"La tradition peut se définir comme l'ensemble des messages (historiques, religieux, politiques, techniques, etc.) reçus du passé et se perpétuant dans le temps, en se transmettant de génération en génération. Elle peut aussi être appréhendée comme un système, c'est-à-dire comme « l'ensemble des valeurs, des symboles, des idées et des contraintes qui détermine l'adhésion à un ordre social et culturel justifié par référence au passé, et qui assure la défense de cet ordre contre l'œuvre des forces de contestation radicale et de changement » (Balandier, 1986 : 105). Mais la notion de tradition peut encore servir à déterminer un type de société, la société traditionnelle, laquelle a été, pendant longtemps, considérée par les anthropologues comme leur objet d'étude privilégié.
Ce qualificatif de « traditionnel » fait suite à une succession d'appellations qui, si l'on remonte au XVIIIe siècle, ont servi à distinguer les « sauvages » des « civilisés ». Au XIXe siècle, les termes de « primitifs », d'« archaïques », de « sociétés sans écriture » l'emporteront, avant de céder progressivement la place, au cours du XXe siècle, aux appellations de « sociétés traditionnelles », « non industrielles » ou « sous-développées ». Quel que soit le terme utilisé pour qualifier la société traditionnelle, celle-ci a toujours été définie en opposition aux sociétés occidentales ou modernes."
Marie-Odile Géraud, Olivier Leservoisier et Richard Pottier, Les Notions clés de l'ethnologie, 2016, chapitre 4, Armand Colin, p. 53.
"Examinons d'abord la société traditionnelle : c'est celle dont la structure est déterminée par des fonctions de production limitées, fondées sur la science et la technologie prénewtoniennes et sur des attitudes prénewtoniennes à l'égard du monde physique. Nous prenons ici Newton comme le symbole de cette ligne de faîte que l'histoire a atteinte au moment où les hommes ont été de plus en plus nombreux à croire que le monde extérieur était assujetti à quelques lois connaissables et pouvait être organisé systématiquement en vue de la production.
Toutefois, la conception de la société traditionnelle n'est nullement immuable ; elle n'exclut pas non plus, a priori, la possibilité d'accroissement de la production. L'homme a toujours pu étendre les superficies cultivables ; il a pu apporter au commerce, à l'industrie et à l'agriculture certaines innovations techniques spéciales, qui furent souvent hautement productives ; la productivité a pu augmenter grâce, par exemple, aux progrès réalisés dans les ouvrages d'irrigation, ou à la découverte et à la diffusion de nouveaux produits agricoles. Mais la caractéristique profonde de la société traditionnelle était que le rendement potentiel par individu ne pouvait dépasser un niveau maximum, parce que la société traditionnelle ne disposait pas des vastes possibilités qu'offrent la science et la technologie modernes ou ne savait pas les exploiter régulièrement et systématiquement.
Aussi bien dans le passé qu'à la période contemporaine, l'histoire de la société traditionnelle n'a donc été qu'une suite incessante de transformations. L'extension géographique et le volume des échanges à l'intérieur de ces sociétés et entre elles a varié, par exemple, selon le degré d'agitation politique et sociale, l'efficacité du pouvoir central, l'état d'entretien du réseau routier. La population s'est accrue et a diminué et, dans certaines limites, le niveau de vie s'est relevé ou abaissé non seulement en fonction des récoltes, mais aussi selon la fréquence de la guerre ou des épidémies de peste. Les industries de transformation se sont développées à des degrés divers, mais, de même que dans l'agriculture, la productivité n'a pu dépasser un niveau déterminé parce que la société ignorait la science moderne, ses applications et ses modes de pensée."
W. W. Rostow, Les étapes de la croissance économique, 1960, tr. fr. M.-J. du Rouret, Points Seuil, 1970, p. 13-14.
"First, the traditional society. A traditional society is one whose structure is developed within limited production functions, based on pre-Newtonian science and technology, and on pre-Newtonian attitudes towards the physical world. Newton is here used as a symbol for that watershed in history when men came widely to believe that the external world was subject to a few knowable laws, and was systematically capable of productive manipulation.
