* *

Texte à méditer :   Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.   Vassili Grossman
* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
Le sens des mots
 "L’un de mes jouets – et peu importait ce qu’il fût : il suffisait qu’il fût un jouet –, l’un de mes jouets était tombé. En grand danger d’être cassé, car la chute avait été directe et l’altitude – prise au-dessus du niveau du sol – d’une table, voire même d’un simple guéridon, est fort loin d’être négligeable, quand il s’agit de la chute d’un jouet. […]
 Rapidement je me baissai, ramassai le soldat gisant, le palpai et le regardai. Il n’était pas cassé, et vive fut ma joie. Ce que j’exprimai en m’écriant : « …Reusement ! »
 Dans cette pièce mal définie – salon ou salle à manger, pièce d’apparat ou pièce commune–, dans ce lieu qui n’était alors rien autre que celui de mon amusement, quelqu’un de plus âgé – mère, soeur ou frère aîné – se trouvait avec moi. Quelqu’un de plus averti, de moins ignorant que je n’étais, et qui me fit observer, entendant mon exclamation, que c’est « heureusement » qu’il faut dire et non, ainsi que j’avais fait : « …Reusement ! »
L’observation coupa court à ma joie ou plutôt – me laissant un bref instant interloqué – eut tôt fait de remplacer la joie, dont ma pensée avait été d’abord tout entière occupée, par un sentiment curieux dont c’est à peine si je parviens, aujourd’hui, à percer l’étrangeté.
 L'on ne dit pas « …reusement », mais « heureusement ».
 Ce mot, employé par moi jusqu’alors sans nulle conscience de son sens réel, comme une interjection pure, se rattache à « heureux » et, par la vertu magique d’un pareil rapprochement, il se trouve inséré soudain dans toute une séquence de significations précises. Appréhender d’un coup dans son intégrité ce mot qu’auparavant j’avais toujours écorché prend une allure de découverte, comme le déchirement brusque d’un voile ou l’éclatement de quelque vérité. Voici que ce vague vocable – qui jusqu’à présent m’avait été tout à fait personnel et restait comme fermé – est, par un hasard, promu au rôle de chaînon de tout un cycle sémantique. Il n’est plus maintenant une chose à moi : il participe de cette réalité qu’est le langage de mes frères, de ma soeur et celui de mes parents. De chose propre à moi, il devient chose commune et ouverte. Le voilà, en un éclair, devenu chose partagée ou – si l’on veut – socialisée. Il n’est plus maintenant l’exclamation confuse qui s’échappe de mes lèvres – encore toute proche de mes viscères, comme le rire ou le cri – il est, entre des milliers d’autres, l’un des éléments constituant du langage, de ce vaste instrument de communication dont une observation fortuite, émanée d’un enfant plus âgé ou d’une personne adulte, à propos de mon exclamation consécutive à la chute du soldat sur le plancher de la salle à manger ou le tapis du salon, m’a permis d’entrevoir l'existence extérieure à moi-même et remplie d'étrangeté."
 
Michel Leiris, Biffures, 1948, Gallimard, p. 11, tiré de son autobiographie La Règle du jeu, Gallimard : « Bibliothèque de la Pléiade », 2003, p. 5-6.

Date de création : 28/10/2012 @ 08:42
Dernière modification : 28/10/2012 @ 08:42
Catégorie :
Page lue 3909 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^