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Texte à méditer :  Car quoi de plus excusable que la violence pour faire triompher la cause opprimée du droit ?  Alexis de Tocqueville
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Hors des sentiers battus
L'atitude stoïcienne

  "Au demeurant, et conformément à ce qui rassemble tous les stoïciens, je me règle sur la nature ; ne pas s'éloigner d'elle, se lier à sa loi et à son exemple, voilà la sagesse. La vie heureuse, c'est donc celle qui est en accord avec sa propre nature. On n'y peut atteindre que si l'âme est d'abord saine et en constante possession de cette santé, courageuse aussi, et énergique, ensuite magnifiquement patiente, prête à toutes les situations, attentive sans anxiété à son corps et à ce qui le concerne, intéressée enfin par toutes les ressources de la vie sans admiration pour aucune, décidée à user des présents de la fortune sans leur être assujettie. Tu comprends, sans qu'il me soit besoin de le dire, qu'une fois qu'on a chassé aussi bien ce qui nous irrite que ce qui nous effraie, il s'ensuit une tranquillité, une liberté perpétuelles, car, à la place des voluptés, des séductions mesquines et fragiles dont le seul parfum est nuisible, s'installe une joie immense, inébranlable et constante, puis la paix et l'harmonie de l'âme, sa grandeur alliée à sa douceur : tant il est vrai que toute méchanceté a sa source dans la faiblesse.
  On peut aussi définir autrement le bien tel que nous le concevons : j'entends par là qu'une même théorie peut être formulée dans des termes différents. Ainsi, une même armée peut tantôt se déployer largement, tantôt resserrer étroitement ses rangs ; elle peut disposer ses ailes en demi-cercle ou former un front rectiligne. Mais sa force, de quelque manière qu'elle s'ordonne, reste identique comme sa volonté de combattre pour le même parti. De même, la définition du souverain bien peut être soit étirée et étendue, soit condensée et contractée. Ce sera donc la même chose si je dis du souverain bien : « C'est l'âme qui dédaigne les coups du sort se réjouit dans la vertu », ou « la force d'une âme invincible, expérimentée, paisible dans l'action, alliée à beaucoup d'humanité et soucieuse de ses semblables ». On le peut aussi définir en disant que l'homme heureux est celui pour qui il n'est rien de bon ou de mauvais hormis une âme bonne ou mau­vaise : l'homme qui cultive les valeurs d’honnêteté, qui trouve son contentement dans la vertu, que les caprices de la fortune n’exaltent ni n'abattent, qui ne connaît de plus grand bien que celui qu'il se peut donner à soi-même, pour qui le plaisir véritable est le mépris des plaisirs. On peut, si l'on veut développer davantage, présenter la même idée sous tel ou tel angle sans la dimi­nuer ni l'affaiblir : en effet, qu'est-ce qui nous interdit de dire que la vie heureuse, c’est une âme libre, élevée, intrépide, ferme, accessible à la crainte comme à la convoitise, pour qui l'unique bien est l'honnêteté et le mal unique l'indignité morale, et tout le reste, une futile confusion de choses qui n'enlèvent ni n'ajoutent rien au bonheur, dont le va-et-vient n'est ni au bénéfice ni au détriment du souverain bien ?
  Une conviction ainsi enracinée entraîne inévitablement, qu'on le veuille ou non, une gaieté perpétuelle, une profonde allégresse qui sourd du tréfonds de l'être, puisque alors l'homme met sa joie dans ce qu'il possède et ne désire rien de plus que ce qu'il a en soi. Comment tout cela ne compenserait-il pas largement les émotions infimes, frivoles et éphémères de notre corps débile ? Le jour où l'on devient esclave de la volupté, on l'est aussi de la douleur ; tu vois à quelle triste et désastreuse sujétion sera soumis celui que posséderont tour à tour les plaisirs et les douleurs – les plus imprévisibles et les plus despotiques de tous les maîtres : il faut donc trouver une issue vers la liberté. Or, rien ne la procure excepté l'indifférence aux caprices de la fortune. Une fois acquise, elle sera l'ori­gine de ces biens inestimables : la quiétude de l'esprit désormais en sûreté et l'élévation morale; une fois chassées les terreurs, surgiront de la con naissance du vrai une joie immense et inaltérable, la générosité et l'épanouissement de l'âme qui la charmeront non pas en tant que biens, mais comme effets du bien qui est en elle.
  Puisque j'ai commencé à traiter de ce sujet avec abondance, je dirai qu'on peut appeler heureux celui qui est exempt de désirs et de craintes grâce aux bienfaits de la raison : car les pierres et le bétail ignorent aussi la crainte et la tristesse, mais on ne saurait pourtant parler de bonheur chez ce qui n'en a pas la notion. Tu peux mettre sur ce même plan les hommes que leur esprit obtus et leur igno­rance d'eux-mêmes ravalent au rang de bétail ou d'êtres inanimés. Il n'y a pas de différence entre les uns et les autres, puisque en ceux-ci la raison est absente et en ceux-là elle faussée, et adroite seulement à leur faire du tort et à les pervertir ; car nul ne peut être déclaré heureux s'il est en dehors de la vérité.
  La vie heureuse se fonde alors invariablement sur un jugement droit et assuré. Car alors, l'âme est pure et délivrée de tous les maux ; elle évite non seulement les déchirements, mais encore les piqûres d'épingle, résolue à demeurer toujours là où elle s'est établie et à défendre sa position contre la colère et les harcèlements du sort. Quant à la volupté, elle peut bien se répandre partout et glisser par toutes les brèches, caresser l'âme de ses flatteries et employer l'une après l'autre toutes ses armes afin de suborner totalement ou partiellement notre être : quel mortel, pour peu qu'il ait gardé quelques restes de dignité humaine, voudrait être ainsi chatouillé nuit et jour et abandonner son âme pour donner tous ses soins à son corps ?
  L'âme aussi, dit-on, aura ses voluptés. Qu'elle les ait, je le veux bien : alors, s'érige­ant en juge du luxe et des plaisirs, qu'elle se rassasie de tous ceux qui font habituellement les délices des sens, puis, qu'elle porte ses regards vers le passé, et, se remémorant les plaisirs abolis, s'enivre d'impressions anciennes et tende déjà vers les futures, pré­pare la satisfaction de ses désirs, et, tandis que le corps baigne dans ses jouissances présen­tes, qu'elle projette ses pensées vers les jouissances à venir ! elle me paraîtra ainsi plus misérable, car c'est folie de choisir un mal au lieu d'un bien. Nul ne peut être heu­reux sans la santé de l'âme, ni jouir de cette santé s'il convoite comme bien suprême ce qui doit lui faire du mal.

