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Texte à méditer :  L'histoire du monde est le tribunal du monde.
  
Schiller
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L'idéologie

  "À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu'en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d'autre que l'expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l'expression des rapports sociaux qui font justement d'une seule classe la classe dominante, donc les idées de sa suprématie. Les individus qui composent la classe dominante ont aussi, entre autres choses, une conscience et c'est pourquoi ils pensent. Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déterminent une époque dans tout son champ, ils le font en tous domaines ; donc, qu'ils dominent aussi, entre autres choses, comme penseurs, comme producteurs de pensées ; bref, qu'ils règlent la production et la distribution des idées de leur temps, si bien que leurs idées sont les idées dominantes de l'époque. À un moment, par exemple, et dans un pays où la puissance royale, l'aristocratie et la bourgeoisie se disputent la suprématie et où, par conséquent, le pouvoir est partagé, la pensée dominante se manifeste dans la doctrine de la séparation des pouvoirs que l'on proclame alors « loi éternelle »."

 

Marx, L'Idéologie allemande, 1845-1846, trad. Maximilien Rubel, Louis Évrard et Louis Janover, in Marx, Philosophie, Folio essais,1994, p. 338-339.



  "Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés. Il faut que, dans chaque cas particulier, l'observation empirique montre dans les faits, et sans aucune spéculation ni mystification, le lien entre la structure sociale et politique et la production. La structure sociale et l'État résultent constamment du processus vital d'individus déterminés ; mais de ces individus non point tels qu'ils peuvent s'apparaître dans leur propre représentation ou apparaître dans celle d'autrui, mais tels qu'ils sont en réalité, c'est-à-dire, tels qu'ils œuvrent et produisent matériellement ; donc tels qu'ils agissent dans des limites, des présuppositions et des conditions matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté.
  La production des idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement et intimement mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l'émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu'elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc., de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu'ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du mode de relations qui y correspond, y compris les formes les plus larges que celles ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l'Être conscient et l'Être des hommes est leur processus de vie réel. Et si, dans toute l'idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscura [chambre noire], ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique.
  À l'encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la terre au ciel que l'on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu'ils sont dans les paroles, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle ; c'est à partir de leur processus de vie réel que l'on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l'on peut constater empiriquement et qui est lié à des présuppositions matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d'autonomie. Elles n'ont pas d'histoire, elles n'ont pas de développement; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l'individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l'on considère la conscience uniquement comme leur conscience."

 

Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande, 1846, Première partie, B.



  "Jusqu'aux jours fatidiques de la « mêlée pour l'Afrique », la pensée raciale avait fait partie de cette multitude de libres opinions qui, au sein de la structure d'ensemble du libéralisme, se disputaient les faveurs de l'opinion publique. Seules quelques-unes devinrent des idéologies à part entière, c'est-à-dire des systèmes fondés sur une opinion unique se révélant assez forte pour attirer et convaincre une majorité de gens et suffisamment étendue pour les guider à travers les diverses expériences et situations d'une vie moderne moyenne. Car une idéologie diffère d'une simple opinion en ce qu'elle affirme détenir soit la clé de l'histoire, soit la solution à toutes les « énigmes de l'univers », soit encore la connaissance profonde des lois universelles cachées, censées gouverner la nature et l'homme. Peu d'idéologies ont su acquérir assez de prépondérance pour survivre à la lutte sans merci menée par la persuasion, et seules deux d'entre elles y sont effectivement parvenues en écrasant vraiment toutes les autres : l'idéologie qui interprète l'histoire comme une lutte économique entre classes et celle qui l'interprète comme une lutte naturelle entre races. Toutes deux ont exercé sur les masses une séduction assez forte pour se gagner l'appui de l'État et pour s'imposer comme doctrines nationales officielles. Mais, bien au-delà des frontières à l'intérieur desquelles la pensée raciale et la pensée de classe se sont érigées en modèles de pensée obligatoires, la libre opinion publique les a faites siennes à un point tel que non seulement les intellectuels mais aussi les masses n'accepteraient désormais plus une analyse des événements passés ou présents en désaccord avec l'une ou l'autre de ces perspectives.
  L'immense pouvoir de persuasion inhérent aux idéologies maîtresses de notre temps n'est pas fortuit. Persuader n'est possible qu'à condition de faire appel soit aux expériences, soit aux désirs, autrement dit aux nécessités politiques immédiates. En l'occurrence, la vraisemblance ne provient ni de faits scientifiques, comme voudraient nous le faire croire les divers courants darwinistes, ni de lois historiques, comme le prétendent les historiens en quête de la loi selon laquelle naissent et meurent les civilisations. Les idéologies à part entière ont toutes été créées, perpétuées et perfectionnées en tant qu'arme politique et non doctrine théorique. Il est vrai qu'il est parfois arrivé – tel est le cas du racisme – qu'une idéologie modifie son sens originel, mais, sans contact immédiat avec la vie politique, aucune d'elles ne serait même imaginable. Leur aspect scientifique est secondaire ; il découle d'abord du désir d'apporter des arguments sans faille, ensuite de ce que le pouvoir de persuasion des idéologies s'est aussi emparé des scientifiques qui, cessant de s'intéresser au résultat de leurs recherches, ont quitté leurs laboratoires et se sont empressés de prêcher à la multitude leurs nouvelles interprétations de la vie et du monde. C'est à ces prédicateurs « scientifiques », bien plus qu'aux découvertes scientifiques que nous devons le fait qu'il ne soit aujourd'hui pas une science dont le système de catégories n'ait été profondément pénétré  par la pensée raciale. C'est encore une fois ce qui a conduit les historiens, dont certains ont été tentés de tenir la science pour responsable de la pensée raciale, à prendre à tort ces résultats de la recherche philologique ou biologique pour es causes de la pensée raciale, alors qu'ils en sont les conséquences. Le contraire eût été plus proche de la vérité."

