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Texte à méditer :   Un peuple civilisé ne mange pas les cadavres. Il mange les hommes vivants.   Curzio Malaparte
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Hors des sentiers battus
Travail et plaisir

  "Quant à l'idée que l'instruction inclinerait les hommes à une vie retirée et oisive, et les rendrait paresseux : ce serait là une bien étrange chose, si ce qui accoutume l'esprit à être perpétuellement en mouvement induisait à la paresse ! Tout au contraire, on peut assurément affirmer qu'aucune espèce d'homme n'aime le travail pour lui-même, sauf ceux qui sont instruits. Les autres l'aiment pour le profit, comme un mercenaire pour la solde, ou encore pour l'honneur, car il les élève aux yeux des gens et redore une réputation qui autrement ternirait, ou parce qu'il leur donne une idée de leur puissance, en leur fournissant la possibilité d'occasionner du plaisir ou de la peine, ou parce qu'il met à l'œuvre telle de leurs facultés dont ils s'enorgueillissent, ce qui alimente leur bonne humeur et l'opinion agréable qu'ils ont d'eux-mêmes, ou enfin parce qu'il fait avancer n'importe quel autre de leurs projets. De la valeur personnelle fausse, on dit que celle de certains se trouve dans les yeux des autres. De la même façon, les efforts des gens que je viens d'évoquer sont dans les yeux des autres, ou du moins relatifs à quelques desseins particuliers. Seuls les hommes instruits aiment le travail comme une action conforme à la nature, et qui convient à la santé de l'esprit autant que l'exercice physique convient à la santé du corps. Ils prennent plaisir dans l'action elle-même, non dans ce qu'elle procure. Par conséquent, ils sont les plus infatigables des hommes quand il s'agit d'un travail qui puisse retenir leur esprit."

 

Francis Bacon, Du progrès et de la promotion des savoirs, 1605, tr. fr. Michel Le Dœuff, Gallimard tel, 1991, p. 17-18.


  "Nous nous efforçons […] de soutenir que tout travail, physique, intellectuel, artistique ou administratif est essentiellement le même.
  Cet effort tendant à proclamer la grande homogénéité du travail s'est assuré, pour différentes raisons, le concours de groupes nombreux et divers. Pour les économistes, c'était une simplification inoffensive, et à vrai dire indispensable, qui leur permettait de traiter de façon homogène les efforts productifs de tout nature et d'élaborer une théorie générale des salaires s'appliquant à tous ceux qui recevaient un revenu pour des services rendus. Des doutes se sont élevés de temps à autre, mais on les a étouffés ou on a considéré qu'il s'agis­sait de cas particuliers. L'identité de toutes les catégories de travail est un des rares sujets sur lequel les théories capi­taliste et communiste sont parfaitement d'accord. Le président directeur général est heureux de penser que sa fonction si bien méritée donne lieu au même genre de labeur que la chaîne de montage, et que ce sont simplement les compétences plus grandes et l'intensité du travail exigé qui justifient la diffé­rence d'appointements. L'employé communiste ne saurait tolérer qu'on établisse une différence significative entre son genre de travail et celui du camarade occupé au tour ou à la ferme collective dont il est idéologiquement l'égal. Dans les sociétés, les groupes les plus favorisés trouvent un soulagement moral à s'identifier à ceux qui effectuent des travaux de force. Un sentiment latent de culpabilité à l'idée qu'on mène une vie plus facile, plus agréable et plus rémunératrice peut être soulagé par une remarque comme « je suis un travailleur, moi aussi », ou bien, plus audacieusement, par la consta­tation que « le travail intellectuel est bien plus épuisant que le travail physique ». Comme l'ouvrier qui accomplit un travail physique n'est pas intellectuellement qualifié pour comparer son labeur à celui de l'homme qui utilise de la matière grise, la comparaison est à sens unique et inattaquable.
  En réalité, les significations que revêt le travail pour diffé­rentes personnes ne sauraient être plus dissemblables. Pour certains, la majorité probablement, c'est une tâche qu'il faut accomplir. Il est peut-être préférable, en particulier dans le cadre des opinions courantes sur la production, de travailler que de ne rien faire. C'est fatigant malgré tout, ou monotone, ou pour le moins ce n'est pas une source de plaisir particu­lier. La récompense ne se trouve pas dans la tâche accomplie, mais dans la paie.
  Pour d'autres, le travail, comme on continue de l'appeler, représente une chose toute différente. Il est bien établi qu'on y trouvera du plaisir. Si ce n'est pas le cas, l'on en ressent un profond mécontentement ou l'on en éprouve un sentiment de frustration. Personne ne trouve extraordinaire qu'un agent de publicité, un grand personnage quelconque, un poète ou un professeur, à qui soudain leur travail cesse de plaire, demandent conseil à un psychiatre. On insulte le dirigeant de société ou le savant en supposant que leur principale raison d'exister est le traitement qu'ils reçoivent. Celui-ci ne manque pas d'importance, c'est entre autres le meilleur indice de prestige. Le prestige, c'est-à-dire le respect, la considération et l'estime d'autrui, est, à son tour, l'une des sources de satis­faction les plus importantes liées à ce genre de travail. Mais en général ceux qui accomplissent ce genre de travail ont l'intention de faire de leur mieux, sans faire entrer les rémunérations en ligne de compte. Ils seraient très gênés si on insinuait le contraire."

 

John K. Galbraith, L'Ère de l'opulence, 1958, 2e édition, 1969, tr. fr. Andrée R. Picard, Calmann-Lévy, 1970, p. 319-321.

 

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Date de création : 17/11/2019 @ 09:36
Dernière modification : 19/05/2021 @ 12:00
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