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Texte à méditer :  Il n'y a rien de plus favorable à la philosophie que le brouillard.  Alexis de Tocqueville
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Hors des sentiers battus
Dieu ou la nature ?

  "Ils [les Etrusques] n'ont pas même cru que le Jupiter adoré par nous au Capitole et dans les autres temples, lançât la foudre de sa main. Ils reconnaissent le même Jupiter que nous, le gardien et le modérateur de l'univers dont il est l'âme et l'esprit, le maître et l'architecte de cette création, celui auquel tout nom peut convenir. Veux-tu l'appeler Destin? Tu ne te tromperas pas ; de lui procèdent tous les événements ; il est la cause des causes. Le nommeras-tu Providence ? Tu auras encore raison. C'est sa sagesse qui pourvoit aux besoins de ce monde, à ce que rien n'en trouble la marche, à ce qu'il accomplisse sa tâche ordonnée. Aimes-tu mieux l'appeler la Nature ? Le mot sera juste ; c'est de lui que tout a pris naissance ; nous vivons de son souffle. Veux-tu voir en lui le monde lui-même ? Tu n'auras pas tort ; il est tout ce que tu vois, tout entier dans chacune de ses parties, et se soutenant par sa propre puissance. Voilà ce que pensaient, comme nous, les Étrusques; et s'ils disaient que la foudre nous vient de Jupiter, c'est que rien ne se fait sans lui."

 

Sénèque, Questions naturelles, II, 45.



  "Vous [les stoïciens] dites qu'il y a trop d'art dans le monde et qu'on y voit trop de merveilles pour ne pas y reconnaître la main d'un ouvrier divin, et vous abaissez cette majesté divine jusqu'à la vouloir trouver dans l'organisation délicate des abeilles et des fourmis ; comme s'il y avait parmi les dieux quelque Myrmécide, chargé de la fabrication de tous les menus ouvrages. Vous prétendez que sans Dieu rien ne peut se faire. Voici Straton de Lampsaque qui affirme le contraire, et qui décharge Dieu d'une tâche véritablement énorme. Puisque, dit-il, les prêtres des dieux ont le privilège de ne point travailler, n'est-il pas bien plus juste encore d'étendre ce privilège jusqu'aux dieux eux-mêmes ? Je n'ai pas besoin, ajoute-t-il, du concours des dieux pour fabriquer le monde. Tout ce qui existe est l'ouvrage de la nature, non pas qu'elle ait opéré avec ces petits corps semés d'aspérités ou polis armés de crochets ou de bras, et le vide entre deux. Ce sont là, dit Straton, des rêves de Démocrite ; c'est de l'imagination et non de la science. Pour lui, interrogeant l'une après l'autre les diverses parties du monde, il prouve que rien ne se fait et n'existe qu'en vertu de poids et de mouvements naturels. Ainsi il affranchit Dieu d'un grand travail et me délivre d'une grande crainte. Comment penser en effet que Dieu gouverne notre destin sans trembler nuit et jour devant cette puissance suprême ; et sans craindre, lorsque le malheur fond sur nous (et quel homme en est épargné), que nous ne soyons justement frappés ? Cependant je ne suis pas partisan de Straton, je ne le suis pas non plus de votre doctrine. Tantôt l'une, tantôt l'autre des deux opinions me semble la plus probable."

 

Cicéron, Premiers académiques, II, 38.



  "Qu'est-ce donc que Dieu ? J'ai interrogé la terre et elle m'a dit : « Je ne suis point Dieu. » Tout ce qui s'y rencontre m'a fait le même aveu. J'ai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres vivants qui s'y meuvent et ils m'ont répondu : « Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche au-dessus de nous ! » J'ai interrogé les vents qui soufflent, et le nom de l'air avec ses habitants m'a dit : « Anaximène se trompe, je ne suis point Dieu. » J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune et les étoiles : « Nous ne sommes pas davantage le Dieu que tu cherches » m'ont-ils déclaré. J'ai dit à tous les êtres qui assaillent la porte de mes sens : « Entretenez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l'êtes point, dites-moi quelque chose de lui. » Et ils m'ont crié d'une voix éclatante : « C'est Lui qui nous a créés. » Pour les interroger, je n'avais qu'à les contempler, et leur réponse, c'était leur beauté."[1]

 

Augustin, Les Confessions, X, 6, GF, 1964, p. 207-208.


