* *

Texte à méditer :  

Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.   Vassili Grossman


* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
Le progrès moral

  "Que nous apprennent les abattoirs de Chicago et les ripailles du Carabe ? Voici. L'homme de haute moralité est, pour le moment, exception assez rare. Sous l'épiderme du civilisé, presque toujours se trouve l'ancêtre, le sauvage contemporain de l'Ours des cavernes. La véritable humanité n'est pas encore ; elle se fait petit à petit, travaillée par le ferment des siècles et les leçons de la conscience ; elle progresse vers le mieux avec une désespérante lenteur.
  De nos jours presque, a finalement disparu l'esclavage, base de l'antique société ; on s'est aperçu que l'homme, fût-il de couleur noire, est réellement un homme et mérite comme tel des égards.

  Qtait la femme jadis ? Ce qu'elle est encore en Orient : une gentille bête sans âme. Les docteurs ont longtemps discuté là-dessus. Le grand évêque du dix-septième siècle, Bossuet lui-même, considérait la femme comme le diminutif de l'homme. C'était prouvé par l'origine d'Ève, l'os surnuméraire, la treizième côte qu'Adam avait au début. On a reconnu enfin que la femme possède une âme pareille à la nôtre, supérieure même en tendresse et en dévouement. On lui a permis de s'instruire, ce qu'elle fait avec un zèle au moins égal à celui de son concurrent. Mais le Code, caverne d'où ne sont point encore délogées bien des sauvageries, continue à la regarder comme une incapable, une mineure. Le Code, à son tour, finira par céder à la poussée du vrai.
  L'abolition de l'esclavage, l'instruction de la femme, voilà deux pas énormes dans la voie du progrès moral. Nos arrière-neveux iront plus loin. Ils verront d'une claire vision, capable de surmonter tout obstacle, que la guerre est le plus absurde de nos travers ; que les conquérants, entrepreneurs de batailles et détrousseurs de nations, sont d'exécrables fléaux ; que des poignées de mains échangées sont préférables aux coups de fusil ; que le peuple le plus heureux n'est pas celui qui possède le plus de canons, mais celui qui travaille en paix et largement produit ; que les douceurs de l'existence ne réclament pas précisément des frontières, au-delà desquelles vous attendent les vexations du douanier, fouilleur de poches et saccageur de bagages.
  Ils verront cela, nos arrière-neveux, et bien d'autres merveilles, aujourd'hui rêveries insensées. Jusqu'où montera cette ascension vers le bleu de l'idéal ? Pas bien haut, c'est à craindre. Nous sommes affligés d'une tare indélébile, d'une sorte de péché originel, si l'on peut appeler péché un état de choses où notre vouloir n'intervient pas. Nous sommes ainsi bâtis et nous n'y pouvons rien. C'est la tare du ventre, inépuisable source de bestialités.
  L'intestin gouverne le monde. Du fond de nos plus graves affaires se dresse, impérieuse, une question d'écuelle et de pâtée. Tant qu'il y aura des estomacs pour digérer – et ce n'est pas près de finir – il faudra de quoi les remplir, et le puissant vivra des misères du faible. La vie est un gouffre que la mort seule peut combler. De là des tueries sans fin, où se repaissent l'homme, le Carabe et les autres ; de là ces perpétuels massacres qui font de la terre un abattoir auprès duquel ceux de Chicago comptent à peine.
  Mais les convives sont légion de légions, et les victuailles n'abondent pas dans la même mesure. Le dépourvu jalouse le possesseur, l'affamé montre les crocs au repu. Suit la bataille qui décidera de la possession. Alors l'homme lève des armées qui défendront ses récoltes, ses caves, ses greniers ; c'est la guerre. En verra-t-on la fin ? Hélas ! sept fois hélas ! tant qu'il y aura des loups au monde, il faudra des molosses pour défendre la bergerie."

 

Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, Livre X, 1907, chapitre XIV : le carabe doré, Delagrave, 1916, p. 217-219.

 

Retour au menu sur la morale


Date de création : 03/01/2021 @ 10:30
Dernière modification : 03/01/2021 @ 10:30
Catégorie :
Page lue 1693 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^