n'épuiser pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux autres quelque chose à penser et à dire.
 On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité, ni se servir de paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver ses opinions, si elles sont raisonnables ; mais en les conservant, il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paraître choqué de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation, et de parler trop souvent d'une même chose ; on doit entrer indifféremment sur tous les sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais voir qu'on veut entraîner la conversation sur ce qu'on a envie de dire.
 Il est nécessaire d'observer que toute sorte de conversation, quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas également propre à toute sorte d'honnêtes gens : il faut choisir ce qui convient à chacun, et choisir même le temps de le dire ; mais s'il y a beaucoup d'art à parler, il n'y en a pas moins à se taire. Il y a un silence éloquent: il sert quelquefois à approuver et à condamner; il y a un silence moqueur ; il y a un silence respectueux; il y a des airs, des tours et des manières qui font souvent ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir est donné à peu de personnes ; ceux mêmes qui en font des règles s'y méprennent quelquefois ; la plus sûre, à mon avis, c'est de n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutôt voir des négligences dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'écouter, de ne parler guère, et de ne se forcer jamais à parler."
 
François de La Rochefoucauld, Maximes et réflexions morales, 1664, "IV. De la conversation."


  "Les êtres humains utilisent le langage essentiellement pour converser. La conversation constitue l'une des principales activités de l'homme éveillé. Il s'agit d'un comportement caractéristique : aucune autre espèce ne consacre autant de temps à l'échange de messages sans cesse renouvelés. […]
  Il peut être surprenant de faire dépendre la justification de l'ensemble du langage d'un comportement apparemment aussi futile que la conversation. On s'attendrait à ce que la machinerie phonologique, syntaxique et sémantique impliquée dans la moindre phrase serve une fonction plus noble. Certains ont pu voir dans le langage un sous-produit évolutif des facultés cognitives surdéveloppées de l'humain. Nous avons passé en revue […] les arguments qui réfutent cette vision présentant le langage essentiellement comme une émanation de l'intelligence et, accessoirement, comme un outil de communication. Si le langage et les moyens cognitifs qui l'accompagnent nous ont été donnés par l'évolution, ce n'est pas pour que nous réfléchissions sur le monde qui nous a vus naître, ce n'est pas pour construire ensemble des ponts, des fusées ou pour élaborer les mathématiques, c'est pour ... bavarder.

  Ce constat peut être difficile à admettre, mais les faits sont là. Aucun autre comportement impliquant le langage ne remplit les conditions requises pour lui servir de fonction de base : universalité, utilisation spontanée, emploi systématique et fréquent, mise en œuvre de toute la gamme des possibilités linguistiques. Certes, le langage peut être utilisé pour donner des ordres, pour chanter, dire des poésies, pour servir de base à des jeux de mots, pour coordonner l'action collective ; il peut servir de support à la pensée ; on peut mentir ou manipuler les autres avec le langage ou les appeler à l'aide, et ainsi de suite. Certains de ces emplois du langage, la poésie par exemple, ne sont pas universellement adoptés par les individus. D'autres comme le chant, représentent pour la plupart d'entre eux une activité marginale. D'autres enfin, comme la pensée, n'utilisent pas la totalité des aspects du langage que sont la phonologie, la syntaxe, la sémantique, l'argumentation, la prosodie et la gestuelle. La conversation, en revanche, requiert une compétence langagière complète. Il s'agit en outre d'une activité universelle et spontanée. Les ethnologues ont décrit des différences spectaculaires entre les mœurs des cultures, mais aucun n'a décrit de divergence fondamentale dans le comportement conversationnel spontané. Chez tous les peuples et à toutes les époques, que ce soit dans les sociétés industrialisées ou chez les chasseurs-cueilleurs, les individus consacrent une part importante de leur journée à la conversation. Cette conversation peut prendre plusieurs formes : dispute, narration, argumentation, mais chacune de ces formes est universelle. Enfin, la conversation présente un caractère obligatoire. Lorsque des individus sont ensemble, ils éprouvent tôt ou tard le besoin de converser. Le phénomène est impressionnant dans ce qu'on appelle « l'effet cocktail », lorsque chacun est obligé d'élever la voix pour couvrir le bruit des conversations adjacentes. Le besoin de converser, dans ce cas, est satisfait au prix d'un effort physique non négligeable. Le brouhaha qui en résulte, lorsqu'on en prend conscience, constitue une étonnante manifestation de la spécificité de l'espèce humaine. Un éthologiste qui prend assez de recul par rapport à sa condition d'humain ne peut rester insensible à un comportement aussi original et dont l'expression est à ce point disproportionnée si on la compare à la communication animale."

 

Jean-Louis Dessalles, Les origines du langage. Une histoire naturelle de la parole, 2000, Hermes Sciences publications, p. 247-248.
 

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Date de création : 19/10/2012 @ 17:21
Dernière modification : 16/01/2017 @ 09:47
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