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Texte à méditer :  Soyez philosophe ; mais, au milieu de toute votre philosophie, soyez toujours un homme.  David Hume
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Exercices prépas scientifiques sur la parole

- Exercices de dissertation

Dissertation n°1 : "Pour persuader, souvent la parole a plus de poids que l'or".

- Exercices de résumés :

Résumé n°1 : Philippe Breton, "Le déclin de la parole", Le Monde diplomatique, mars 1997.
Résumé n°2 : Edward Sapir, Le langage. Introduction à l'étude de la parole, 1921, tr. fr S. M. Guillemin, Petite Bibliothèque Payot, 1970, p. 7-10.

Résumé n°3 : Jacques Ellul, La parole humiliée, 1981, Éditions du Seuil, p. 54-57.
Résumé n° 4 : Philippe Breton, Éloge de la Parole, La Découverte / Poche, 2007, p. 48-52.
Résumé n° 5 : Théophraste, Les caractères, 319 av. J.-C., Chapitres I et II.
Résumé n°6 : Georges Gusdorf, La parole, 1952, p. 36-43.

Résumé n° 7 : Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, chap. IV, p. 44-48.
Résumé n° 8 : Montaigne, Les essais, Livre I, Chapitre 9 : "Des menteurs".

Résumé n° 9 : Jacques Ellul, La parole humiliée, 1981, Éditions du Seuil, p. 172-176.
Résumé n° 10 : Philippe Breton, Éloge de la Parole, La Découverte / Poche, 2007, p. 58-60.
Résumé CCP : Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (3e partie, « L'être-pour-soi et l'être-au-monde : I. Le Cogito »), Éditions Gallimard, 1945, rééd. coll. Tel 1976, p. 445-446.


 
   
Dissertations
Dissertation n°1 : MPSI, MP et PSI
 
"Pour persuader, souvent la parole a plus de poids que l'or".
Vous discuterez cette pensée de Démocrite, à la lumière de vos connaissances liées au thème, et en vous référant autant que faire se peut aux oeuvres du programme.

 
Résumés

Résumé n° 1 : MP et PSI

Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%)
 
 "Nous sommes dans une situation étrange : alors que la persuasion est partout, que ses procédés nous assaillent de toute part, élèves et étudiants ne sont préparés ni à la pratiquer ni à la décoder. Malgré la volonté de quelques enseignants et la ténacité de quelques chercheurs en communication, il n'y a nulle part de véritable programme de sensibilisation à l'argumentation, c'est-à-dire à un convaincre non manipulatoire.
 À cause de ce vide relatif, on a vu proliférer ces dernières années, dans le monde de l'entreprise, de la communication, ainsi que dans l'immense marché que constitue la « recherche de l'épanouissement personnel », de multiples « théories », souvent vendues à prix d'or, qui justifient « scientifiquement » l'instrumentalisation et la manipulation d'autrui comme mode d'être en société.
 Car le XXe siècle est témoin d'un paradoxe qui a été peu souligné jusqu'à présent. D'un côté on a vu se développer d'une manière qui n'a pas de précédent, toutes sortes de pratiques de la persuasion. Les batailles idéologiques se sont succédé par vagues, mobilisant des foules immenses. Les ressources de la propagande, de la désinformation, de la manipulation psychologique ont été massivement utilisées tout au long de ce siècle, en période de guerre comme en période de paix. Même la progression mondiale, à l'heure actuelle, du libéralisme constitue, sous des formes nouvelles, un immense enjeu de persuasion. Le développement du secteur marchand, lui aussi sans précédent, se nourrit de l'emprise majeure de la publicité sur les consciences, vaste entreprise de conviction peu regardante sur les moyens.
 D'un autre côté, malgré cette présence massive, la parole pour convaincre se déploie dans un vide presque total de réflexion, d'enseignement, de culture, et pour tout dire, d'éthique. Il n'y a pas de véritable « culture du convaincre » à la mesure d'une civilisation qui ne cherche plus dans les normes du passé et de la tradition les raisons de son destin.
 La conséquence de ce paradoxe est que l'exercice de la parole, presque uniquement soumis à la règle de l'efficacité, décline au profit de ses formes les plus manipulatoires.
 On peut se demander si nous n'assistons pas à un véritable déclin de la parole et de la fonction qu'elle remplit dans le progrès de la civilisation. D'autres périodes de l'histoire humaine ont connu un tel déclin. Après cinq siècles de République durant lesquels s'était formée, dans la continuation de l'esprit démocratique athénien, une culture du débat politique, l'historien romain Tacite se demande, dans un texte écrit aux alentours de l'an 80 (après J.-C.), si celle-ci n'est pas en train de disparaître sous ses yeux. « Aujourd'hui, écrit-il, il faut faire court : fini le temps où les orateurs pouvaient s'exprimer librement devant un public attentif et qui prend part aux débats. » « Aujourd'hui, dit-il encore, la culture des orateurs, qui avait nourri la République, ne sert plus à rien : l'Empire s'impose et avec lui la démocratie de la parole disparaît. » Tacite voit dans l'esthétisation du discours - et la naissance d'un genre, la littérature - la conséquence de cette fin d'une époque inaugurée par Athènes. Il évoque aussi les jeux du cirque, devenus unique sujet de conversation « même dans les écoles de rhétorique ».
 En restant prudent sur la comparaison, ne vivons-nous pas une période équivalente, où la parole est tout aussi malmenée ? Aujourd'hui aussi, il faut faire court : le « clip » est devenu l'unité de mesure du discours. Le débat vivant est remplacé par des procédures manipulatoires au service le plus souvent d'une pensée unique à l'échelle mondiale. Les nouveaux jeux du cirque, le spectacle télévisuel multi-chaînes, sont l'unique sujet de conversation. Mesure-t-on les conséquences sur une société où l'on ne parle plus que de choses que l'on n'a pas vécues, sinon par procuration virtuelle ?
 Le premier signe, mais pas le plus visible, du déclin de la parole est la tentative de restriction du champ où elle s'applique. Qu'est-ce qui est discutable, qu'est-ce qui relève d'un choix collectif ? La gigantesque bataille idéologique qui a pour objet d'imposer le libéralisme à l'échelle mondiale a comme caractéristique de se mener sur un mode manipulatoire. Loin de se présenter comme un choix possible, discutable dans l'espace public, le libéralisme se présente comme une « évolution naturelle », une « loi » à laquelle nous serions soumis. La parole est dessaisie de sa possibilité d'intervention, et l'essentiel de ce qui nous arrive est présenté comme non discutable, échappant à la parole. […]
 Lutter contre le déclin de la parole passe par tout ce qui permet de rendre discutable notre destin commun, par le refus de la météorologisation du politique et de l'assimilation sémantique, si répandue, du chômage à une sorte d'anticyclone des Açores, c'est-à-dire à un phénomène sur lequel nous n'aurions aucune prise."
 
Philippe Breton, "Le déclin de la parole", Le Monde diplomatique, mars 1997.
 
Corrigé proposé :
 
 Nous assistons aujourd'hui à un phénomène paradoxal. Tandis que la / parole utilisée à des fins de persuasion est omniprésente, nous / ne cultivons plus l'art de la parole argumentative. Or, / seul celui-ci serait à même d'endiguer l'usage / manipulatoire de la parole, dont nous sommes les victimes.
 Ce / véritable "déclin de la parole", dont l'une des caractéristiques / est l'impératif de brièveté, ne correspond-il pas au / phénomène que dénonçait déjà Tacite en son temps ?
 Quoiqu'il / en soit, pour lutter contre ce déclin, il faudrait remettre / en cause la restriction actuelle du nombre des sujets sur / lesquels il nous est autorisé de débattre.
 
(107 mots)

Un autre découpage du texte, avec un corrigé, en 160 mots celui-ci, proposé sur le site
www.site-magister.com/prepas/ :