 

  "Sachez donc, premièrement, que par la Nature je n'entends point ici quelque Déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble, et sous cette condition que Dieu continue de la conserver en la même façon qu'il l'a créée. Car de cela seul qu'il conti­nue ainsi de la conserver, il suit de nécessité qu'il doit y avoir plusieurs changements en ses parties, lesquels ne pouvant, ce me semble, être proprement attribués à l'action de Dieu, parce qu'elle ne change point, je les attribue à la Nature ; et les règles suivant lesquelles se font ces changements, je les nomme les lois de la Nature."

 

Descartes, Le Monde ou Traité de la lumière, 1664, Chapitre VII.


 

  "Chapitre VIII : De la Nature naturante
  Avant de passer à quelque autre sujet, nous diviserons maintenant brièvement la Nature totale, savoir en Nature naturante et Nature naturée.

  Par Nature naturante nous entendons un être que par lui-même, sans avoir besoin d'aucune autre chose que lui-même (tels les attributs que nous ayons jusqu'ici signalés), nous concevons clairement et distinctement, lequel être est Dieu. De même aussi les Thomistes ont entendu Dieu par là ; toutefois leur Nature naturante était un être (ainsi l'appelaient-ils) extérieur à toutes substances.
  Quant à la Nature naturée, nous la diviserons en deux, une universelle et l'autre particulière. L'universelle se compose de tous les modes qui dépendent immédiatement de Dieu ; nous en traiterons dans le chapitre suivant. La particulière se compose de toutes les choses particulières qui sont causées par les modes universels. De sorte que la Nature naturée, pour être bien conçue, a besoin de quelque substance.

  Chapitre IX : De la Nature naturée
  (1) Pour ce qui touche maintenant la Nature naturée universelle ou les modes ou créatures qui dépendent immédiatement de Dieu ou sont créés immédiatement par lui, nous n'en connaissons pas plus de deux, savoir le mouvement dans la matière et l'entendement dans la chose pensante. Desquels nous disons qu'ils ont été de toute éternité, et resteront immuables dans toute l'éternité. Œuvre aussi grande vraiment qu'il convenait à la grandeur de l'ouvrier.
  (2) Pour ce qui concerne le Mouvement en particulier, comme il appartient plus proprement à ceux qui traitent de la science de la Nature qu'à nous ici d'expliquer comment il se fait qu'il a été de toute éternité et doit demeurer immuable dans l'éternité, qu'il est infini en son genre, qu'il ne peut exister ni être conçu par lui-même, mais seulement par le moyen de l'étendue, de tout cela, dis-je, nous ne traiterons pas ici, mais nous en dirons seulement qu'il est un Fils, un Ouvrage, ou un Effet immédiatement créé par lui.
  (3) Concernant l'Entendement dans la chose pensante, il est aussi bien un Fils, un Ouvrage, ou une Créature immédiate de Dieu, créée de toute éternité et demeurant immuable dans l'éternité.
  Il a pour seule propriété de tout percevoir clairement et distinctement en tout temps ; d'où naît une immuable jouissance infinie ou parfaite qui ne peut omettre de faire ce qu'elle fait. Et bien que cela soit déjà assez clair par soi-même, nous le démontrerons encore plus clairement en traitant des affections de l'Âme, et c'est pourquoi nous n'en dirons ici pas davantage."

 

Spinoza, Court Traité, 1660, I, chap. VIII et IX, tr. fr.  Appuhn.