The conception of the traditional society is, however, in no sense static; and it would not exclude increases in output. Acreage could be expanded ; some ad hoc technical innovations, often highly productive innovations, could be introduced in trade, industry and agriculture; productivity could rise with, for example, the improvement of irrigation works or the discovery and diffusion of a newcrop. But the central fact about the traditional society was that a ceiling existed on the level of attainable output per head. This ceiling resulted from the fact that the potentialities which flow from modern science and technology were either not available or not regularly and systematically applied.
Both in the longer past and in recent times the story of traditional societies was thus a story of endless change. The area and volume of trade within them and between them fluctuated, for example, with the degree of political and social turbulence, the efficiency of central rule, the upkeep of the roads. Population--and, within limits, the level of life--rose and fell not only with the sequence of the harvests, but with the incidence of war and of plague.
Varying degrees of manufacture developed; but, as in agriculture, the level of productivity was limited by the inaccessibility of modern science, its applications, and its frame of mind."
W. W. Rostow, The Stages of Economic Growth: A Non-Communist Manifesto, 1960, Chapter 2.
"En somme, les sociétés ressemblent un petit peu à des machines, et nous savons qu'il en existe de deux grands types : les machines mécaniques et les machines thermodynamiques. […]
Je dirais que les sociétés qu'étudie l'ethnologue, comparées à notre grande, à nos grandes sociétés modernes, sont un peu comme des sociétés « froides », par rapport à des sociétés “chaudes”, comme des horloges par rapport à des machines à vapeur. […]
Les sociétés que nous appelons primitives, jusqu'à un certain point, peuvent être considérées comme des systèmes sans entropie ou à entropie extrêmement faible, fonctionnant à une espèce de zéro absolu de température - non pas la température du physicien, mais la température « historique » ; c'est d'ailleurs ce que nous exprimons en disant que ces sociétés n'ont pas d'histoire - et par conséquent, elles manifestent au plus haut point des phénomènes d'ordre mécanique qui l'emporte, chez elle, sur les phénomènes statistiques. […]
Les sociétés à histoire, comme la nôtre, ont, je dirais, une température plus haute, ou plus exactement il existe de plus grands écarts entre les températures internes du système, écarts qui sont dus aux différenciations sociales.
Il ne faudrait donc pas distinguer des sociétés « sans histoire » et des sociétés « à histoire ». En fait, toutes les sociétés humaines ont une histoire, également longue pour chacune puisque cette histoire remonte aux origines de l'espèce. Mais, tandis que les sociétés dites primitives baignent dans un fluide historique auquel elles s'efforcent de demeurer imperméables, nos sociétés intériorisent, si l'on peut dire, l'histoire pour en faire le moteur de leur développement."
Claude Lévi-Strauss, in Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, 1961, Plon-Juillard, p. 38-44.
"Tout en étant dans la durée, certains [enchaînement historiques] offrent un caractère récurrent : ainsi le cycle annuel des saisons, celui de la vie individuelle ou celui des échanges de biens et de services au sein du groupe social. Ces enchaînements ne posent pas de problème, parce qu'ils se répètent périodiquement dans la durée sans que leur structure soit nécessairement altérée ; le but des sociétés « froides » est de faire en sorte que l'ordre de succession temporelle influe aussi peu que possible sur le contenu de chacun. Sans doute n'y parviennent -elles qu'imparfaitement ; mais c'est la norme qu'elles se fixent. Outre que les procédés qu'elles mettent en œuvre sont plus efficaces que ne veulent l'admettre certains ethnologues contemporains (Vogt), la vraie question n'est pas de savoir quels résultats réels elles obtiennent, mais quelle intention durable les guide, car l'image qu'elles se font d'elles-mêmes est une partie essentielle de leur réalité.
