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Hors des sentiers battus
La perception de la nature par l'homme

  "L'espace, au sens global, signifie souvent pour nous un lieu où nous nous trouvons en contact avec la Nature ; les attitudes que nous observons vis-à-vis de celle-ci sont déterminantes de notre perception de l'espace vaste, l'espace en dehors des villes, la Nature en tant que partenaire opposé à la Société. Les idées, vraies ou fausses, articulées en idéologies, que l'homme se tait au sujet de la Nature ont fortement évolué au cours des siècles, principalement en fonction du degré de dominance que nous avons sur celle-ci, et l'idéologie moderne de la Nature est en fait une composition à des degrés divers, selon notre personnalité, d'un ensemble d'idéologies passées situées dans le temps, dont on peut faire un historique.
  1) La nature comme ennemi. C'est l'idée intuitive que le primitif garde de la Nature, c'est celle, il ne faut pas l'oublier, qui a formé l'évolution de l'homme pendant un million d'années : la Nature est dangereuse ; l'homme l'affronte en un combat douteux ; il y a des volcans, des marées, des ouragans, des serpents, des araignées, des précipices et des tremblements de terre, du froid et du chaud, de la fièvre et des moustiques. L'homme primitif verra un de ses accomplissements dans la domination de l'environnement, du rythme des saisons, du froid et du chaud. La Nature est vaste, le simple fait de la pénétrer est un exploit pour l'Esquimau ou l'Indien de la forêt tropicale ; toute adaptation à elle, en extrayant de force de la nourriture ou des matériaux, sera payée d'un tribut quelconque : les fièvres, les blessures, la maladie et les accidents. Cette conception est devenue très lointaine aux hommes de la civilisation occidentale mais elle reste parfaitement actuelle en beaucoup de contrées pour beaucoup d'êtres humains et contribue à déterminer la forme de leurs agglomérations.

  Les régularités même de la Nature, le rythme des marées et des saisons, des pluies et des sécheresses, les structures écologiques sont des secrets arrachés par les mages, les prêtres ou les ancêtres des physiciens ; secrets partiels, souvent imprécis, ils sont l'amorce d'une pensée scientifique qui confond le rite, la pratique magique et la science en un système causal partiel dans lequel l'homme lutte pour comprendre et pour dominer par la compréhension. On peut ici suggérer l'axiome d'une théologie structurale selon laquelle le besoin de comprendre, et par-là de prévoir, est satisfait à un certain niveau d'une pensée encore rudimentaire, en complétant les lois encore trop fragmentaires de la Nature par des forces cachées, produit de ce que l'on peut appeler des « dieux ». La somme des périodes des saisons et du bon, ou du mauvais, vouloir du Dieu de la Pluie, détermine le rythme de ces pluies comme élément déterminant d'une éventuelle cueillette ou culture du mais ; l'ensemble des deux propose un système explicatif qui, avant l'aurore de la statistique et de la loi des grands nombres, permet de se satisfaire dans l'acte de dominer la Nature par l'esprit. Plus radicalement on dira : pour toute force non totalement dominée de la Nature : les volcans, les marais, les pluies et les cyclones, il y a quelque part un Dieu, il faut lui donner un nom, un temple et des rites, il faut l'adorer. Il y a bien là un système, un Système du Monde. Ce n'est que progressivement que la science récupérera ce que les dieux lui laisseront. Le combat n'est plus celui de l'Homme et de la Nature, il est celui des sciences et des dieux.
  La conquête de la Nature étant la conquête d'un ennemi, on n'a aucune raison d'avoir d'égards pour elle ; les ennemis : on les tue ; la forêt : on la brûle ; les arbres, on les abat ; les bêtes sauvages, on les tire à l'arc, et plus tard au fusil. Il reste encore presque en chacun de nous une part de cette attitude, et ceci marque l'ampleur que veut avoir la révolution écologique.
  2) La nature comme adoration romantique. Cette idée date de l'entrée dans ta sphère moderne ; elle est en fait très largement attachée à ce qu'on a appelé plus tard l'époque romantique. La Nature n'est plus un dieu, mais une entité vague et gazeuse, elle est diffuse et multiple dans ses apparences, qui méritent une dilution, une diffusion de l'âme des hommes à l'intérieur de ses aspects, de ses paysages. La déesse Nature est intrinsèquement bonne : c'est l'homme qui l'a corrompue, et Rousseau est le prophète de la Nature. Le « sauvage », puisqu'il est plus proche de la Nature - en tout cas plus proche d'elle que « nous », est produit de celle-ci et il est bon. C'est l'ère du Bon Sauvage, de Wordsworth et de Shelley, mais aussi du lac lamartinien et de la découverte de la beauté : la Nature est source de beauté.
  3) La Nature comme source de richesses. La Nature contient des forêts, des mines, du charbon, des champs, des fruits et des poissons, elle est faite pour être exploitée, l'homme est le concessionnaire (Saint-Simon) ou l'exploiteur de la planète. C'est l'idée, prévalant au XIXe siècle, qui découvre la puissance et la magie des villes, et par contrecoup glorifie le mineur et l'ouvrier (ou plutôt les capitalistes qui les mènent), méprise le chasseur, le paysan ou le sauvage, et voit dans l'urbanisation la phase ultime de la civilisation.
  4) La Nature comme résidu. La Société, la seule, la vraie, est la société urbaine. Villages et fermes sont des résidus nécessaires mais provisoires, ceux qui y habitent sont des citoyens de deuxième zone, la promotion sociale passe par la Ville, et il y a de vastes espaces résiduels dans lesquels on pourra toujours puiser, exploiter et urbaniser.
  5) La Nature comme refuge. La société peut être pesante à l'individu, si pesante que l'homme veut lui échapper. Il s'en détourne vers la Nature. Elle est un abri contre la pression sociale (l'analyse du concept d'île, par exemple, révèle bien cette idéologie) ; c'est un havre de repos quand « l'homme est un loup pour l'homme » (Hobbes). La société urbaine dicte des modes de vie de façon totalitaire ; même si nous les acceptons, nous voulons pouvoir y échapper pour retourner à nous-mêmes, créant par-là le mouvement des vacances ; Thoreau s'en ira à Walden, Skinner à Walden Two et les « drop out » s'en iront dans les communautés en emportant les boîtes de conserve du supermarché.
  6) La Nature comme la nouvelle valeur. La Nature n'est ni un ennemi (on l'a dominée), ni une simple source d'exploitation (on va l'épuiser), ni une divinité vague (nous avons tué les dieux), ni un refuge, (il y a des voitures de police et des hélicoptères partout), la Nature est une valeur dialectiquement opposée au monde des artifices et à la société industrielle. Elle est le deuxième pôle de l'alternance concentration - dispersion, et de l'opposition entre compétition et relaxation. La Nature trouve sa meilleure expression non plus dans un totalitarisme agricole qui voulait exploiter l'espace pour y faire pousser quelque chose, mais dans les formes qui évoquent le mieux l'immensité et la dispersion, le désert et la forêt, dont les terrains cultivés ne sont que des approximations imparfaites. C'est à cette idéologie que se réfère surtout le citoyen de l'ère post-industrielle (Galbraith)."

 

Abraham Moles et Élisabeth Rohmer, Psychosociologie de l'espace, L'Harmattan, 1998, p. 41-43.

 

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Date de création : 11/12/2013 @ 15:10
Dernière modification : 11/12/2013 @ 15:10
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