 

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951, Deuxième partie : L'impérialisme, trad. Jean-Louis Bourget, Robert Davreux et Pierre Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 416-418.



  "Les idéologies – ces « ismes » qui, à la grande satisfaction de leurs partisans, peuvent tout expliquer jusqu'au moindre évènement en le déduisant d'une simple prémisse – sont un phénomène tout à fait récent, qui, durant des décennies, a joué un rôle négligeable dans la vie politique. Seule la sagesse du regard a posteriori nous permet de découvrir en elles certains éléments qui contribuèrent à les rendre si fâcheusement utiles à la domination totalitaire. Il fallut attendre Hitler et Staline pour découvrir combien grandes étaient les potentialités des idéologies en matière politique.
  Les idéologies sont connues pour leur caractère scientifique : elles allient approche scientifique et résultats d'ordre philosophique et ont la prétention de constituer une philosophie scientifique. Le mot « idéologie » semble impliquer qu'une idée peut devenir objet d'une science au même titre que les animaux sont l'objet de la zoologie : le suffixe logie, dans idéologie comme dans zoologie, ne désignerait rien d'autre que les logoï, les discours scientifiques tenus à son propos. S'il en était vraiment ainsi, une idéologie ne serait qu'une pseudo-science et une pseudo-philosophie, transgressant à la fois les limites de la science et celles de la philosophie. Le déisme, par exemple, serait l'idéologie traitant l'idée de Dieu qui intéresse la philosophie à la manière scientifique de la théologie par laquelle Dieu est une réalité révélée (une théologie qui ne serait pas fondée sur la révélation d'une réalité donnée, mais traiterait Dieu comme une idée, serait aussi folle qu'une zoologie qui ne serait plus certaine de l'existence physique, tangible, d'animaux.) Cependant nous savons que cela n'est que partiellement vrai. Le déisme, bien qu'il nie la révélation divine ne s'en tient pas à des discours « scientifiques » sur un Dieu qui n'est qu'une « idée » ; il se sert de l'idée de Dieu afin d'expliquer le cours du monde. Les « idées » qui sont au centre des doctrines en « ismes » – la race dans le racisme, Dieu dans le déisme, etc. – ne constituent jamais l'objet des idéologies et le suffixe -logie ne désigne jamais seulement un ensemble de propositions « scientifiques ».
  Une idéologie est très littéralement ce que son nom indique : elle est la logique d'une idée. Son objet est l'histoire, à quoi « l'idée » est appliquée ; le résultat de cette application n'est pas un ensemble d'énoncés sur quelque chose qui est, mais le déploiement d'un processus perpétuellement changeant. L'idéologie traite l'enchaînement des événements comme s'il obéissait à la même « loi » que l'exposition logique de son « idée ». Si les idéologies prétendent connaître les mystères du processus historique tout entier, les secrets du passé, les dédales du présent, les incertitudes de l'avenir – c'est à cause de la logique inhérente à leurs idées respectives.
  Les idéologies ne s'intéressent jamais au miracle de l'être. Elles sont historiques, concernées par le devenir et le disparaître, l'ascension et la chute des cultures, même si elles essaient d'expliquer l'histoire par quelque « loi naturelle ». Le mot « race » dans le racisme ne signifie aucunement une curiosité authentique au sujet des races humaines en tant que domaine d'exploration scientifique : il est une « idée » qui permet d'expliquer le mouvement de l'histoire comme un processus unique et cohérent.
  L'« idée » d'une idéologie n'est ni l'essence éternelle de Platon, saisie par les yeux de l'esprit, ni le principe régulateur de la raison selon Kant : elle est devenue un instrument d'explication. Pour une idéologie, l'histoire n'apparaît pas dans la lumière d'une idée (cela supposerait en effet que l'histoire soit vue sub specie[1] de quelque idée éternelle, qui serait elle-même au-delà du mouvement historique) mais comme quelque chose qui peut, grâce à elle faire l'objet d'un calcul. Ce qui habilite « l'idée » à tenir ce nouveau rôle, c'est sa « logique » propre, à savoir un mouvement qui est la conséquence de « l'idée » elle-même et qui ne requiert aucun facteur extérieur pour la mettre en mouvement. Le racisme est la croyance qu'il existe un mouvement inhérent à l'idée même de race, tout comme le déisme est la croyance qu'un mouvement est inhérent à la notion même de Dieu."