 "Nous sommes dans une situation étrange : alors que la persuasion est partout, que ses procédés nous assaillent de toute part, élèves et étudiants ne sont préparés ni à la pratiquer ni à la décoder. Malgré la volonté de quelques enseignants et la ténacité de quelques chercheurs en communication, il n'y a nulle part de véritable programme de sensibilisation à l'argumentation, c'est-à-dire à un convaincre non-manipulatoire.
 Car le XXe siècle est témoin d'un paradoxe qui a été peu souligné jusqu'à présent. D'un côté on a vu se développer, d'une manière qui n'a pas de précédent, toute sorte de pratiques de la persuasion. Les batailles idéologiques se sont succédé par vagues, mobilisant des foules immenses. Les ressources de la propagande, de la désinformation, de la manipulation psychologique ont été massivement utilisées tout au long de ce siècle, en période de guerre comme en période de paix. Le développement du secteur marchand, lui aussi sans précédent, se nourrit de l'emprise majeure de la publicité sur les consciences, vaste entreprise de conviction peu regardante sur les moyens qui fait penser au jugement de Roland Barthes : « Parler, et à plus forte raison discourir, ce n’est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c’est assujettir : toute la langue est une rection généralisée. » D'un autre côté, malgré cette présence massive, la parole pour convaincre se déploie dans un vide presque total de réflexion, d'enseignement, de culture, et pour tout dire, d'éthique. Il n'y a pas de véritable « culture du convaincre » à la mesure d'une civilisation qui ne cherche plus dans les normes du passé et de la tradition les raisons de son destin.
  La conséquence de ce paradoxe est que l'exercice de la parole, presque uniquement soumis à la règle de l'efficacité, décline au profit de ses formes les plus manipulatoires. On peut se demander si nous n'assistons pas à un véritable déclin de la parole et de la fonction qu'elle remplit dans le progrès de la civilisation. D'autres périodes de l'histoire humaine ont connu un tel déclin. L'historien romain Tacite se demande, dans un texte écrit aux alentours de l'an 80 si la rhétorique n'est pas en train de disparaître sous ses yeux. « Aujourd'hui, écrit-il, il faut faire court : fini le temps où les orateurs pouvaient s'exprimer librement devant un public attentif et qui prend part aux débats. » Aujourd'hui, dit-il encore, « la culture des orateurs, qui avait nourri la République, ne sert plus à rien : l'Empire s'impose et avec lui la démocratie de la parole disparaît. » Tacite voyait déjà dans l'esthétisation du discours - et la naissance d'un genre, la littérature - la conséquence de cette fin d'une époque inaugurée par Athènes. En restant prudent sur la comparaison, ne vivons-nous pas une période équivalente, où la parole est tout aussi malmenée ? Aujourd'hui aussi, il faut faire court : le « clip » est devenu l'unité de mesure du discours. Le débat vivant est remplacé par des procédures manipulatoires au service le plus souvent d'une pensée unique à l'échelle mondiale. Les nouveaux jeux du cirque, le spectacle télévisuel, sont l'unique sujet de conversation. Mesure-t-on les conséquences sur une société où l'on ne parle plus que de choses que l'on n'a pas vécues, sinon par procuration virtuelle ?
  Le premier signe, mais pas le plus visible, du déclin de la parole est la tentative de restriction du champ où elle s'applique. La gigantesque bataille idéologique qui a pour objet d'imposer le libéralisme à l'échelle mondiale, a comme caractéristique de se mener sur un mode manipulatoire. Loin de se présenter comme un choix possible, discutable dans l'espace public, le libéralisme se présente comme une évolution naturelle, une loi à laquelle nous serions soumis. La parole est dessaisie de sa possibilité d'intervention, et l'essentiel de ce qui nous arrive est présenté comme non discutable, échappant à la parole, c'est-à-dire comme un phénomène sur lequel nous n'aurions aucune prise.
  Un autre signe du déclin de la parole est l'absence de référence, dans l'espace public, à des normes qui réguleraient l'emploi de tel ou tel type de procédés visant à convaincre. Il est frappant de voir l'absence de disjonction, dans les démocraties modernes, entre l'univers des fins et celui des moyens. Si les fins sont bonnes, alors tous les moyens peuvent être mis à leur service. La fascination pour la technique n'est pas étrangère à ce curieux blanc-seing donné aux moyens de communication. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, la propagande est diabolique lorsqu'elle est au service des régimes totalitaires, mais devient d'une certaine façon respectable lorsqu'elle est mise au service d'idéaux démocratiques. Le sommet de cette confusion entre les fins et les moyens est la publicité moderne. Objet complexe par le mélange des genres qu'elle opère, la publicité reste un formidable outil de manipulation des esprits. Les générations futures jugeront peut-être que nous aurons été de ce point de vue autant sous influence que les habitants des pays totalitaires que nous plaignons d'avoir été irradiés par la propagande. Mais comme la cause est bonne, du moins du point de vue du secteur marchand, les moyens le seraient aussi.
  Un autre signe du déclin de la parole est la désaffection des systèmes d'enseignement et de recherche vis-à-vis de ce que Roland Barthes avait qualifié d' « empire rhétorique ». En 1902 disparaissait des programmes d'enseignement français cette matière qui avait été, depuis deux mille cinq cents ans, la base de toute scolarité. Bien sûr, la rhétorique s'était progressivement dégradée, pour n'être plus qu'une coquille en partie vidée du contenu citoyen qu'elle avait à la période classique. Une des fonctions civiques essentielles de l'enseignement ne serait-elle pas de montrer que les grandes valeurs démocratiques ne sont rien si les moyens pour les défendre ne sont pas, eux aussi, au service du recul de la violence et de la construction d'un lien social solidaire, c'est-à-dire, respectueux de la relation à autrui ?
  Pour obvier à tous ces risques, ne faudrait-il pas réfléchir à cette disjonction entre une éthique des fins et une éthique des moyens, qui partirait du principe que toute parole, quelle qu'elle soit, se corrompt d'être diffusée à l'aide de procédés manipulatoires qui ne respectent ni celui qui l'émet ni celui qui la reçoit ? Les normes qui permettraient d'opérer une partition entre ce qui relève du respect et ce qui émarge à la violence manipulatoire existent. Déjà la culture grecque de l'argumentation, à peine inventée, les discutait. Depuis cette époque, tout homme politique qui franchit par exemple la ligne rouge de la démagogie sait qu'il le fait. Ces normes, qui sont des normes de civilisation, sont connues de tous. Mais leur portée est atténuée, voire niée dans un climat où le laisser-faire s'applique aussi à la parole et aux procédés de communication.
 Tout rappel de ces normes est pris dans la fausse alternative liberté/censure qui est le credo des sociétés libérales. Il en est de ces normes comme de toute parole dans l'espace public : on peut tout dire, tout faire. Toute idée qui trouve preneur serait légitime du fait même qu'elle trouve preneur. C'est ainsi que les lois du marché contaminent jusqu'au monde des idées et des moyens de les communiquer. Il faut rappeler que de la même façon que nous avons renoncé, en signe de civilisation, à l'exercice de la violence et de la vengeance privée, nous avons reconnu, au moment même de la naissance de la démocratie, des normes qui permettent de renoncer à la violence psychologique que constitue la manipulation de la parole. Il est peut-être temps de les réactiver, d'en souligner l'importance pour la démocratie et de montrer l'intérêt que chaque citoyen pourrait en retirer."
 
 
Philippe Breton, Le Culte d'Internet. Une menace pour le lien social ?, 2000.

Corrigé :

  La communication est aujourd'hui sournoisement persuasive et peu d'efforts sont faits pour enseigner l'art de convaincre. Alors qu'en effet les manœuvres manipulatoires envahissent la vie politique et économique, on constate paradoxalement l'absence de recul didactique capable de leur opposer une culture de la conviction.
  Ainsi les [50] symptômes classiques d'un déclin de la parole marquent notre époque.
  Le débat public disparaît d'abord au profit de la parole unique du libéralisme. On tolère en outre la pire manipulation si on suppose son intention légitime : ainsi de la manœuvre publicitaire. L'enseignement de la rhétorique, enfin, se [100] trouve délaissé, et avec lui les chances de favoriser des relations sociales harmonieuses.
  Il faudrait donc revivifier la rhétorique pour respecter les libertés individuelles. Aucune parole n'est fondée par le prétexte qu'on peut la proférer : la démocratie est née d'une volonté de réguler les violences privées. Il [150] est urgent de rappeler que la parole en fait partie.

(160 mots)


Résumé n° 2 : MPSI

 
Résumez le texte suivant en 150 mots (plus ou moins 10%) :
 
 "La parole est un trait si familier de la vie quotidienne que nous prenons rarement le temps de la définir. Elle semble aussi naturelle à l'homme que la marche, et à peine moins normale que la respiration. Cependant il ne faut qu'un instant de réflexion pour nous convaincre que cette façon de juger n'est qu'une illusion. Le processus d'acquisition de la parole est, en réalité, absolument différent de celui de la marche. Dans le cas de la marche, la culture, en d'autres termes, l'ensemble traditionnel des habitudes sociales, n'entre pas réellement en action. L'enfant est équipé individuellement, par le jeu complexe des facteurs que nous nommons hérédité biologique, pour réaliser toutes les adaptations nécessaires, tant musculaires que nerveuses, qui aboutissent à la marche. À la vérité, on peut dire que la conformation des muscles et des parties appropriées du système nerveux est adaptée dès l'origine aux mouvements nécessaires à la marche et aux activités similaires. On peut dire avec raison que l'être humain est destiné à marcher, non pas parce que ses aînés l'aideront à apprendre cet art, mais parce que son organisme est préparé dès la naissance (ou même dès l'instant de sa conception), à entreprendre toutes ces dépenses d'énergie nerveuse et toutes ces adaptations musculaires qui aboutissent à la marche.
 En termes concis, la marche est une fonction biologique inhérente à l'homme. Il n'en est pas de même du langage. Il est bien entendu vrai que dans une certaine mesure l'individu est également destiné à parler, mais cela est entièrement dû au fait qu'il est né non seulement dans le cadre de la nature, mais au sein d'une société qui est certaine (et certaine avec raison) de lui faire adopter ses traditions à elle. Éliminez la société, et il y a toute raison de croire qu'il apprendra quand même à marcher, en supposant qu'il survive. Mais il est tout aussi certain qu'il n'apprendra jamais à parler, c'est-à-dire à communiquer ses idées selon le système traditionnel d'une société particulière. Ou encore, séparez l'individu nouveau-né du milieu social où il se trouve et transplantez-le dans un autre milieu totalement étranger. Il se formera à l'art de marcher dans ce milieu nouveau a peu près comme il l'aurait fait dans l'ancien. Mais sa parole sera complètement différente de celle de son entourage primitif. La marche est donc une activité humaine générale qui ne varie que dans certaines limites, lorsque nous passons d'un individu à un autre individu. Ses variations sont involontaires et sans but. La parole est une activité humaine qui varie sans limites fixées à mesure qu'on va de groupe social en groupe social, car c'est un héritage purement historique du groupe, le produit d'un usage social de longue date. Elle varie comme tout effort créateur varie, pas aussi consciemment, peut-être, mais tout aussi réellement que le font les religions, les croyances, les coutumes et l'art des différents peuples. La marche est une fonction organique, instinctive (mais non pas, bien entendu, un instinct en elle-même). La parole est une fonction non instinctive, acquise, une fonction de culture.
 Il existe un fait qui a fréquemment contribué à empêcher qu'on reconnaisse le langage comme un simple système conventionnel de symboles sonores ; ce fait séduit l'esprit populaire jusqu'à faire attribuer au langage une base instinctive qu'il ne possède pas réellement. C'est le fait bien connu d'observer que, sous l'empire d'une émotion (soit d'une douleur aiguë et soudaine, soit d'une joie sans bornes), nous émettons involontairement des sons, que celui qui les entend interprète comme traduisant l'émotion elle-même. Mais il y a une différence considérable entre de telles expressions involontaires de ce qu'on ressent et le type normal de communication des idées, qui est la parole. La première de ces expressions est bien instinctive, mais dépourvue de symboles ; en d'autres termes, le son qui se rapporte à la douleur et celui qui traduit la joie n'indiquent pas, en tant que son, de quelle émotion il s'agit, il ne se tient pas à distance, si l'on peut dire, et n'annonce pas que telle ou telle émotion est ressentie. Un tel son ne sert qu'à l'expression plus ou moins automatique de l'énergie émotive ; dans un sens, le son, émis est alors partie intégrante de l'émotion elle-même. Bien plus, de tels cris instinctifs peuvent difficilement constituer un moyen de communication au sens strict du mot. Ils ne s'adressent pas à quelqu'un, ils se font seulement entendre, on les surprend plutôt, si même on les entend, comme l'aboiement d'un chien au loin, le son de pas qui s'approchent, le bruit du vent. S'ils sont le véhicule de certaines idées pour celui qui entend, ce n'est qu'avec le sens très général dans lequel tout son et même tout phénomène à notre portée peut transmettre une idée à l'esprit qui les perçoit. Si le cri de douleur involontaire qu'on est convenu de représenter par « oh ! » est considéré comme un réel symbole de langage traduisant l'idée « j'éprouve une douleur », il est tout aussi permis d'interpréter l'apparition de nuages comme un symbole, équivalent, portant le message précis « il est probable qu'il va pleuvoir ». Une définition du langage qui est assez vague pour comprendre tous les modes de déduction devient absolument dépourvue de sens.
 Ne commettons pas l'erreur d'identifier nos interjections conventionnelles (nos « oh, ah! chut ! ») avec les cris instinctifs eux-mêmes. Ces interjections sont seulement les fixations reconnues de sons naturels ; elles diffèrent donc grandement selon les divers langages, en accord avec le génie phonétique propre à chacun d'eux. Elles peuvent être considérées comme partie intégrante de la parole au sens proprement culturel de ce mot, et ne s'identifient pas plus avec les cris instinctifs eux-mêmes que des mots comme « coucou » et « killdee » [1] ne sont identiques aux cris des oiseaux qu'ils représentent, ou pas plus que la musique de Rossini pour traduire un orage dans l'ouverture de Guillaume Tell n'est vraiment un orage. En d'autres termes, les interjections et onomatopées de la parole normale se rapportent à leurs modèles, au même degré que l'art, valeur purement sociale et culturelle, se rapporte à la nature."
 
Edward Sapir, Le langage. Introduction à l'étude de la parole, 1921, tr. fr S. M. Guillemin, Petite Bibliothèque Payot, 1970, p. 7-10.

