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Texte à méditer :   Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.   David Rousset
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Hors des sentiers battus
La science comme institution sociale ; l'influence sociale de et sur la science

  "Ce que rencontrent les historiens en général et les historiens des sciences en particulier, ce n'est pas la Raison (universelle et impersonnelle), mais des hommes qui inventent et construisent certaines formes de rationalité. La « science » occidentale elle-même, si hautes que soient ses qualités, n'est pas tombée du ciel. Elle a été élaborée petit à petit, assez lentement, sans qu'on puisse résumer ce processus par des formules simples. [...] La « révolution scientifique » a été en quelque sorte surdéterminée ; c'est la convergence de multiples facteurs favorables, selon l'expression consacrée, qui l'a rendue possible et même quasiment inévitable. Je ne veux pas dire par là que les moindres spéculations scientifiques (ou préscientifiques) de cette époque ont toujours eu des « causes » directes absolument précises et parfaitement repérables. Mais que le mouvement général auquel on a assisté dans le domaine des activités cognitives peut être compris comme l'expression d'un ensemble de transformations socioculturelles qui concernaient les manières de produire, les manières de vivre, les manières de sentir et les manières de penser. En d'autres termes, je fais un libre usage de cette hypothèse empruntée à ce qu'on appelle la « sociologie de la connaissance » : chaque société engendre un type de savoir (ou des types de savoirs) où s'expriment (consciemment ou inconsciemment) les structures, les valeurs et les projets de cette même société. Chaque société, pour employer une expression simple mais commode, a un style ; et ce style se reflète dans sa conception de la Connaissance. Inversement, toujours dans la même perspective, il devient normal de s'interroger sur les bases sociales de toutes les activités cognitives. Et par exemple de se demander d'où viennent les présupposés divers (philosophiques, idéologiques, sémantiques, etc.) qui les structurent et les ont rendues possibles. [...]
  Les simplifications les plus caricaturales ne proviennent certainement pas des historiens qui tentent de décrire la naissance de la science en recourant à l'histoire des idées, à l'histoire des mentalités et à l'anthropologie culturelle. Bien plutôt, elles sont à chercher chez ceux qui veulent à tout prix confirmer le dogme de l'Immaculée Conception de la science. Ce sont eux qui rendent incompréhensible la genèse de cette science en dissimulant de façon plus ou moins innocente (selon les cas) toutes les contributions « externes » qui ont été nécessaires à sa maturation.

 

Pierre Thuillier, D'Archimède à Einstein, 1988, Fayard, p. XIX-XXII.


 

 "La science est une institution sociale au sujet de laquelle il y a beaucoup d'incompréhension, même parmi ceux qui en font partie. Nous pensons que la science est une institution, un ensemble de méthodes, un ensemble de personnes, un grand corps de connaissances que nous appelons scientifique, et qu'elle est d'une manière ou d'une autre à l'écart des forces qui régissent notre vie quotidienne et qui régissent la structure de notre société. Nous pensons que la science est objective. La science nous a apporté toutes sortes de bonnes choses. Elle a énormément augmenté la production de denrées alimentaires. Elle a augmenté notre espérance de vie, laquelle est passée de 45 ans à peine au début du siècle dernier, à plus de 70 ans dans les régions riches comme l'Amérique du Nord. Elle a mis des gens sur la lune et nous a permis de rester à la maison les bras croisés.
  Dans le même temps, la science, comme les autres activités productives, comme l'État, la famille, le sport, est une institution sociale totalement intégrée à, et influencée par, la structure de toutes nos autres institutions sociales. Les problèmes dont la science s'occupe, les idées qu'elle utilise quand elle traite ces problèmes, même les résultats soi-disant scientifiques qui sont le produit de l'investigation scientifique, sont tous profondément influencés par des prédispositions qui découlent de la société dans laquelle nous vivons. Après tout, les scientifiques ne commencent par leur vie en tant que scientifiques, mais comme des êtres sociaux immergés dans une famille, un État, une structure productive, et ils voient la nature à travers une lentille qui a été façonnée par leur expérience sociale.
 Au-dessus de ce niveau de perception personnelle, la science est façonnée par la société parce qu'elle est une activité humaine productive qui prend du temps et nécessite de l'argent, et est ainsi guidée et réalisée par ces forces qui, dans le monde, contrôlent l'argent et le temps. La science utilise des matières premières et fait partie du processus de production de marchandises. La science utilise l'argent. Les gens gagnent leur vie par la science, et par conséquent les forces économiques et sociales dominantes dans la société déterminent dans une large mesure, ce que fait la science et comment elle le fait. Plus encore, ces forces ont le pouvoir de s'approprier des idées scientifiques qui sont particulièrement adaptées au maintien des structures sociales dont elles font partie et à leur prospérité renouvelée. Ainsi, d'autres institutions sociales apportent leur contribution à la science à la fois dans ce qui est fait et dans la manière de penser, et elles en retirent des concepts scientifiques et des idées qui soutiennent ensuite leurs institutions et les font paraître légitimes et naturelles. C'est ce double processus – d'une part, de l'influence et du contrôle social de ce que les scientifiques font et disent, et, d'autre part, de l'utilisation de ce que les scientifiques font et disent afin de continuer à soutenir les institutions de la société – auquel nous faisons référence lorsque nous parlons de la science comme idéologie."
 
Richard Lewontin, Biology as ideology, 1991, tr. fr. P.-J. Haution, HarperPerennial, 1992, p. 3-4.
 
 "Science is a social institution about which there is a great deal of misunderstanding, even among those who are part of it. We think that science is an institution, a set of methods, a set of people, a great body of knowledge that we call scientific, is somehow apart from the forces that rule our everyday lives and that govern the structure of our society. We think science is objective. Science has brought us all kinds of good things. It has tremendously increased the production of food. It has increased our life expectancy from a mere 45 years at the beginning of the last century to over 70 in rich places like North America. It has put people on the moon and made it possible to sit at home and watch the world go by.
 At the same time, science, like other productive activities, like the state, the family, sport, is a social institution completely integrated into and influenced by the structure of all our other social institutions. The problems that science deals with, the ideas that it uses in investigating those problems, even the so-called scientific results that come out of scientific investigation, are all deeply influenced by predispositions that derive from the society in which we live. Scientists do not begin life as scientists, after all, but as social beings immersed in a family, a state, a productive structure, and they view nature through a lens that has been molded by their social experience.
 Above that personal level of perception, science is molded by society because it is a human productive activity that takes time and money, and so is guided by and directed by those forces in the world that have control over money and time. Science uses commodities and is part of the process of commodity production. Science uses money. People earn their living by science, and as a consequence the dominant social and economic forces in society determine to a large extent what science does and how it does it. More than that, those forces have the power to appropriate from science ideas that are particularly suited to the maintenance and continued prosperity of the social structures of which they are a part. So other social institutions have an input into science both in what is done and how it is thought about, and they take from science concepts and ideas that then support their institutions and make them seem legitimate and natural. It is this dual process--on the one hand, of the social influence and control of what scientists do and say, and, on the other hand, the use of what scientists do and say to further support the institutions of society--that is meant when we speak of science as ideology."
 
Richard Lewontin, Biology as ideology, 1991, HarperPerennial, 1992, pp. 3-4.

Date de création : 20/01/2013 @ 11:40
Dernière modification : 27/05/2024 @ 16:03
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