  Heureux, donc, celui dont le jugement est droit ; heureux celui qui se contente des biens qui s'offrent à lui aujourd'hui, quels ils soient, et aime ce qu'il possède ; heureu­x celui pour qui la raison décide de la valeur de tout ce qui lui appartient !"

 

Sénèque, La Vie heureuse, tr. fr François Rosso, Arléa, 2005, p. 22-28.


 

  "Au demeurant, et conformément à ce qui rassemble tous les stoïciens, je me règle sur la nature ; ne pas s'éloigner d'elle, se lier à sa loi et à son exemple, voilà la sagesse. La vie heureuse, c'est donc celle qui est en accord avec sa propre nature. On n'y peut atteindre que si l'âme est d'abord saine et en constante possession de cette santé, courageuse aussi, et énergique, ensuite magnifiquement patiente, prête à toutes les situations, attentive sans anxiété à son corps et à ce qui le concerne, intéressée enfin par toutes les ressources de la vie sans admiration pour aucune, décidée à user des présents de la fortune sans leur être assujettie. Tu comprends, sans qu'il me soit besoin de le dire, qu'une fois qu'on a chassé aussi bien ce qui nous irrite que ce qui nous effraie, il s'ensuit une tranquillité, une liberté perpétuelles, car, à la place des voluptés, des séductions mesquines et fragiles dont le seul parfum est nuisible, s'installe une joie immense, inébranlable et constante, puis la paix et l'harmonie de l'âme, sa grandeur alliée à sa douceur : tant il est vrai que toute méchanceté a sa source dans la faiblesse.

 

Sénèque, La Vie heureuse, tr. fr François Rosso, Arléa, 2005, p. 22-23.
 