Corrigé proposé :
 
  Il serait illusoire de croire que la parole est aussi / naturelle que la marche. Tandis que l'enfant apprend à / marcher parce qu'il possède pour cela une aptitude biologique / innée, il ne peut apprendre à parler que parce qu' / il vit au sein d'une société particulière.  C'est / ce qui explique que tous les hommes marchent de la / même façon, cependant que leur manière de parler variera d' / une société à l'autre.
  Certes, on pourrait penser / qu'il existe une parole instinctive, en prenant l'exemple / des sons que nous émettons involontairement sous le coup d' / une forte émotion. Toutefois, il ne s'agit pas véritablement / ici de parole, puisque le langage est un système conventionnel / de signes, et que ces sons ne sont pas de / nature symbolique.
  En revanche, les interjections conventionnelles, qui varient d'/ une culture à l'autre, manifestent quant à elles leur / appartenance pleine et entière à la parole.
 
(157 mots)


 
 
 
 
 
 
"Killdee" ou "Killdeer", grand pluvier de l'Amérique du Nord nommé ainsi en imitation de son cri (N.d.t.)
 
 

Résumé n°3 : MP et PSI

Résumez le texte suivant en 150 mots (plus ou moins 10 %) :


 "Dieu parle. Jésus est le Verbe. La parole était auprès de Dieu, et la Parole était Dieu. Du commencement à la fin de la Bible il n'est question que de parole. Les non-chrétiens, comme d'habitude extrêmement simplistes, ont tôt fait de ridiculiser cette conception, qui n'est qu'un grossier anthropomorphisme, et de rire en demandant avec quelle bouche Dieu parle, et s'il a une bouche, c'est donc qu'il n'est rien d'autre qu'un animal de grande dimension... Il va de soi que lorsque nous lisons que Dieu parle, cela ne signifie nullement qu'il prononce des mots, et qu'il a un vocabulaire et obéit à une syntaxe. Il s'agit bien entendu de la comparaison qui nous fait comprendre ce qu'est l'action de Dieu, et qui est ce Dieu. Ce n'est pas un anthropomorphisme, c'est une analogie. Et il faut être très borné, d'un matérialisme grossier pour ne pas entendre ce qui est très clairement dit dans la Bible, en refusant justement qu'un langage soit ce qu'il est, à savoir métaphorique. Pas davantage, il ne faut dire que cette formule « Dieu parle » est une simple « façon de parler » à laquelle il ne faut pas attacher d'importance, que c'est à défaut d'une meilleure analyse, par contagion, par exemple des milieux babyloniens ou autres et que les théologiens ou philosophes ont bien mieux compris la question de Dieu, et que ce n’est vraiment pas utile de conserver l'idée d'une « parole » au sujet de Dieu. Ce n'est que la difficulté rationaliste qui s'exprime là. Si c'était une simple façon de parler, elle ne serait pas constante au travers de neuf ou dix siècles. Il y aurait bien d'autres expressions, bien d'autres images et comparaisons. Or, voici, il n'y en a qu'une. La question n'est pas de savoir si Dieu parle effectivement, matériellement, si un jour nous pourrons tendre l'oreille et entendre des mots divins, mais pourquoi le peuple élu, puis les prophètes, les apôtres, et Jésus ont-ils employé cette analogie-là ? Qu'est-ce que cela veut dire, qu'est-ce que cela implique de pouvoir dire que Dieu parle ? Qu'est-ce qui est enseigné à l'homme dans cette déclaration, mais aussi dans cette description sans cesse renouvelée qui nous montre Dieu parlant ? Écartons enfin une dernière objection, celle-là plus sérieuse, en hébreu, davar veut sans doute dire parole, mais tout autant et aussi bien action. Déclarer que Dieu parle, ce n'est pas forcément faire allusion au langage, à la parole parlée de l'humain, mais c'est dire simplement qu'il agit. Il faut ici répondre deux choses : d'abord ce n'est pas seulement la formule « Dieu parle » ou encore « parole de Dieu » qui est employée, mais ce sont les « discours » de Dieu qui nous sont rapportés, la formulation de la parole en question qui est exprimée : il y a donc cohérence et on ne peut évacuer le « parler » : on ne peut pas traduire par exemple « Dieu agit : que la lumière soit », non, c'est bien sûr : « Dieu dit que la lumière soit ». Ce que nous apprenons avec la complexité de davar, c'est que la parole de Dieu est équivalente à l'action, qu'elle est puissance, qu'elle agit, qu'elle ne reste pas sans effet, et que la Parole est l'opération divine par excellence... La grande difficulté que nous rencontrons au premier chef c'est justement que Dieu ne s'exprime, n'agit, ne se rencontre que dans sa Parole. Nous aimerions que logiquement on pût le rencontrer ailleurs, le construire selon nos certitudes, le voir bien sûr, nous préférons le concept d'esprit ou d'énergie, ou encore de « Dieu mort pour laisser la place à l'homme », ou de Dieu qui ne réside que dans la personne du pauvre, ou du Dieu image, bon papa, grand juge, créateur somptueux, eh bien non. La Bible exclut toutes ces voies. Et sans cesse nous nous heurtons à cette limite et à l'irritante difficulté que nous avons à comprendre le sens de cette grande affirmation biblique que Dieu ne se manifeste que dans sa parole. L'homme ne peut jamais saisir Dieu ailleurs ni autrement. La Bible s'inscrit en faux contre les mystiques de tous ordres, y compris chrétiens, qui par des ascèses montent au ciel et contemplent Dieu. Dieu ne peut jamais être saisi directement, ni contemplé face à face (seul Moïse nous est dit l'avoir fait). La seule voie de la Révélation est la Parole. Et s'il s'agit d'une parole, elle est intelligible, elle est adressée à l'homme, elle porte un sens en même temps qu'une puissance. Cette Parole créatrice des éléments et du monde, c'est la même qui, adressée à l'homme, lui dit quelque chose sur Dieu, et aussi sur lui-même. Et ce faisant elle ne cesse pas d'être créatrice, car cette parole crée le coeur et l'oreille de l'homme à qui elle est adressée pour qu'il puisse l'entendre et la recevoir, parce que par nature, cet homme serait incapable de la saisir, ou plutôt n'y trouverait qu'occasion de condamnation et de terreur. Car il y a ainsi identité entre ce que nous pouvons saisir de l'action de Dieu, de Dieu lui-même et sa Parole – Dieu inconnaissable choisit cette voie pour se faire connaître. Cela n'est point par hasard qu'il utilise la faculté la plus haute de l'homme, et qu'il entre ainsi, et seulement ainsi, dans le cercle de l'intelligence humaine. Cette parole dite à l'homme et pour l'homme est alors l'attestation que Dieu n'est pas étranger, qu'il est vraiment avec nous. Et cela était déjà contenu dans l'affirmation de la parole créatrice : Dieu qui crée par la parole (Dieu dit...) c'est le Dieu qui n'est ni lointain ni abstrait, mais qui est créateur par ce qui est avant tout un agent de relation. La parole c'est la relation essentielle. Dieu créant par la parole, c'est Dieu non pas hors de sa création, mais Dieu avec elle, et d'abord avec l'homme qui est celui qui est fait justement pour entendre cette parole même, créer cette relation avec Dieu, et qui ayant reçu lui-même la parole peut répondre à Dieu dans un dialogue. La relation entre Dieu et Adam n'est pas une muette, abstraite, inerte contemplation, fût-elle brûlante et spirituelle : elle est dialogue, elle est parole. Il s'agit bien d'un langage, et de rien d'autre, il n'est pas question d'une interprétation symbolique à la Faust. Mais comme il s'agit d'un langage de Dieu, l'on comprend qu'il soit particulier et que K. Barth ait pu dire que cette parole était en même temps acte et mystère. Elle est puissance non seulement créatrice, mais de commandement. Elle est une décision de Dieu : elle est d'abord une décision, qui s'inscrit ensuite dans l'histoire, elle est la marque du Dieu qui use de sa liberté divine. Tout cela, Barth l'a admirablement montré. Et voici la différence centrale de la Parole de Dieu et de celle de l'homme : elle n'est pas qu'un son qui s'enfuit et disparaît, un sens saisi un instant dans l'esprit de l'auditeur pour tomber ensuite dans l'oubli, elle laisse la marque certaine, irréfutable, de son passage. Comme au début de la création, quand Dieu dit « Que la lumière soit », la Parole a retenti et la lumière a existé comme témoin durable de la Parole passée."
 
Jacques Ellul, La parole humiliée, 1981, Éditions du Seuil, p. 54-57.
 
Corrigé proposé :

 
 Comme la Bible ne cesse de le répéter, Dieu parle. / Bien entendu, il s'agit là d'une métaphore, mais / sa constance au travers des siècles indique qu'elle / ne consiste pas en une simple image. Par ailleurs, il / n'est pas possible, bien que la parole de Dieu / soit équivalente à l'action, de remplacer l'une par / l'autre. C'est donc bien cette spécificité de la / parole divine que nous devons comprendre.
  Dieu ne se révèle / en effet que par sa parole, puissance créatrice. Or, c' / est parce qu' Il a donné à l'homme la faculté / de parler qu'Il se rend intelligible, et que se / fait la rencontre entre l'homme et Dieu. La parole / instaure ainsi une relation, un dialogue entre Dieu et sa / créature. Toutefois, une différence subsiste entre la parole humaine et / la parole divine : la première est éphémère, tandis que la / seconde, en s'incarnant, a laissé dans le monde une / marque éternelle.
 
(162 mots)

Résumé N°4 : MPSI.

Résumez le texte qui suit en 150 mots (plus ou moins 10%)

 
 "Une étrange caractéristique de la parole humaine est d’être à double sens ou, pour être plus précis, d’avoir une double direction. Elle est à la fois tournée vers les autres, portée vers eux grâce aux moyens de communication et au langage, et à la fois tournée vers soi, dans le dialogue intérieur. La parole se présente ainsi sous l’angle d’une double articulation, avec l’intériorité et avec le monde extérieur. Elle surplombe notre être individuel aussi bien que notre être social.
 Ainsi, en nous écartant du monde comme de nous-même, la parole ouvre un espace essentiel, celui qui va permettre l’épanouissement de la personne. La parole, « temple de l’être », pour reprendre la formule d’Heidegger, est une instance qui est entièrement et irréductiblement nôtre, en même temps qu’elle s’inscrit dans un léger, mais essentiel, déplacement par rapport à nous-même. Cette double direction implique une sorte de décentrement de la parole par rapport à celui qui la tient et aussi bien sûr celui qui la reçoit.
 
