"Depuis que la subordination constante de l'imagination à l'observation a été unanimement reconnue comme la première condition fondamentale de toute saine spéculation scientifique, une vicieuse interprétation a souvent conduit à abuser beaucoup de ce grand principe logique, pour faire dégénérer la science réelle en une sorte de stérile accumulation de faits incohérents, qui ne pourrait offrir d'autre mérite essentiel que celui de l'exactitude partielle. Il importe donc de bien sentir que le véritable esprit positif n'est pas moins éloigné, au fond, de l'empirisme que du mysticisme ; c'est entre ces deux aberrations, également funestes, qu'il doit toujours cheminer : le besoin d'une telle réserve continue, aussi difficile qu'importante, suffirait d'ailleurs pour vérifier, conformément à nos explications initiales, combien la vraie positivité doit être mûrement préparée, de manière à ne pouvoir nullement convenir à l'état naissant de l'Humanité. C'est dans les lois des phénomènes que consiste réellement la science, à laquelle les faits proprement dits, quelque exacts et nombreux qu'ils puissent être, ne fournissent jamais que d'indispensables matériaux.
Or, en considérant la destination constante de ces lois, on peut dire, sans aucune exagération, que la véritable science bien loin d'être formée de simples observations, tend toujours à dispenser autant que possible, de l'exploration directe, en y substituant cette prévision rationnelle, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de l'esprit positif, comme l'ensemble des études astronomiques nous le fera clairement sentir. Une telle prévision, suite nécessaire des relations constantes découvertes entre les phénomènes, ne permettra jamais de confondre la science réelle avec cette vaine érudition qui accumule machinalement des faits sans aspirer à les déduire les uns des autres. [...] L'exploration directe des phénomènes accomplis ne pourrait suffire à nous permettre d'en modifier l'accomplissement, si elle ne nous conduisait pas à le prévoir convenablement. Ainsi, le véritable esprit positif consiste surtout à voir pour prévoir, à étudier ce qui est afin d'en conclure ce qui sera, d'après le dogme général de l'invariabilité des lois naturelles."
Auguste Comte, Discours sur l'esprit positif, 1842, § 15, Vrin, 1995, p. 71-74.
"La science a pour but de découvrir, au moyen de l'observation et du raisonnement basé sur celle-ci, d'abord des faits particuliers au sujet du monde, puis des lois reliant ces faits les uns aux autres, et permettant (dans les cas favorables) de prévoir des événements futurs. À cet aspect théorique de la science est liée la technique scientifique, qui utilise la connaissance scientifique pour produire des conditions de confort et de luxe qui étaient irréalisables, ou tout au moins beaucoup plus coûteuses, aux époques pré-scientifiques. C'est ce dernier aspect qui donne tant d'importance à la science, même aux yeux de ceux qui ne sont pas savants."
Bertrand Russell, Science et religion, 1935, tr. fr. P.-R. Mantoux, 1975, Folio essais, p. 7-8.
"Pour calculer les orbites planétaires, il suffit de considérer l'influence d'un petit nombre de corps célestes. Pour étudier la météorologie, il faut compter avec la présence des milliards de milliards de molécules d'air. Personne, bien sûr, ne désire suivre la trajectoire de chacune des molécules de l'atmosphère. On s'intéresse à des « valeurs moyennes », telles que la température, la distribution des vents et des pluies dans une région donnée. Même cela – nous en avons l'expérience –, la météo nationale ne le prévoit qu'avec une crédibilité toute relative...
Suffirait-il d'augmenter la puissance de nos ordinateurs pour améliorer la qualité des prédictions météorologiques ? On l'a cru longtemps. C'était ignorer l'extrême sensibilité aux données initiales des équations de l'aérodynamique.
Essayons, par exemple, de calculer le temps qu'il fera dans un an à la même date. Il nous faut d'abord inscrire dans le programme tout ce qu`on sait de l'état de l'atmosphère à l'instant présent : distribution des températures, des nuages, des vents, etc. On met ensuite la machine en marche, et on calcule. Supposons que le résultat soit : beau temps, sans nuage.
Or il se trouve que, quelque part sur la planète, un papillon s'est envolé au moment du démarrage du calcul. On n'a pas tenu compte du souffle léger provoqué par le mouvement de ses ailes. Il faut recommencer en incluant cette nouvelle donnée initiale. Surprise... Les effets atmosphériques de ce vol influencent profondément le cours du calcul. Ils suffisent à modifier le pronostic pour l'année suivante : il pleuvra ! Faut-il alors renoncer aux prévisions atmosphériques ? Non, si on se contente du court terme. Pour demain, c'est à peu près bon.
Pour dans trois jours, c'est déjà beaucoup plus incertain. Au-delà de deux semaines, vous avez autant de chance de tomber juste en tirant à pile ou face... On peut ainsi, pour chaque domaine de la science, introduire un « horizon prédictif » au-delà duquel l'avenir est inconnaissable. Les prévisions des éclipses peuvent s'étendre sur des milliers, voire des centaines de milliers d'années. Mais il y a toujours une date au-delà de laquelle elles seront inutilisables. L'horizon prédictif de la météorologie est d'environ une semaine. Inutile d'acheter un ordinateur plus performant. Les papillons le rendront caduc."
Hubert Reeves, Malicorne, 1990, Seuil, p. 101-102.
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