À cet égard, il est aussi fastidieux qu'inutile d'entasser les arguments pour prouver que toute société est dans l'histoire et qu'elle change : c'est l'évidence même. Mais, en s'acharnant sur une démonstration superflue, on risque de méconnaître que les sociétés humaines réagissent de façons très différentes à cette commune condition : certaines l'acceptent de bon ou de mauvais gré et, par la conscience qu'elles en prennent, amplifient ses conséquences (pour elles-mêmes et pour les autres sociétés) dans d'énormes proportions ; d'autres (que pour cette raison nous appelons primitives) veulent l'ignorer et tentent, avec une adresse que nous mésestimons, de rendre aussi permanents que possible des états, qu'elles considèrent « premiers », de leur développement."
Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, 1962, Plon, p. 280.
"Les « sociétés froides » sont celles qui ont ralenti à l'extrême leur part d'histoire ; qui ont maintenu dans un équilibre constant leur opposition à l'environnement naturel et humain, et leurs oppositions internes. Si l'extrême diversité des institutions établies à cette fin témoigne de la plasticité de l'autocréation de la nature humaine, ce témoignage n'apparaît évidemment que pour l'observateur extérieur, pour l'ethnologue revenu du temps historique. Dans chacune de ces sociétés, une structuration définitive a exclu le changement. Le conformisme absolu des pratiques sociales existantes, auxquelles se trouvent à jamais identifiées toutes les possibilités humaines, n'a plus d'autre limite extérieure que la crainte de retomber dans l'animalité sans forme. Ici, pour rester dans l'humain, les hommes doivent rester les mêmes."
Guy Debord, La Société du spectacle, 1967, § 130, Folio essais, 2001, p. 129.
"Assurément qu'il n'y a que des sociétés dans l'histoire : sans doute même est-ce que la répétition pure est rigoureusement impossible à l'homme. Reste que cette donnée irrécusable, les sociétés humaines se sont employées, sur la plus longue partie de leur parcours, à la refouler méthodiquement, à la recouvrir ou à la contenir — non sans efficacité du reste. Car si cela ne les a pas empêchées de changer continûment, malgré qu'en aient leurs agents, cela les a voués par contre à un rythme de changement très lent. L'essence primitive du fait religieux est toute dans cette disposition contre l'histoire. La religion à l'état pur, elle se ramasse dans cette division des temps qui place le présent dans une absolue dépendance envers le passé mythique et qui garantit l'immuable fidélité de l'ensemble des activités humaines à leur vérité inaugurale en même temps qu'elle signe la dépossession sans appel des acteurs humains vis-à-vis de ce qui confère matérialité et sens aux faits et gestes de leur existence. Co-présence à l'origine et disjonction d'avec le moment d'origine, exacte et constante conformité à ce qui a été une fois pour toutes fondé et séparation d'avec le fondement : on a dans l'articulation de ce conservatisme radical à la fois la clé du rapport religion-société et le secret de la nature du religieux."
Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde, 1985, Folio essais, 2005, p. 48-49.
"Toutes les sociétés sont historiques, dans la mesure où elles sont soumises au changement. Elles n'attribuent pas nécessairement pour autant un caractère générateur à ce changement. C'est même le contraire. Elles se sont pensées en général, à travers toute l'histoire, comme immuablement définies dans leur ordre essentiel par des puissances supérieures. C'est en cela que consiste proprement le choix de religion qui a dominé la plus grande partie de l'histoire humaine : dans ce déni de la puissance de se définir et de se constituer soi-même et dans l'attribution de ce pouvoir à d'autres, à des êtres d'une nature surnaturelle, ancêtres fondateurs, dieux ordonnateurs ou Dieu unique créateur."
Marcel Gauchet, "Croyances religieuses, croyances politiques", 2000, in Le Pouvoir, l'État, la politique, Odile Jacob Poches, 2002, p. 262-263.
Retour au menu sur l'histoire
Retour au menu sur la société