 Cette possibilité du dialogue intérieur est intimement liée à cette particularité de l’homme moderne, qui donne à sa parole cette couleur si singulière, d’avoir en lui-même un espace immense, séparé du monde extérieur et des autres, où s’origine une grande partie de ses perceptions et de ses actions sur le monde, l’intériorité, partie de l’être la plus privée.
 Car cette distance au monde vaut bien sûr pour tout ce qui concerne la distance à soi. La parole s’est construit un lieu intérieur où elle peut résonner dans le privé de la personne, lieu à partir duquel la personnalité prend tout son appui pour son développement. Cette distance intérieure a certes toujours existé et l’homme parlant l’a éprouvée dans toutes les sociétés qu’il a habitées. La conscience de cet espace intérieur – son aménagement pourrait-on dire, son agrandissement, jusqu’à ces vastes « palais de la mémoire » que nous évoquent les textes antiques, au moins jusqu’au XIIe siècle – s’appuie sur cette possibilité initiale. La parole doit résonner pour être. Cette construction d’un espace intérieur est aussi construction d’une protection, d’un enclos à l’intérieur duquel la parole peut s’éprouver comme singulière.
  La parole est ainsi mise en œuvre d’une distance au monde, distance aux autres et distance par rapport à soi, que le sociologue Norbert Elias décrit comme l’ « aptitude de l’homme à s’extraire de lui-même et à se considérer comme une existence à la deuxième ou troisième personne ». De fait, cette distance produit les genres grammaticaux essentiels qui permettent de nous repérer dans le monde : le « je » qui renvoie à ce qui est irréductible à ma personne, le « nous » qui témoigne de la possibilité du collectif, le « tu » qui permet de désigner l’autre dans son individualité, le « vous », qui m’oppose au collectif, et enfin le très important « il(s) », qui rend compte d’une objectivation possible des autres. Cette grammaire sociale porte en elle la diffraction d’une parole dans les trois formes qui permettent l’expression du je et du tu dans l’expressif, la possibilité du vous et du nous dans l’argumentatif, et les immenses facultés ouvertes par l’objectivation dans l’informatif du « il(s) ».
 
  La parole est le lieu d’une distance, c’est-à-dire d’une différence par rapport au monde. Ce fait n’est jamais autant visible que dans l’exercice des genres de parole. Exprimer un sentiment, le mettre en parole, c’est déjà constater une différence entre l’univers ressenti et l’univers mis en parole. Dire « je t’aime », c’est plus qu’aimer, et la parole ici se superpose à l’émotion dans un complexe plus vaste. La différence, c’est aussi ce qui permet de différer, de ne pas faire tout de suite, de ne pas exprimer instantanément, mais de déployer l’émotion dans le temps de la parole, de la différer.
  Défendre une opinion implique le décollement par rapport à une certitude, une croyance ou une vérité, car donner de bonnes raisons, c’est admettre qu’il y en a d’autres possibles, qui s’opposent éventuellement. La mise en œuvre de l’argumentation est le constat d’une différence de points de vue et ce constat est essentiel. La reconnaissance des différences donne à la parole un statut déjà plus pacifié que celui qui consiste à croire, ou à vouloir, que tout le monde pense comme moi ou, dans d’autres sociétés, comme tout le monde.
  Et que dire de cette troisième forme, l’information, qui est toujours construction, modélisation, description ? Nous sommes condamnés de ce point de vue à constater que nous ne sommes jamais pleinement dans le réel, que celui-ci nous échappe et que nous devons tailler notre parole comme un outil affûté si nous voulons que celle-ci puisse être un miroir le moins déformant possible du monde. La parole est ainsi le lieu privilégié de l’ignorance, non pas comme absence de savoir, mais comme creux dynamique qui nous met en mouvement pour comprendre ce que nous ne savons pas. Parler le monde, c’est témoigner de son refus de l’ignorance, de cette tentative toujours renouvelée, quoique sans espoir quant à son aboutissement ultime, d’être un jour, par la connaissance, entièrement dans le monde.
 
  Cette sensation de ne pas être tout à fait dans le monde, d’y être légèrement décalé, d’être étranger au monde est fréquemment ressentie sur le plan subjectif. De nombreux écrivains contemporains ont voulu rendre compte de ce sentiment précis. Cette curieuse impression est de la même famille que celui qui consiste à nous regarder dans le miroir et à ne pas nous y reconnaître totalement. Elle est aussi très proche de cet autre ressenti qui est le sentiment de n’être jamais dans le présent. Il y a là sans doute une autre différence essentielle avec l’animal qui, lui, vit perpétuellement dans le présent de ses instincts, soudés à ses émotions et à ses réactions.
 
  L’homme, quant à lui, vit à la fois dans le passé, par l’actualisation de ses souvenirs, et dans le futur, par l’anticipation de ses actions. Mais le présent lui est plus difficilement accessible. Ce fait subjectif propre à l’humain n’est jamais autant visible que dans l’exercice de la parole qui, loin d’être une communication globale et instantanée, se déroule toujours le long d’un flux temporel. La parole ne serait-elle pas la matrice subjective de la conscience du temps ? La rhétorique grecque, comme parole consciente d’elle-même et immédiatement à la recherche d’une efficacité croissante dans les affaires humaines, s’inaugure précisément dans ce constat, que la parole est un flux temporel qu’il faut maîtriser comme tel.
  L’inventeur de la rhétorique, Corax, propose comme toute première technique de l’art de parler le découpage temporel ordonné du flux oral. Cette opération de chirurgie de la parole conduira à l’instauration de normes stables de la prise de parole, qui devra désormais suivre l’ordre canonique de l’exorde (capter l’attention), de la présentation des faits, de l’énoncé des arguments et de la péroraison. Cette norme a traversé la longue durée des civilisations occidentales et elle est toujours en vigueur aujourd’hui. Elle témoigne d’une conscience aiguë, plus ressentie dans certaines sociétés que dans d’autres, que notre parole doit sans cesse gérer le temps, qu’elle est le temps lui-même.
 La parole est donc à la fois ce qui supporte et ce qui crée cette distance au monde. Elle est l’instance qui nous permet de réduire cette distance, mais en même temps de la fonder. La parole nous éloigne et nous rapproche dans le même mouvement. C’est pourquoi elle ne peut pas se dispenser d’être communiquée. La communication est le principal allié de la parole dans le franchissement des distances, une fois que l’on a renoncé à cette illusion persistante, sous différentes formes, qu’est la croyance en la « transmission de pensée » ou, mieux, dans l’existence d’un lien permanent, organique, qui relierait les êtres entre eux de façon invisible."
 
Philippe Breton, L’éloge de la Parole, p. 48-52.
 
Corrigé proposé :
 
 La parole humaine est à la fois tournée vers l'extérieur, dans la communication avec les autres, et vers soi, / par le biais du dialogue intérieur. Elle crée ainsi une double distance, nous séparant du monde, mais aussi de nous- / même, en construisant un espace privé intérieur où notre personnalité peut se développer.
 Les trois genres de paroles que sont / l'expression, l'argumentation et l'information manifestent cette distance. En exprimant les choses, nous nous en différencions ; en / argumentant, nous reconnaissons la différence des opinions ; en informant, nous nous rendons compte de notre ignorance du réel que, parallèlement, / la parole nous amène à refuser. Nous avons ainsi l'impression subjective de ne jamais être entièrement dans le monde. / De même, parce qu'elle se déroule dans le temps, la parole crée notre conscience du temps, et nous fait / ressentir l'inaccessibilité du présent.
 Toutefois, si la parole distancie, elle est aussi ce qui, par la communication, nous rapproche.
 
 
 
 
 
 
(160 mots)

Résumé n°5 : MPSI

Résumez le texte suivant en 130 mots (plus ou moins 10 %) :


 "De la dissimulation

La dissimulation n’est pas aisée à bien définir : si l’on se contente d’en faire une simple description, l’on peut dire que c’est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimulé se comporte de cette manière : il aborde ses ennemis, leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu’il ne les hait point ; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de secrètes embûches, et il s’afflige avec eux s’il leur est arrivé quelque disgrâce ; il semble pardonner les discours offensants que l’on lui tient ; il récite froidement les plus horribles choses que l’on lui aura dites contre sa réputation, et il emploie les paroles les plus flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris par les injures qu’ils en ont reçues. S’il arrive que quelqu’un l’aborde avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu’il fait ; et à l’entendre parler, on croirait toujours qu’il délibère. Il ne parle point indifféremment ; il a ses raisons pour dire tantôt qu’il ne fait que revenir de la campagne, tantôt qu’il est arrivé à la ville fort tard, et quelquefois qu’il est languissant, ou qu’il a une mauvaise santé. Il dit à celui qui lui emprunte de l’argent à intérêt, ou qui le prie de contribuer de sa part à une somme que ses amis consentent de lui prêter, qu’il ne vend rien, qu’il ne s’est jamais vu si dénué d’argent ; pendant qu’il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en effet il ne vende rien. Souvent, après avoir écouté ce que l’on lui a dit, il veut faire croire qu’il n’y a pas eu la moindre attention ; il feint de n’avoir pas aperçu les choses où il vient de jeter les yeux, ou s’il est convenu d’un fait, de ne s’en plus souvenir. Il n’a pour ceux qui lui parlent d’affaire que cette seule réponse : « J’y penserai. » Il sait de certaines choses, il en ignore d’autres, il est saisi d’admiration, d’autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement, et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est celui-ci : « Je n’en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse être, je ne sais où j’en suis » ; ou bien : « Il me semble que je ne suis pas moi-même » ; et ensuite : « Ce n’est pas ainsi qu’il me l’a fait entendre ; voilà une chose merveilleuse et qui passe toute créance ; contez cela à d’autres ; dois-je vous croire ? ou me persuaderai-je qu’il m’ait dit la vérité ? », paroles doubles et artificieuses, dont il faut se défier comme de ce qu’il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d’agir ne partent point d’une âme simple et droite, mais d’une mauvaise volonté, ou d’un homme qui veut nuire ; le venin des aspics est moins à craindre.

De la flatterie

La flatterie est un commerce honteux qui n’est utile qu’au flatteur. Si un flatteur se promène avec quelqu’un dans la place : « Remarquez-vous, lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous ? cela n’arrive qu’à vous seul. Hier il fut bien parlé de vous, et l’on ne tarissait point sur vos louanges : nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un endroit du Portique ; et comme par la suite du discours l’on vint à tomber sur celui que l’on devait estimer le plus homme de bien de la ville, tous d’une commune voix vous nommèrent, et il n’y en eut pas un seul qui vous refusât ses suffrages. » Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d’apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit, de le prendre et de le souffler à terre. Si par hasard le vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos cheveux, il prend soin de vous les ôter ; et vous souriant : « Il est merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi depuis deux jours que je ne vous ai pas vu » ; et il ajoute : « Voilà encore, pour un homme de votre âge, assez de cheveux noirs. » Si celui qu’il veut flatter prend la parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents, et il les force d’approuver aveuglément tout ce qu’il avance, et dès qu’il a cessé de parler, il se récrie : « Cela est dit le mieux du monde, rien n’est plus heureusement rencontré. » D’autres fois, s’il lui arrive de faire à quelqu’un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d’entrer dans cette mauvaise plaisanterie ; et quoiqu’il n’ait nulle envie de rire, il porte à sa bouche l’un des bouts de son manteau, comme s’il ne pouvait se contenir et qu’il voulût s’empêcher d’éclater ; et s’il l’accompagne lorsqu’il marche par la ville, il dit à ceux qu’il rencontre dans son chemin de s’arrêter jusqu’à ce qu’il soit passé. Il achète des fruits, et les porte chez ce citoyen ; il les donne à ses enfants en sa présence ; il les baise, il les caresse : « Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d’un tel père. » S’il sort de sa maison, il le suit ; s’il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui dit : « Votre pied est mieux fait que cela. » Il l’accompagne ensuite chez ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison, et leur dit : « Un tel me suit et vient vous rendre visite » ; et retournant sur ses pas : « Je vous ai annoncé, dit-il, et l’on se fait un grand honneur de vous recevoir. » Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses les plus viles et qui ne conviennent qu’à des femmes. S’il est invité à souper, il est le premier des conviés à louer le vin ; assis à table le plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent : « En vérité, vous faites une chère délicate » ; et montrant aux autres l’un des mets qu’il soulève du plat : « Cela s’appelle, dit-il, un morceau friand. » Il a soin de lui demander s’il a froid, s’il ne voudrait point une autre robe ; et il s’empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse à l’oreille ; et si quelqu’un de la compagnie l’interroge, il lui répond négligemment et sans le regarder, n’ayant des yeux que pour un seul. Il ne faut pas croire qu’au théâtre il oublie d’arracher des carreaux des mains du valet qui les distribue, pour les porter à sa place, et l’y faire asseoir plus mollement. J’ai dû dire aussi qu’avant qu’il sorte de sa maison, il en loue l’architecture, se récrie sur toutes choses, dit que les jardins sont bien plantés ; et s’il aperçoit quelque part le portrait du maître, où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir combien il lui ressemble, et il l’admire comme un chef-d’œuvre. En un mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard ; mais il rapporte toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu’il a de plaire à quelqu’un et d’acquérir ses bonnes grâces."
 