 

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951, Troisième partie : L'impérialisme, trad. Jean-Louis Bourget, Robert Davreux et Pierre Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 824-825.


[1] Sub specie : sous l'aspect.



  "Lorsqu'on est à même de déterminer le sens de la vie pour un individu, il n'y a qu'un pas à franchir pour déterminer son comportement. C'est pourquoi l'idéologie — qui s'efforce de fournir une interprétation de la condition humaine — occupe une place privilégiée dans les révolutions, les guerres et autres circonstances analogues où l'individu est appelé à se surpasser. Les gouvernements investissent des sommes considérables dans la propagande qui représente l'interprétation officielle des événements.
  Toute situation possède également une sorte d'idéologie que nous appelons la « définition de la situation » et qui est l'interprétation de sa signification sociale. Elle fournit la perspective dans laquelle ses divers éléments forment un tout cohérent. Selon le contexte dans lequel il s'insère, un acte peut paraître odieux ou parfaitement licite. L'homme est enclin à accepter les définitions de l'action fournies par l'autorité légitime. Autrement dit : bien que le sujet accomplisse l'action, il permet à l'autorité de décider de sa signification.

  C'est cette abdication idéologique qui constitue le fondement cognitif essentiel de l'obéissance. Si le monde ou la situation sont tels que l'autorité les définit, il s'ensuit que certains types d'actions sont légitimes.
  C'est pourquoi il ne faut pas voir dans le tandem autorité/sujet une relation dans laquelle un supérieur impose de force une conduite à un inférieur réfractaire. Le sujet accepte la définition de la situation fourme par l'autorité, il se conforme donc de son plein gré à ce qui est exigé de lui."

 

Stanley Milgram, Soumission à l'autorité, 1974, tr. fr. Émy Molinié, Calmann-Lévy, 1989, p. 181.

 

  "Control the manner in which a man interprets his world, and you have gone a long way toward controlling his behaviour. That is why ideology, an attempt to interpret the condition of man, is always a prominent feature of revolutions, wars and other circumstances in which indiviuduals are called upon to perform extraordinary action. Governments invest heavily in propaganda, which constitutes the official manner of interpreting events.
  Every situation also possesses a kind of ideology, which we call the “definition of the situation”, and which is the interpretation of the meaning of a social occasion. It provides the perspective through which the elements of the situation gain coherence. An act viewed in one perspectiv may seem heinous; the same act viewed in another perspective seems fully warranted. There is a propensity for people to accept definitions of action provided by legitimate authority. That is, although the subject performs the action, he allows authority to define the meaning.

  It is this ideological abrogation to authority that constitutes the principal cognitive bias of obedience. If, after all, the world or the situation is as the authority defines it, a certain set of actions follows logically.
  The relationship between authority and subject, therefore, cannot be viewed as one in which a coercive figure forces action from an unwilling subordinate. Because the subject accepts authority's definition of the situation, action follows willingly."

 

Stanley Milgram, Obedience to authority, 1974, Chapter XI, Harperpernnial Modernthought, 2009, p. 145.

 

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Date de création : 24/04/2014 @ 12:14
Dernière modification : 01/01/2018 @ 13:25
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