 

  "[Procédons] à un bref aperçu sur la division de la nature en natura naturans et natura naturata.
  Par natura naturans, nous entendons un être que nous concevons clairement et distinctement par lui-même, sans avoir besoin d'aucune autre chose que lui-même (comme les attributa dont nous avons parlé jusqu'ici) ; un tel être est Dieu. C'est également ainsi que les thomistes ont compris Dieu ; cependant leur natura naturans était un être (comme ils l'appelaient) extérieur à toutes les substances.

  Quant à la natura naturata, nous la diviserons en universelle et particulière. L'universelle est constituée par tous les modes qui dépendent immédiatement de Dieu, il en sera traité dans le prochain chapitre. La particulière se compose de toutes les choses particulières qui sont causées par les modes universels, de sorte que la natura naturata, pour être conçue correctement, nécessite quelques substances.
  1. – En ce qui concerne la natura naturata universelle autrement dit les créatures qui dépendent immédiatement de Dieu et sont créées immédiatement par Dieu, nous n'en connaissons que deux : le mouvement dans la matière et l'entendement dans la chose pensante. Nous disons d'elles qu'elles ont été créées de toute éternité et resteront immuables dans toute l'éternité. Œuvre aussi grande, en vérité, qu'il convenait à la grandeur de l'ouvrier !
  2. – En ce qui concerne le mouvement, il appartient plus proprement à ceux qui s'occupent de la science de la nature d'expliquer comment il est possible qu'il ait été de toute éternité et doive rester immuable dans l'éternité, qu'il est infini en son genre, qu'il ne peut exister ni être conçu par lui-même, mais seulement par le moyen de l'étendue. Nous n'en traiterons donc pas ici et dirons seulement qu'il est un fils, un ouvrage, un effet immédiatement créé par Dieu.
  3. – En ce qui concerne l'entendement, dans la chose pensante, il est aussi un fils, un ouvrage ou une créature immédiate de Dieu, créée de toute éternité et qui demeure immuable dans l'éternité. Il a pour seule propriété de percevoir clairement et distinctement en tous temps, il est à l'origine d'une jouissance immuable, infinie, autrement dit absolument parfaite, qui ne peut s'abstenir de faire ce qu'elle fait. Cela est déjà assez clair par soi-même et nous le démontrerons encore plus clairement en traitant des sentiments de l'âme et c'est pourquoi nous n'en dirons pas ici davantage."

 

Spinoza, Court traité sur Dieu, l'homme et sa félicité, 1660, I, chapitres VIII-IX, in Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade, 1937, p. 168-170.


 

"PROPOSITION XXIX

  Il n'est rien donné de contingent dans la nature, mais tout y est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister et à produire quelque effet d'une certaine manière.

DÉMONSTRATION

  Tout ce qui est, est en Dieu (Proposition 15) et Dieu ne peut pas être dit une chose contingente, car (Prop. 11) il existe nécessairement et non d'une façon contingente. À l'égard des modes de la nature de Dieu, ils ont suivi de cette nature nécessairement aussi, non d'une façon contingente (Prop. 16), et cela aussi bien quand on considère la nature divine absolument (Prop. 21), que lorsqu'on la considère comme déterminée à agir d'une certaine manière (Prop. 27). En outre, Dieu est cause de ces modes non seulement en tant qu'ils existent simplement (Corollaire de la Proposition 24), mais aussi en tant qu'on les considère comme déterminés à produire quelque effet (Prop. 26). Que s'ils ne sont pas déterminés par Dieu, il est impossible mais non contingent qu'ils se déterminent eux-mêmes (même Proposition) ; et si, au contraire, ils sont déterminés par Dieu, il est (Prop. 27) impossible mais non contingent qu'ils se rendent eux-mêmes indéterminés. Donc tout est déterminé par la nécessité de la nature divine, non seulement à exister, mais aussi à exister et à produire quelque, effet, d'une certaine manière, et il n'y a rien de contingent. C.Q.F.D.