 
Théophraste, Les caractères, 319 av. J.-C., Chapitres I et II.
 

Corrigé proposé :
 
 Le dissimulateur est un individu qui ne cherche qu'à nuire, et qui adapte en toutes circonstances ses paroles et / ses actes à cette fin. Il cache ses pensées et manipule les autres, en particulier ses ennemis, dans le seul / but de servir ses propres intérêts. C'est pourquoi il faut absolument s'en protéger. (55)
 Le flatteur, quant à lui, / approuve tout ce que dit et fait celui qu'il cherche à séduire. Il ne cesse d'en prononcer les / éloges, se met constamment à son service, ne craignant d'ailleurs pas dans ses agissements d'aller contre la bienséance. / Tout chez lui est donc calculé, qu'il agisse ou qu'il parle, afin de plaire à celui qu'il / abuse, et d'obtenir ainsi de lui des faveurs. (129)
 
(129 mots)

Résumé n° 7 : MP et PSI

Vous résumerez le texte suivant en 200 mots (plus ou moins 10%) :


  "Nommer, c'est appeler à l'existence, tirer du néant. Ce qui n'est pas nommé ne peut exister de quelque manière que ce soit. Même le Dieu de l'Ancien Testament, qui refuse de décliner son identité, doit accepter de figurer dans l'univers de la parole humaine sous le mot « Yaweh ». […]
   La dénomination affirme un droit à l'existence. Ce sont les mots qui font les choses et les êtres, qui définissent les rapports selon lesquels se constitue l'ordre du monde. Se situer dans le monde, pour chacun d'entre nous, c'est être en paix avec le réseau des mots qui mettent chaque chose à sa place dans l'environnement. Notre espace vital est un espace de paroles, un territoire pacifié où chaque nom est solution d'un problème. Les rapports humains eux-mêmes apparaissent comme un vaste système de mots qu'on donne et qu'on reçoit, selon les rythmes prévus par les hiérarchies et les politesses. L'ordre social est défini par un code des dénominations correctes, où tout désaccord, tout écart apparaît aussitôt comme un signe de déséquilibre. […]
   Pour chacun de nous, le langage est contemporain de la création du monde, - il est l'ouvrier de cette création. C'est par la parole que l'homme vient au monde, et que le monde vient à la pensée. […]
 Malheureusement cette apothéose du langage entraîne aussitôt sa mise en question. Si les mots commandent l'accès à l'être, s'il est vrai qu'en deçà et au delà des mots, il n'y a rien, - comment se fait-il que la parole apparaisse souvent suspecte et dévaluée ? Monnaie de l'être, en principe, - mais trop souvent fausse monnaie. L'idée d'une ontologie du langage se heurte donc immédiatement à l'objection du mensonge, objection dont il est évident qu'elle n'a de sens que si la parole est par destination messagère de vérité. En fait, la vie spirituelle commence d'ordinaire non pas avec l'acquisition du langage, mais avec la révolte contre le langage une fois acquis. L'enfant découvre le monde à travers le langage régnant que lui dicte l'entourage. L'adolescent découvre les valeurs dans la révolte contre le langage auquel il s'était jusque-là confié aveuglément, et qui lui paraît, dans la lumière de la crise, dépourvu de toute authenticité. Tout homme digne de ce nom a connu cette crise dans l'appréciation du langage qui fait passer de la confiance naïve à la récrimination. […]
 Moment de la critique et du retour à soi, moment d'un nouveau départ de la pensée et de l'action : c'est le moment de Socrate, questionneur ironique, réclamant de sa victime le sens de tel ou tel mot banal. L'interlocuteur, sans voir le piège tendu par le sphinx jovial, répond en donnant la définition reçue, mais Socrate n'a pas de peine à faire apparaître l'insuffisance de la notion qu'on lui propose. Il met sa victime en contradiction avec elle-même et, par une savante ascèse polémique, se propose de la mener de la discordance à la réconciliation, des illusions du sens commun à la rectitude du bon sens.
   La parabole socratique permet de donner son exacte valeur au procès du langage. La parole établie consacre un sens convenu qui, dans le premier mouvement, emporte notre adhésion sans critique. Le mot du langage courant est ainsi la chose de tous et de personne, dépouillé de toute actualité, c'est-à-dire de toute valeur. Le mot, nous l'avons vu, a pris son origine dans l'engagement mutuel de l'homme et du monde; mais il tend à s'émanciper de son contexte d'expérience immédiate. Alors qu'il était le sens de la situation, il vaut indépendamment de la situation, et comme une promesse de la situation, même si celle-ci n'est pas donnée, rendant possible une grosse économie d'action. Du même coup, la parole, qui était la réalité humaine, masque l'absence de cette réalité; elle est une réalité par défaut. Il n'y a de vérité qu'au niveau de la parole, mais le mensonge est contemporain de la vérité et bon nombre des mots que nous prononçons dans le courant des jours sont des mots mensongers, attestations d'une sympathie, d'une cordialité, d'un intérêt que nous n'éprouvons pas, - ainsi que le met sans peine en lumière la récrimination du misanthrope.
   Témoin de l'authenticité de l'être, le langage en est donc aussi la contrefaçon. Le sens commun émousse le sens propre des mots. Les mots de chacun ne deviennent les mots de tous qu'en perdant leur intention, en se dégradant progressivement, comme se ternit une monnaie neuve et brillante une fois mise en circulation. Au lieu de coïncider avec la valeur, le mot n'en est plus que l'étiquette. Il évite le détour d'une manifestation plus directe; sunt verba et voces, disait le poète latin, praetereaque nihil, des mots et des formules, et rien d'autre. Ainsi devient possible la sédimentation de l'être en avoir, cette déchéance qui vide la parole de sa substance et de son efficacité, justifiant par là toutes les révoltes. Car celui qui prend le langage pour argent comptant, aiguillé par les paroles vers des valeurs inexistantes, sera la dupe de qui le manœuvre et sa bonne foi surprise ne verra plus désormais partout que mauvaise foi.
  Davantage encore, l'usurpation du langage ne tient pas seulement à la dégradation sociale des mots, ou aux abus de confiance de nos interlocuteurs. Plus profondément, le langage se glisse entre chaque homme et lui-même comme un écran qui le défigure à ses propres yeux. L'être intime de l'homme est en fait confus, indistinct et multiple. Le langage intervient comme une puissance destinée à nous exproprier de nous-même, pour nous aligner sur l'entourage, pour nous modeler selon la commune mesure de tous : il nous définit et nous achève, nous termine et nous détermine. La direction de conscience qu'il exerce fait de lui le complice de l'avoir, en sa pauvreté monolithique, contre la pluralité de l'être. Dans la mesure même où nous sommes forcés de recourir au langage, nous renonçons à notre vie intérieure car le langage impose la discipline de l'extériorité. L'usage de la parole est donc une des causes essentielles du malheur de la conscience, et d'autant plus essentielle que nous ne pouvons nous en passer. […]
   Il est vrai que le langage suppose un certain nombre de valeurs sédimentées dans la culture ambiante, et qui demeurent à l'état fossile aussi longtemps qu'elles restent de pures données extérieures. Seulement la valeur authentique n'est pas une chose : la spiritualité coagulée dans le sens commun ne possède aucun droit réel à imposer une direction de conscience. Toute affirmation de valeur implique une initiative personnelle, et comme une reprise des éléments du langage par une conscience qui les redécouvre et seule peut attester leur authenticité. Qui est dupe ici est d'abord dupe de soi : il n'a pas atteint sa majorité spirituelle. La crise est un signe de la promotion virile; elle se trouve résolue lorsque la personne parvient à trouver en soi un fondement plus solide que le sable mouvant du langage commun.
  Récriminer contre le langage, c'est donc être dupe du langage, lui reconnaître abusivement une portée qu'il ne possède pas. Et cette insurrection même n'est peut-être pas exempte de mauvaise foi. Accuser le langage, c'est d'ordinaire protester contre autrui; accuser les autres considérés comme responsables de cette perversion établie. Or la faute est toujours partagée : l'homme qui récrimine n'est pas pur pour autant. Ce ne sont pas les autres seulement qui manquent de parole, mais celui d'abord qui est entré avec les autres dans une communauté fondée sur un malentendu, œuvre collective de tous ceux qui y participent. Plutôt donc que de faire le procès des autres et des mots, il convient de passer de la révolte à la conversion, c'est-à-dire à l'affirmation décidément positive de soi-même.
  Autrement dit, le langage ne saurait justifier qui que ce soit. Il appartient à chacun d'assumer pour son compte son langage, par la recherche du mot propre. A l'ontologie objective ou sociologique de la parole doit se substituer une ontologie personnelle. Le discours n'est qu'une attestation de l'être dont il appartient à chacun de faire qu'elle soit authentique. Les mots ne mentent pas, mais l'homme. Je ne tire pas, avec des paroles, des traites sur l'être, mais sur moi-même seulement, et sur ma propre fidélité. La conception infantile d'une efficacité magique de la parole en soi fait place à cette pensée plus difficile que le langage est pour l'homme un moyen privilégié de se frayer un chemin à travers les obstacles matériels et moraux pour accéder à l'être, c'est-à-dire aux valeurs décisives dignes d'orienter sa destinée."
 
Georges Gusdorf, La parole, 1952, p. 36-43.