  "Vivre heureusement et vivre conformément à la nature est une même chose. Ce que cette formule signifie, je vais maintenant te l'expliquer. Cela consiste à conserver nos qualités corporelles et tout ce qui est lié à notre nature avec soin, mais sans crainte ; ce sont choses fugitives et donc d'un jour ; ne subissons pas leur esclavage, ne nous laissons pas prendre par des choses qui nous sont étrangères ; tous ces suppléments qui plaisent au corps, mettons-les à la place où se trouvent dans un camp les auxiliaires et les troupes légères ; qu'ils soient à notre service et ne dominent pas, c'est ainsi seulement qu'ils sont profitables à l'âme. Qu'un homme véritable ne se laisse ni corrompre ni dominer par les choses extérieures, qu'il n'admire que lui, qu'il ait foi dans son énergie, qu'il soit prêt à l'une et à l'autre fortune, qu'il soit l'artisan de sa propre vie ; que son assurance n'aille point sans le savoir, ni le savoir sans la constance ; que les résolutions une fois prises persistent et qu'il n'y ait point de rature dans les décisions adoptées. On comprend, même si je n'ajoutais rien, qu'un tel homme aura une vie équilibrée et ordonnée, et qu'il sera dans ses actes bienveillant et magnanime."

 

Sénèque, De la vie heureuse, Éd. Gallimard, trad. E. Bréhier.



  "Au reste, toutes sortes de désirs ne sont pas incompatibles avec la béatitude ; il n'y a que ceux qui sont accompagnés d'impatience et de tristesse. Il n'est pas nécessaire aussi que notre raison ne se trompe point ; il suffit que notre conscience nous témoigne que nous n'avons jamais manqué de résolution et de vertu, pour exécuter toutes les choses que nous avons jugé être les meilleures, et ainsi la vertu seule est suffisante pour nous rendre contents en cette vie. Mais néanmoins pour ce que, lorsqu'elle n'est pas éclairée par l'entendement, elle peut être fausse, c'est-à-dire que la volonté et résolution de bien faire nous peut porter à des choses mauvaises, quand nous les croyons bonnes, le contentement qui en revient n'est pas solide ; et pour ce qu'on oppose ordinairement cette vertu aux plaisirs, aux appétits et aux passions, elle est très difficile à mettre en pratique, au lieu que le droit usage de la raison, donnant une vraie connaissance du bien, empêche que la vertu ne soit fausse, et même l'accordant avec les plaisirs licites, il en rend l'usage si aisé, et nous faisant connaître la condition de notre nature, il borne tellement nos désirs, qu'il faut avouer que la plus grande félicité de l'homme dépend de ce droit usage de la raison, et par conséquent que l'étude qui sert à l'acquérir est la plus utile occupation qu'on puisse avoir, comme elle est aussi sans doute la plus agréable et la plus douce."[1]

 

Descartes, Lettre à Élisabeth du 4 août 1645.


[1] Dans cette lettre, Descartes résume la pensée de Sénèque, telle qu'elle est développée dans le De Vita beata (La Vie heureuse).


 

  "Tout se gâte et périt ; tout se hâte vers sa dissolution […]. Il faut s'attendre chaque jour à des morts – des amis qui nous quittent, des accidents et des calamités inévitables, des maladies, claudications, surdité, perte de la vue, de la mémoire, de membres […]. Tout est misère, déception, regret. En vain cherchons-nous à chasser ces pensées ; en vain nous efforçons-nous par l'humour et la diversion de nous élever ; ce n'est que tomber plus bas. Est seul heureux en quelque façon celui qui peut affronter ces choses ; celui qui peut constamment les regarder sans détourner les yeux ; celui qui peut, connaissant la somme et la conclusion de tout, attendre la fin de son rôle, sa seule préoccupation étant, entre-temps, de jouer le rôle qui lui revient et de préserver son esprit entier et sain, ferme et intègre ; dans l'amitié pour l'humanité et dans l'unité avec cet esprit originel par rapport auquel rien n'arrive ou ne peut arriver que ce qui est le plus agréable et le plus favorable, et qui appartient au bien universel."

 

Shaftesbury, Philosophical Regimen, 1698-1712, in Life and Letters, éd. Rand, p. 256-257.

 

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Date de création : 10/08/2015 @ 14:00
Dernière modification : 09/05/2020 @ 08:41
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