SCOLIE

  Avant de poursuivre je veux expliquer ici ce qu'il faut entendre par Nature Naturante et Nature Naturée ou plutôt le faire observer. Car déjà par ce qui précède, il est établi, je pense, qu'on doit entendre par Nature Naturante, ce qui est en soi et est conçu par soi, autrement dit ces attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, ou encore (Coroll. 1 de la Proposition 14 et Coroll. 2 de la Prop. 17) Dieu en tant qu'il est considéré comme cause libre. Par Nature Naturée, j'entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de Dieu, autrement dit de celle de chacun de ses attributs, ou encore tous les modes des attributs de Dieu, en tant qu'en les considère comme des choses qui sont en Dieu et ne peuvent sans Dieu ni être ni être conçues."

 

Spinoza, Éthique, 1677, 1ère partie, proposition 29, tr. fr. Charles Appuhn, GF, 1965, p. 52-53.


 

  "Rien de plus commun, de plus usité dans les écrits des vieux Péripatéticiens que ce mot Nature. Dans le système antique, la Nature dit tout, explique tout, et cependant n'éclaircit rien. Demandez à nos Pères d'où vient la chute des graves ; ils répondront tous qu'elle vient d'un mouvement naturel. Pourquoi l'eau monte-t-elle à la hauteur de trente-trois pieds environ ? c'est vous diront-ils que la Nature ayant horreur du vide, oblige l'eau de suivre le piston. En un mot, les qualités occultes, les formes substantielles, la nature, et une infinité d'autres termes à peu près de la même clarté, sont la base et le fondement de la vieille philosophie ; base et fondement aussi ruineux qu'il est préjudiciable à la Religion et vraiment injurieux à la Divine Providence. Aussi la plupart de ces philosophes n'en reconnaissaient aucune. Ensevelis dans les ténèbres du Paganisme et de l'Athéisme, enflés de quelque connaissance, ils semblaient prendre plaisir à s'égarer dans leurs propres idées. […]
  Ce mot Nature, répété à l'infini, et jusqu'à ennuyer le lecteur le plus bénévole, fait une bonne partie de leur écrits [des péripatéticiens]. Ce mot est chez eux la source d'une infinité d'axiomes, de sentences et d'oracles. […] D'autres, pour donner quelque jour à la définition, ont pris ce mot Nature en différent sens, tantôt pour l'Auteur même de toutes choses, et l'ont appelé Naturam naturantem. Pour nous, d'un style plus simple, nous l'appellerons Dieu. Quelquefois, ils entendent l'essence d'une chose, par exemple on dit que l'essence d'un cercle est d'être rond, d'un triangle, d'avoir trois côtés ; on le prend encore pour le composé des puissances renfermées dans un corps : tantôt Nature signifie le Monde, l'Univers. Pour nous, nous nous ferons gloire de n'user que très sobrement du mot Nature. Ainsi, à la place de Natura naturans, nous substituerons celui de Deus, et dans ce sens nous dirons que Dieu au commencement forma le Ciel et la Terre d'une seule parole. Nous ne dirons avec les poètes et autres raisonneurs de cette espèce que la Nature est la mère commune de toutes choses. Au lieu d'appeler Nature l'état présent du Monde, nous substituerons celui de règles inviolables posées par l'Auteur et le Créateur de toutes choses. Voilà la signification propre. Les lois, l'ordre, le Mécanisme que la volonté du Tout-Puissant a posé et établi en tout ce qu'elle a créé et qu'elle conserve, est proprement ce que l'on doit entendre par le mot Nature."

 

Jean Morin, Abrégé du mécanisme universel, en discours et questions physiques, 1735, Second discours, p. 14-16.


[1] Les Confessions, X, 6, GF, 1964, p. 207-208.

 

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Date de création : 06/10/2015 @ 14:51
Dernière modification : 05/12/2015 @ 16:49
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