Corrigé proposé :


Résumé n°7 : MPSI, MP et PSI
 
Vous résumerez le texte suivant en 120 mots (± 10%) :
 
  "L'apparition de la polis constitue, dans l'histoire de la pensée grecque, un événement décisif. Certes, sur le plan intellectuel comme dans le domaine des institutions, il ne portera toutes ses conséquences qu'à terme ; la polis connaîtra des étapes multiples, des formes variées. Cependant, dès son avènement, qu'on peut situer entre le VIIIe et le VIIe siècle, elle marque un commencement, une véritable invention ; par elle, la vie sociale et les relations entre les hommes prennent une forme neuve, dont les Grecs sentiront pleinement l'originalité.
  Ce qu'implique le système de la polis, c'est d'abord une extraordinaire prééminence de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir. Elle devient l'outil politique par excellence, la clé de toute autorité dans l'État, le moyen de commandement et de domination sur autrui. Cette puissance de la parole – dont les Grecs feront une divinité : Peitho, la force de persuasion – rappelle l'efficacité des mots et des formules dans certains rituels religieux, ou la valeur attribuée aux « dits » du roi quand il prononce souverainement la thémis ; cependant, il s'agit, en réalité, de tout autre chose. La parole n'est plus le mot rituel, la formule juste, mais le débat contradictoire, la discussion, l'argumentation. Elle suppose un public auquel elle s'adresse comme à un juge qui décide en dernier ressort, à mains levées, entre les deux partis qui lui sont présentés ; c'est ce choix purement humain qui mesure la force de persuasion respective des deux discours, assurant la victoire d'un des orateurs sur son adversaire.
  Toutes les questions d'intérêt général que le Souverain avait pour fonction de régler et qui définissent le champ de l'archè sont maintenant soumises à l'art oratoire et devront se trancher au terme d'un débat ; il faut donc qu'elles puissent se formuler en discours, se couler dans le moule de démonstrations antithétiques, d'argumentations opposées. Entre la politique et le logos, il y a ainsi rapport étroit, lien réciproque. L'art politique est, pour l'essentiel, maniement du langage ; et le logos à l'origine, prend conscience de lui-même, de ses règles, de son efficacité, à travers sa fonction politique. Historiquement, ce sont la rhétorique et la sophistique qui, par l'analyse qu'elles entreprennent des formes du discours en tant qu'instrument de victoire dans les luttes de l'assemblée et du tribunal, ouvrent la voie aux recherches d'Aristote définissant, à côté d'une technique de la persuasion, des règles de la démonstration et posant une logique du vrai, propre au savoir théorique, en face de la logique du vraisemblable ou du probable qui préside aux débats hasardeux de la pratique.
  Un second trait de la polis est le caractère de pleine publicité donnée aux manifestations les plus importantes de la vie sociale. On peut même dire que la polis existe dans la mesure seulement où s'est dégagé un domaine public, aux deux sens, différents mais solidaires, du terme : un secteur d'intérêt commun, s'opposant aux affaires privées ; des pratiques ouvertes, établies au grand jour, s'opposant à des procédures secrètes. Cette exigence de publicité conduit à confisquer progressivement au profit du groupe et à placer sous le regard de tous l'ensemble des conduites, des procédures, des savoirs qui constituaient à l'origine le privilège exclusif du basileus, ou des genè détenteurs de l'archè. Ce double mouvement de démocratisation et de divulgation aura, sur le plan intellectuel, des conséquences décisives. La culture grecque se constitue en ouvrant à un cercle toujours plus large – finalement au démos tout entier – l'accès au monde spirituel réservé au départ à une aristocratie de caractère guerrier et sacerdotal (l'épopée homérique est un premier exemple de ce processus : une poésie de cour, chantée d'abord dans les salles des palais, s'en évade, s'élargit, et se transpose en poésie de fête.) Mais cet élargissement comporte une profonde transformation. En devenant les éléments d'une culture commune, les connaissances, les valeurs, les techniques mentales sont elles-mêmes portées sur la place publique, soumises à critique et à controverse. Elles ne sont plus conservées, comme gages de puissance, dans le secret de traditions familiales ; leur publication nourrira des exégèses, des interprétations diverses, des oppositions, des débats passionnés. Désormais la discussion, l'argumentation, la polémique deviennent les règles du jeu intellectuel, comme du jeu politique. Le contrôle constant de la communauté s'exerce sur les créations de l'esprit comme sur les magistratures de l'État. La loi de la polis, par opposition au pouvoir absolu du monarque, exige que les unes et les autres soient également soumises à « redditions de comptes », euthunai. Elles ne s'imposent plus par la force d'un prestige personnel ou religieux ; elles doivent démontrer leur rectitude par des procédés d'ordre dialectique.
 C'était la parole qui formait, dans le cadre de la cité, l'instrument de la vie politique ; c'est l'écriture qui va fournir, sur le plan proprement intellectuel, le moyen d'une culture commune et permettre une complète divulgation de savoirs préalablement réservés ou interdits. Empruntée aux Phéniciens et modifiée pour une transcription plus précise des sons grecs, l'écriture pourra satisfaire à cette fonction de publicité parce qu'elle même est devenue, presque au même titre que la langue parlée, le bien commun de tous les citoyens. Les inscriptions les plus anciennes en alphabet grec que nous connaissions montrent que dès le VIIIe siècle il ne s'agit plus d'un savoir spécialisé, réservé à des scribes, mais d'une technique à large usage librement diffusée dans le public. À côté de la récitation par cœur de textes d'Homère ou d'Hésiode – qui demeure traditionnelle – l'écriture constituera l'élément de base de la paideia grecque.
  On comprend ainsi la portée d'une revendication qui surgit dès la naissance de la cité : la rédaction des lois. En les écrivant, on ne fait pas que leur assurer permanence et fixité ; on les soustrait à l'autorité privée des basileis dont la fonction était de « dire » le droit ; elles deviennent bien commun, règle générale, susceptible de s'appliquer à tous de la même façon. Dans le monde d'Hésiode, antérieur aux règles de la Cité, la dikè jouait encore sur deux plans, comme écartelée entre le ciel et la terre : pour le petit cultivateur béotien, la dikè est ici bas une décision de fait dépendant de l'arbitraire des rois « mangeurs de présents » ; au ciel, elle est une divinité souveraine mais lointaine et inaccessible. Au contraire, par la publicité que lui confère l'écrit, la dikè, sans cesser d'apparaître comme une valeur idéale, va pouvoir s'incarner sur un plan proprement humain, se réaliser dans la loi, règle commune à tous mais supérieure à tous, norme rationnelle, soumise à discussion et modifiable par décret, mais qui n'en exprime pas moins un ordre conçu comme sacré."
 
Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, chap. IV, p. 44-48.
 
 Corrigé proposé :
 
  L’invention de la cité grecque constitue une véritable révolution sociale.
  Premièrement, la parole y acquiert un pouvoir nouveau, en / devenant le principal instrument politique. En effet, ce qui relève de l’intérêt général, et dont seul le Souverain décidait, / est désormais débattu par l’ensemble des citoyens, lesquels tranchent en faveur du discours le plus persuasif.
  Deuxièmement, l’organisation / de la polis rend publiques les expressions de la vie sociale qui étaient jusque là privées ou secrètes, et réservées / à une élite. Une culture commune, proprement populaire et pouvant être soumise à la critique de chacun, se constitue alors, / en particulier grâce à l’écriture.
  C’est donc logiquement que se manifeste l’exigence de lois écrites, discutées par, / et s’appliquant à tous, garantes d’une justice véritablement humaine.

 
(131 mots)


Résumé n°8 : MPSI, PCSI, MP et PSI


Vous résumerez le texte suivant en 140 mots (± 10%)

