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Texte à méditer :   Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.   David Rousset
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Figures philosophiques

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Hors des sentiers battus
Le concept d'Homme / d'humanité

  "Une chose en tout cas est certaine : c'est que l'homme n'est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. En prenant une chronologie relativement courte, et un découpage géographique restreint – la culture européenne depuis la fin du XVIe siècle – on peut être sûr que l'homme est une invention récente. Ce n'est pas autour de lui et de ses secrets, que, longtemps, obscurément, le savoir a rodé. En fait, parmi toutes les mutations qui ont affecté le savoir des choses et de leur ordre, le savoir des identités, des différences, des caractères, des équivalences, des mots, – bref au milieu de tous les épisodes de cette profonde histoire du Même – un seul, celui qui a commencé il y a un siècle et demi et qui peut-être est en train de se clore, a laissé apparaître la figure de l'homme. Et ce n'était point la libération d'une vieille inquiétude, passage à la conscience lumineuse d'un souci millénaire, accès à l'objectivité de ce qui longtemps était resté pris dans des croyances ou dans des philosophies : c'était l'effet d'un changement dans les dispositions fondamentales du savoir. L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.
  Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l'instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIIIe siècle le sol de la pensée classique, - alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable ».

 

Michel Foucault, Les Mots et les choses, 1966, Gallimard, p. 398.


 

  "La Déclaration des droits de l'homme, promulguée par l'Organisation des Nations unies, tient pour implicite non seulement que tout homme, pris individuellement, est membre d'une espèce animale unique, universellement prédominante, l'homo sapiens, mais aussi que ce fait biologique comporte des implications morales. On admet que l'espèce est suffisamment homogène pour que chaque individu puisse être traité comme l'équivalent de chaque autre. Ainsi en est-on venu à voir dans les termes Homme, Espèce humaine, Humanité, des synonymes interchangeables. Foucault prétend que l'idée d'une telle homogénéité est, en soi, une notion toute récente, née dans le climat politique de l'Europe de la fin du XVIII 18e siècle, et spécialement adaptée à ses particularités. Et qu'i1 se pourrait que cette idée soit en voie de disparition.
  Au cours de ce travail, l'explorerai certains aspects de cette surprenante proposition.

  Les ramifications de ce thème pourraient nous entraîner loin ; aussi vais-je le prendre quelque part au milieu. Je tiendrai pour démontré que l'espèce zoologique homo sapiens est une, effectivement, dans le sens où, en l'absence hypothétique de toute contrainte culturelle, les accouplements entre membres d'un groupe humain donné, formé d'individus arbitrairement rassemblés, seraient eux-mêmes arbitraires, tout comme seraient arbitraires les croisements au sein d'une meute de chiens bâtards rassemblés au hasard. Les chiens, comme les hommes, peuvent présenter des dissemblances considérables, mais, quant au sexe, ils se savent tous membres d'une seule espèce, et aucune inhibition culturelle ne les empêche d'agir de manière appropriée. Si les chiens sont polymorphes d'apparence, c'est que leurs maîtres humains les ont rendus tels par croisements sélectifs. Les êtres humains sont, eux aussi, polymorphes en conséquence de l'adaptation sélective, dans un très lointain passé, de groupes d'hommes à des situations et à des environnements très divers. Les hommes dans leur totalité, comme les chiens dans leur totalité, n'en demeurent pas moins une seule et même espèce. Mais bien entendu, comme nous le savons, dans toute situation d'ordre pratique, l'accouplement d'hommes domestiqués, de même que celui de chiens domestiques, est loin d'être laissé au hasard. Sous l'effet de leurs inhibitions culturelles, les hommes, tous tant qu'ils sont et partout de par le monde, se comportent comme s'ils étaient les membres de nombreuses espèces différentes.
  Ceci établi, il devient parfaitement évident que le concept de l'Homme, être mystique à vocation universelle, né libre et égal, concept si populaire aujourd'hui tant parmi les intellectuels que parmi les politiciens discoureurs, n'est guère reconnu par l'humanité dans son ensemble. Pour le commun des mortels, le concept Homme désigne les « gens comme nous », et souvent le champ d'application d'une telle catégorie est étroitement borné. D'où l'on conclut immédiatement qu'il n'y a jamais eu, et qu'il ne pourra jamais y avoir, de société humaine effective, sinon de dimensions infimes, au sein de laquelle les individus ont tous été _ ne serait-ce qu'approximativement et en quelque sens que ce soit – « égaux » entre eux.
  Que nous en soyons venus à croire qu'une telle société serait tout à la fois possible et souhaitable, voilà qui est certes intéressant."

 

Edmund Leach, "L'unité de l'homme", 1976, in L'Unité de l'homme et autres essais, tr. fr. Tina Jolas, Gallimard nrf, 1980, p. 364-365.

 

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Date de création : 14/09/2026 @ 14:46
Dernière modification : 14/09/2026 @ 14:46
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