 
  "Ce n’est pas sans raison qu’on dit que celui qui n’a pas une bonne mémoire ne doit pas s’aviser de mentir. Je sais bien que les grammairiens font une différence entre « mensonge » et « mentir » : ils disent qu’un mensonge est une chose fausse, mais qu’on a pris pour vraie, et que la définition du mot « mentir » en Latin, d’où vient notre Français, signifie « aller contre sa conscience » ; que par conséquent, cela ne concerne que ceux qui disent ce qu’ils savent être faux, et qui sont bien ceux dont je parle. Or ceux-là, ou bien inventent de toutes pièces, ou bien déguisent et modifient quelque chose qui était vrai à la base.
  Quand ils déguisent et modifient, si on les amène à refaire souvent le même récit, il leur est difficile de ne pas se trahir, parce que ce qu’ils racontent s’étant inscrit en premier dans la mémoire et s’y étant incrusté, par la voie de la connaissance et du savoir, il se présente forcément à l’imagination, et en chasse la version fausse, qui ne peut évidemment y être aussi fermement installée. Et les circonstances de la version originelle, revenant à tout coup à l’esprit, font perdre le souvenir de ce qui n’est que pièces rapportées, fausses, ou détournées.
  Quand ils inventent tout, comme il n’y a nulle trace contraire qui puisse venir s’inscrire en faux, ils semblent craindre d’autant moins de se contredire. Mais ce qu’ils inventent, parce que c’est une chose sans consistance, et sur laquelle on a peu de prise, échappe volontiers à la mémoire, si elle n’est pas très sûre. J’en ai fait souvent l’expérience, et plaisamment, aux dépens de ceux qui prétendent ne donner à leurs discours que la forme nécessaire aux affaires qu’ils négocient, et qui plaise aux puissants à qui ils parlent. Car ces circonstances auxquelles ils veulent subordonner leur engagement et leur conscience étant sujettes à bien des changements, il faut que ce qu’ils disent change aussi à chaque fois.
  D’où il découle que d’une même chose ils disent tantôt blanc, tantôt noir ; à telle personne d’une façon, et à telle autre d’une autre. Et si par hasard ces personnes se racontent ce qu’ils ont appris sous des formes si contradictoires, que devient alors cette belle apparence ? Sans parler du fait qu’ils se coupent si souvent eux-mêmes ; car qui aurait assez de mémoire pour se souvenir de tant de diverses formes qu’ils ont brodées autour d’un même sujet ? J’en ai connu plusieurs, en mon temps, qui enviaient la réputation de cette belle habileté, et qui ne voyaient pas que si la réputation y est, l’efficacité y fait défaut.
  En vérité, mentir est un vice abominable, car nous ne sommes des hommes et nous ne sommes liés les uns aux autres que par la parole. Si nous en connaissions toute l’horreur et le poids, nous le poursuivrions pour le châtier par le feu, plus justement encore que d’autres crimes. Je trouve qu’on perd son temps bien souvent à châtier des erreurs innocentes chez les enfants, très mal à propos, et qu’on les tourmente pour des actes inconsidérés, qui ne laissent pas de traces et n’ont pas de suite. Mais mentir, et un peu au-dessous, l’obstination, me semblent être ce dont il faudrait absolument combattre l’apparition et les progrès : ce sont chez les enfants des vices qui croissent avec eux. Et quand on a laissé prendre ce mauvais pli à la langue, c’est étonnant de voir combien il est difficile de s’en défaire. C’est pour cette raison que nous voyons des hommes honnêtes par ailleurs y être sujets et asservis. J’ai un tailleur qui est un bon garçon, mais à qui je n’ai jamais entendu dire une seule vérité, même quand cela pourrait lui être utile !
  Si, comme la vérité, le mensonge n’avait qu’un visage, la situation serait meilleure, car il nous suffirait de prendre pour certain l’opposé de ce que dirait le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille formes et un champ d’action sans limites.
  Pour les Pythagoriciens le bien est certain et défini, le mal infini et indéterminé. Mille traits ratent la cible, un seul l’atteint. Certes je ne prétends pas que je puisse m’empêcher, pour échapper à un danger évident et extrême, de proférer un gros et solennel mensonge… Un ancien Pèrea dit que nous sommes mieux en la compagnie d’un chien connu, qu’en celle d’un homme dont le langage nous est inconnu. « En sorte que, pour l’homme, un étranger n’est pas un homme » [Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VII, 1] Et combien le langage trompeur est moins sociable que le silence !
  Le Roi François Ier se vantait d’avoir enfermé dans ses contradictions Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforza, Duc de Milan, homme très réputé dans l’art de la conversation. Ce dernier avait été envoyé pour excuser son maître auprès de Sa Majesté, à propos d’un fait de grande importance, qui était celui-ci : le Roi, pour maintenir malgré tout quelques connivences en Italie d’où il venait d’être chassé, et particulièrement dans le Duché de Milan, avait imaginé de mettre auprès du Duc un gentilhomme de son parti, qui serait son ambassadeur officieux, mais avec l’apparence d’être là à titre privé, faisant semblant d’y être pour ses affaires personnelles. Car le Duc, qui dépendait beaucoup plus de l’Empereur, étant en train de négocier un mariage avec la nièce de ce dernier – fille du Roi de Danemark, et maintenant Douairière de Lorraine – ne pouvait laisser voir sans danger pour lui qu’il avait quelques relations et conversations avec nous. À cette fin, donc, se trouva convenir un gentilhomme milanais, écuyer d’écurie chez le Roi, et nommé Merveille.
  Celui-ci, dépêché avec des lettres de créance secrètes, et des instructions comme ambassadeur, mais aussi avec d’autres lettres de recommandation envers le Duc à propos de ses affaires particulières, pour le déguisement et l’apparence, demeura si longtemps auprès du Duc que l’Empereur en conçut quelque soupçon, et qu’il provoqua ce qui suit d’après ce que je sais : sous le prétexte de quelque meurtre, voilà le Duc qui fait trancher la tête de notre homme en pleine nuit, et le procès bâclé en deux jours. Messire Francisque arriva bientôt, muni d’une longue version falsifiée de cette histoire, car le Roi s’était adressé, pour en demander raison, à tous les Princes de la Chrétienté et au Duc lui-même. Il fut entendu à l’audience du matin, et pour soutenir sa cause, avait établi et présenta plusieurs belles versions de l’événement. Il prétendait que son maître n’avait jamais pris le pauvre homme que pour un gentilhomme privé, et un de ses sujets, venu à Milan pour ses affaires, et qui n’avait jamais vécu là sous une autre identité, niant avoir su qu’il appartenait à la maison du Roi, et prétendant même qu’il ne le connaissait pas, et que donc il n’avait pu le prendre pour un ambassadeur. Alors le Roi, à son tour, le pressant de questions et d’objections, et l’attaquant de toutes parts, l’accula pour finir sur la question de l’exécution faite de nuit, comme à la dérobée. À quoi le pauvre homme, embarrassé, répondit, pour faire celui qui est au courant des usages, que pour le respect de Sa Majesté, le Duc eût été bien contrarié que cette exécution se fasse en plein jour !… On peut penser comment il lui fut répondu, s’étant si lourdement trahi, et devant un nez aussi plein de flair que celui du Roi François [Ier]…
  Le Pape Jules II avait envoyé un ambassadeur au roi d’Angleterre, pour le remonter contre le roi français.L’ambassadeur ayant été interrogé sur sa charge, et le Roi d’Angleterre s’étant arrêté dans sa réponse aux difficultés qu’il rencontrait dans les préparatifs nécessaires pour combattre un roi si puissant, tout en évoquant quelques raisons à cela, l’ambassadeur répliqua mal à propos qu’il les avait lui aussi envisagées de son côté, et les avait bien expliquées au Pape. De ces paroles, si éloignées de ce qu’il venait de proposer, en le poussant à la guerre sans délai, le roi d’Angleterre en tira le premier indice de ce qu’il découvrit effectivement par la suite, à savoir que cet ambassadeur penchait personnellement du côté de la France. Il en avertit son maître : ses biens furent confisqués, et il s’en fallut de peu qu’il n’en perdît aussi la vie."

 
 
Montaigne, Les essais, 1580, Livre I, Chapitre IX, "Des menteurs" (texte modernisé).
 
Corrigé proposé (n° 1) :

  Pour mentir, c’est-à-dire affirmer volontairement quelque chose de faux, il est nécessaire de posséder une bonne mémoire. / En effet, qu’il s’agisse de modifier la réalité, ou d’inventer un récit de toutes pièces, seule une / bonne mémoire permet de ne pas tomber dans des contradictions qui nous trahiront.
  En témoignent les exemples des ambassadeurs du / Duc de Milan et du pape Jules II, qui furent respectivement confondus par François 1er et le roi d’Angleterre. /
  Mentir est par ailleurs le pire des vices, car cela détruit les relations entre les hommes, lesquelles se fondent sur / la parole. Cependant, il est d’autant plus difficile de lutter contre le mensonge que celui-ci est devenu habituel, qu’ / il y a mille façons de mentir, et que cela peut parfois nous être indispensable.
 
(135 mots)

Corrigé proposé (n° 2) :
 
  Il ne faut pas mentir, autrement dit affirmer consciemment une chose fausse, sans une bonne mémoire. En effet, qu’il / s’agisse de modifier la réalité ou d’inventer entièrement un récit, seule une bonne mémoire permet de ne pas / être trahi par des incohérences.
  Plus encore, il ne faut pas mentir car le mensonge, dévaluant la parole humaine et / sapant ainsi le fondement de la vie sociale, est le pire des maux et devrait être châtié comme tel. Le / problème est que le mensonge est d’autant plus difficile à combattre qu’il constitue une habitude contractée dès l’enfance, / qu’il possède mille facettes, et qu’il peut parfois être salutaire.
  Quoiqu’il en soit, les exemples de François / 1er et du roi d’Angleterre, confondant respectivement l’ambassadeur du Duc de Milan et celui du pape Jules II, / témoignent que le menteur est tôt ou tard pris au piège de ses contradictions.
 
(154 mots)

Résumé n°9 : PC, MPSI et PCSI


 "Personne ne le cherche et pourtant de fait la parole est, dans notre société, lamentable. Il y a au premier plan la faute, certes oui il faut employer ce terme sans connotation morale, mais faute défaut, manque, et responsabilité, il y a la faute du parlant. Le parler pour ne rien dire a cancérisé la parole. Parler autrement que la poésie, le mythe, le récit indispensable de l'historique légendaire, parler autrement que l'utile (non moins mais pas plus) échange de renseignements, d'informations, d'enseignements. Parler autrement que le rituel et le mystère codifiés codifiant le monde. Parler dorénavant pour rien. Bavardage. Il remonte loin, mais la scolastique n'était pas, en son principe, son origine, bavardage. Elle le devint. Bavardage qui, très curieusement, envahit le monde savant et sert de garantie à ce monde. Rabelais et Molière sont témoins de ce bavardage, de ces mots pour rien. Mais Shakespeare, Words, words, words. La découverte subite et tragique que les mots ne sont que des mots et non pas une puissance agissante. Conscience aiguë de l'inutilité du discours : on n'avait pas cette conscience-là au Moyen Âge, et la parole y était vénérée sous toutes ses formes, et pas seulement liturgique. Après le XVIe siècle, c'est l'avalanche du discours de plus en plus inutile. Facile de l'identifier à la bourgeoisie, parole réduite au schématisme des affaires, parole paravent de ce que l'on ne veut pas dire en réalité. Parole devenue insignifiante dans l'élégance des cours, le marivaudage, et dans la banalité quotidienne sans référence avec un vécu effectif. Bavardage mondain et bavardage intellectuel, entremêlés dont rend compte l'admirable Contrepoint de Huxley, qui s'effondre finalement aphasique, dont Ionesco a fait sa gloire. La faute du parlant par défaut d'un « à dire », et qui ne dit plus rien mais continue à parler, parler, parler comme dit Prévert. Excès des discours privés de sens et de véracité. Nous en avons assez de ces discours électoraux et politiques, dont nous sommes tellement certains qu'ils ne disent strictement rien, et de ces conversations fausses, et de ces livres tirage à la ligne (il faut bien écrire, et faire un métier d'écrivain !). Faute du parlant qui continue comme moulin à parole, agité par le vent et devient responsable de ce que plus personne ne peut plus prendre aucune parole au sérieux. Aucune, car l'afflux de ces mots interdit de découvrir celui qui, dans le torrent, porte sens et mérite d'être écouté. Et cette dévaluation peut aussi bien être le fait d'intellectuels, qui aujourd'hui nous en donnent maints exemples. Retenons seulement l'impénitent bavardage des Miller, des Deleuze et Guattari, dont la logorrhée cache la minceur de quelques données simples sous un flot verbal insignifiant qui précisément fait illusion, mais la parole n'est plus qu'illusoire, et complètement dévaluée par le « rien dit » et la surabondance du discours. Mais ceci satisfait celui qui s'empare d'un mot brillant et dorénavant va tout expliquer, en utilisant gravement le « flux » ou le « désir » sans se rendre compte qu'il n'y a là qu'une redite des théories médiévales sur l'Impetus, l'Élan, etc. dont les successeurs de Buridan tirèrent de si beaux effets de vaines paroles ! En même temps que l'excès du discours vain, et vide, vaste land, c'est l'excès des informations diffusées de partout concernant tout, qui stérilise totalement la qualité. Nous recevons en vrac des informations sur le stylobille le plus perfectionné, l'élection du pape, le mariage de Monaco, la révolte d'Iran, l'augmentation des impôts, les nouvelles possibilités de crédit, la reconversion du plus grand pollueur vers la dépollution, dix mille informations paroles dans un instant que nous ne pouvons matériellement pas entendre, nous deviendrions fous si nous devions vraiment prendre tout au sérieux, le flux de paroles coule, nous laissons couler. Après tout que ça parle ou non, cela revient au même, j'écoute d'une oreille distraite et je saisis par hasard une bribe de formule, un accent émouvant, mais la parole de toute façon ne m'importe plus. Excès de mots, excès d'informations. Je dois me défendre contre ces invasions, spontanément mon esprit se ferme, je ne peux pas me laisser déchiqueter en morceaux, Orphée livré aux Ménades informatrices, dispersé à tous vents de doctrine, de mots, attiré dans tous les pièges. Je n'écoute plus. Je refuse (sans même le savoir) d'entendre. La parole anonyme continue à couler. Bruit-bruits. Parce qu'elle n'établit plus aucune espèce de relation. Elle est détachée dorénavant de façon définitive de celui qui prononce cette phrase. Il n'y a personne derrière. Lorsque des théoriciens poussant à l'extrême la logique de leur analyse du langage déclarent qu'il n'y a pas une personne qui parle, qu'il n'y a aucun « à dire » intentionnel, mais qu'il faut rigoureusement reconnaître que ça parle, qu'on parle, ils ont le tort d,en faire une loi générale, de prétendre nous apporter là soit une analyse objective du langage, soit une psychanalyse neuve du « non-sujet », ils ont le tort de présenter cela comme permanence, ils ont raison au niveau de notre société, de notre temps, de nos groupes intellectuels ou bourgeois, c'est un constat sociologique et non linguistique ou psychanalytique. Aujourd'hui, ici, il y a une sorte de discours social qui coule sans fin et se reproduit vingt heures sur vingt-quatre, et qui s'exprime au travers de bouches particulières. Un discours parfaitement anonyme, quoiqu'il soit déclaré, parfois avec force et conviction par un vecteur singulier. Ceci correspond à l'anonymat dont se couvre le discoureur. La parole est devenue anonyme et par conséquent sans aucune importance puisque sa seule réalité était la rencontre de deux hommes vivants qui avaient à se connaître, se reconnaître, échanger... Les mots sont du vent. Les mots passent et n'ont aucune importance : du moment que personne n'ajoute le poids tout entier de sa vie à la parole qu'il prononce, quel sérieux pourrions-nous ajouter à cette parole ou une autre. La rupture entre le parlant et sa parole est la cassure décisive. Si l'homme n'est pas dans sa parole, elle est un bruit. Et cela aussi remonte loin quand on a voulu chercher un poids de vérité à des formules philosophiques ou politiques indépendamment de celui qui les a prononcées. Que m'importe qu'il ait vécu comme un lâche, un menteur, un hypocrite, ce qu'il a laissé comme paroles était si beau ! Là réside le premier vide. La parole dans la Bible est intégrée à la personne. Elle est vraie si la personne est vraie. Les paroles de Jésus n'ont aucune espèce de valeur ni d'intérêt si elles sont séparées de la personne de Jésus. Il y a en lui parfaite unité du vécu, de l'action, de la parole, de la relation, de la connaissance. La rupture actuelle entre le parlant et la parole dépouille la parole mais bientôt celle-ci reprend une valeur. Mais où ? forcément dans le non-humain, et sa valeur sera référence à la raison, à la science, à une doxa, à un courant social, à une conception du beau ou du vrai. Une conception. Et non point la beauté du vécu en accord avec soi-même, la vérité de I'unité d'une personne. À partir de ce moment la parole est livrée à tous les vents, à tous les changements, elle perd tout poids et toute signification. Elle devient instrument. À partir de là, elle peut être manipulée, elle n'engage rien ni à rien. La parole suprêmement vidée d'elle-même, c'est le slogan. Elle est au service d'un appareil, de n'importe quel appareil. Elle devient propagande au service du mensonge, d'un mensonge fondamental, celui par rapport à l'unité de l'être et de la parole. Elle devient au service d'une doctrine, n'importe laquelle puisque considérée en soi, toute doctrine politique vaut n'importe quelle autre. La parole peut être prostituée dans n'importe quelle aventure. Parole anonyme : sans nom, et par conséquent parole non parole. Personne ne l'a parlée. Elle se répand fluide sur un monde sans référence, et tout le discours sur le signe, le signifiant, le signifié, le référent, les connotations… est un discours strictement vide à partir du moment où il n'y a plus de parole. La faute est du parlant."
 
Jacques Ellul, La parole humiliée, 1981, Éditions du Seuil, p. 172-176.
 
Corrigé proposé :

 "Nous, qui parlons, sommes involontairement responsables d'avoir dégradé la parole. Tandis que l'on croyait autrefois au pouvoir de / celle-ci, on voit se répandre, depuis la Renaissance, un discours inutile qui n'est plus que bavardage. Nous avons en / effet affaire à des paroles sans aucun sens, car ne signifiant plus rien.
  Confrontés à un perpétuel écoulement de mots, / qui noie la qualité sous la quantité, il nous est désormais impossible de distinguer celui dont les propos ont un / intérêt. La parole devient ainsi anonyme, impersonnelle, de sorte qu'est brisé le lien qu'elle possède avec celui qui / la prononce. Or, toute parole authentique est nécessairement l'expression d'une subjectivité, d'un vécu.
 
Finalement, si la parole / retrouve une valeur, ce n'est plus qu'en tant qu'instrument de propagande, autrement dit en cessant d'être / une parole véritable."


(143 mots)


Corrigé n° 10 : MP, PSI et PC

 
Résumez le texte suivant en 100 mots (plus ou moins 10%) :

  "Un indice de l’implication intense et globale de la personne dans la prise de parole est l’engagement à tous les niveaux que celle-ci présuppose. Chacun d’entre nous est engagé dans ce qu’il dit. Notre parole « parle pour nous ». Toutes les paroles tenues n’engagent bien sûr pas de la même façon et il faut tenir compte ici du niveau d’intensité d’une parole. Une parole forte engage la personne qui la tient mais, paradoxalement plus une parole est forte, c’est-à-dire comporte d’implications pour l’interlocuteur, plus celui-ci aura tendance, la plupart du temps, à oublier celui qui l’a tenue pour se concentrer sur l’effet ressenti. L’auteur d’une parole forte tend à disparaître derrière elle.
 
  Il n’empêche que prendre la parole, du point de vue de celui qui parle, mobilise toute la géographie personnelle de l’implication et de l’engagement. Toute la panoplie est là, qui accompagne la parole, jusqu’à la plus petite d’entre elle : le désir, le plaisir, la peur, le stress. Il n’y a pas de parole sans désir, sans une tension vers l’autre et, dans le dialogue intérieur, vers soi- même. Le désir est l’énergie de la parole et celle-ci s’atténue avec celle-là. Qu’est-ce que la solitude, sinon le produit d’une absence de désir? Qu’est-ce que la dépression, cette     « panne de projet », sinon une suspension du désir ? On ne parle pas parce qu’on est solitaire, on est solitaire parce qu’on ne parle pas. La «fatigue d’être soi », que nous décrit Alain Ehrenberg  comme un mal contemporain lié à l’angoisse de la performance, est aussi une fatigue de la parole.
  Le plaisir lié à la parole peut certes être trouble. N’y a-t-il pas une jouissance à tenir une parole dominatrice, mais aussi, dans l’autre sens, un plaisir à tenir une parole pacifiée? II faudra s’interroger plus avant sur le fait que le plaisir, dans nos sociétés, semble encore plus associé à l’exercice de la domination qu’à celui, peut-être, d’une parole juste. C’est que celle-ci est souvent un renoncement et que les représentations que nous avons du plaisir et qui en conditionnent en partie le ressenti l’associent plus à un déploiement sans retenue, à une sorte d’abondance quantitative qu’à une restriction. C’est aussi que nous voyons mal les bénéfices de la restriction, qui libère des possibilités inédites.
  La prise de parole, notamment la prise de parole en public, est en soi source de plaisir, pour ceux qui sont à l’aise dans l’exercice, mais aussi, et plus souvent sans doute, une source d’angoisse, de stress non souhaité. Nous avons là un des symptômes les plus évidents du caractère globalement mobilisant et engageant de la parole. Si nous avons peur de parler en public, c’est que notre parole nous révèle, nous met à nu. Cette métaphore de la mise à nu revient très fréquemment dans le propos de ceux pour qui la parole en public recouvre un problème majeur, parfois insurmontable.
  Jerilyn Ross, présidente de l’association américaine des troubles anxieux, témoigne ainsi de cette difficulté : «Imaginez qu’en rentrant dans cette salle, vous vous aperceviez soudain que vous êtes tout nu... Imaginez bien tout ce que vous ressentiriez alors... Sans doute de la gêne, de la honte. Que feriez-vous ? Chercheriez-vous à fuir, à vous dérober aux regards des gens ? Et si, peu après, vous deviez rencontrer à nouveau les personnes vous ayant vu ainsi, dans quelles dispositions seriez-vous ? Tout cela c’est ce que vivent, avec plus ou moins d’intensité, il est vrai, les anxieux et les phobiques sociaux, mais dans des situations d’une banalité extrême, comme prendre la parole devant un groupe d’amis, où aller acheter une baguette.»
  La parole est ici doublement associée au corps — mis à nu — et à l’engagement. Nous sommes là dans une caractéristique essentielle de la parole, déjà soulignée par Gusdorf, lorsqu’il nous dit que la « parole donnée manifeste la capacité humaine de s’affirmer soi-même en dépit de toutes les contraintes matérielles. Elle est le dévoilement de l’être dans sa nudité essentielle, la transcription de la valeur dans l’existence ».
  Toute la personne est contenue dans sa parole et toute la parole est visible. C’est donc tout l’être qui est rendu transparent. La parole constitue un tunnel entre les personnes qui donne accès à l’être de chacun. Dans la prise de parole en public, l’autre n’est pas toujours vécu comme un partenaire attentif et indulgent, mais à peu près systématiquement comme un juge, qui va évaluer et éventuellement punir une mauvaise performance, laquelle ne serait ainsi que la façade d’une parole mal fondée, donc d’un être peu assuré. »

 
Philippe Breton, Éloge de la Parole, La Découverte / Poche, 2007, p. 58-60.
 
Corrigé proposé (n° 1) :
 
 
  "Même si nous avons tendance à nous effacer devant la force de notre parole, nous nous engageons personnellement et globalement / dans ce que nous disons [celle-ci]. Parler mobilise en effet toute notre affectivité.
  Le désir tout d'abord, qui est [à] la / source de toute parole ; le plaisir ensuite, qu'il soit plaisir de parler de manière juste ou, le plus souvent, / plaisir de dominer ; la peur, enfin.
  Cette dernière s'explique par le fait que notre parole nous dénude, et révèle [révélant] / aux autres ce que nous sommes, qu'ils nous voient [que nous sommes vus] à travers elle. Or, rarement perçus comme bienveillants, nous craignons / la sanction de leur jugement."
 
(105 mots [101])

Corrigé proposé (n° 2) :
 
  "Même si la force d'une parole tend à faire oublier son auteur, toute prise de parole [toute parole] implique un engagement / global de la personne. Nous en avons pour preuve que parler mobilise toute notre affectivité.
  Il y a d'abord le / désir, à l'origine de toute parole ; il y a ensuite le plaisir, ambigu, de pacifier, mais plus encore de / dominer ; il y a enfin la peur de parler en public.
  En effet, notre parole nous met à nu, et / les aux autres nous voient à travers elle. Or, s'ils peuvent être perçus comme bienveillants, ils sont généralement assimilés / à des juges dont nous redoutons le jugement."
 
(108 mots [106])

 
Texte de Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (3e partie, « L'être-pour-soi et l'être-au-monde : I. Le Cogito »), Éditions Gallimard, 1945, rééd. coll. Tel 1976, p. 445-446.

Corrigé proposé :

 "La parole ne consiste pas en une simple expression de la pensée ; elle est bien plutôt ce par quoi la / pensée se dépasse elle-même.
 Certes, nous parlons avec des mots qui ont un sens préalablement déterminé, mais en parlant / nous leur donnons un sens nouveau, c'est pourquoi toute parole signifie plus que ce que le locuteur pensait dire. /
 On peut alors distinguer une parole originaire, créatrice de signification, et une parole secondaire, rendue possible par la première, qui / ne fait qu'exprimer une pensée déjà faite. En définitive, la pensée résulte donc de l'expression et d'un / usage toujours renouvelé du langage."
 
(105 mots)

 


Date de création : 13/11/2012 @ 16:19
Dernière modification : 08/09/2013 @ 10:37
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