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Texte à méditer :  Il n'y a rien de plus favorable à la philosophie que le brouillard.  Alexis de Tocqueville
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Hors des sentiers battus
Le travail comme réalisation de soi

  "C'est précisément en façonnant le monde des objets que l'homme commence à s'affirmer comme un être générique [1]. Cette production est sa vie générique créatrice. Grâce à cette production, la nature apparaît comme son œuvre et sa réalité. L'objet du travail est donc la réalisation de la vie générique de l'homme. L'homme ne se recrée pas seulement d'une façon intellectuelle, dans sa conscience, mais activement, réellement, et il se contemple lui-même dans un monde de sa création. En arrachant à l'homme l'objet de sa production, le travail aliéné lui arrache sa vie générique, sa véritable objectivité générique, et en lui dérobant son corps non organique, sa nature, il transforme en désavantage son avantage sur l'animal."


Marx, Manuscrits de 1844 (Économie et philosophie), trad. J. Malaquais et C. Orsoni, in Œuvres, coll. Pléiade, tomme II, Gallimard, p. 64.


[1] Être générique : qui appartient au genre et s'oppose à individuel.



  "Loisir et désoeuvrement. - (La) hâte sans répit au travail, - le vice proprement dit du Nouveau Monde – déjà commence à barbariser par contamination la vieille Europe et à y répandre une stérilité de l'esprit tout à fait extraordinaire. Dès maintenant on y a honte du repos : la longue méditation provoque presque des remords. On ne pense plus autrement que montre en main, comme on déjeune, le regard fixé sur les bulletins de la Bourse – on vit comme quelqu'un qui sans cesse « pourrait rater » quelque chose. « Faire n'importe quoi plutôt que rien » – ce principe aussi est une corde propre à étrangler toute culture et tout goût supérieurs. Et de même que visiblement toutes les formes périssent à cette hâte des gens qui travaillent, de même aussi périssent le sentiment de la forme en soi, l'ouïe et le regard pour la mélodie des mouvements. La preuve en est cette grossière précision, que l'on exige partout à présent dans toutes les situations où l'homme pour une fois voudrait être probe avec les hommes, dans les contacts avec les amis, les femmes, les parents, les enfants, les maîtres, les élèves, les chefs et les princes – on n'a plus de temps ni de force pour des manières cérémonieuses, pour de l'obligeance avec des détours, pour tout l'esprit de la conversation et pour tout otium en général. Car la vie à la chasse du gain contraint sans cesse à dépenser son esprit jusqu'à épuisement alors que l'on est constamment préoccupé de dissimuler, de ruser ou de prendre l'avantage : l'essentielle vertu, à présent, c'est d'exécuter quelque chose en moins de temps que ne le ferait un autre. Et de la sorte, il ne reste que rarement des heures où la probité serait permise : mais à pareilles heures on se trouve las et l'on désire non seulement pouvoir se « laisser aller », mais aussi s'étendre largement et lourdement. [...]
  Quelle affliction que cette modestie de la « joie » chez nos gens cultivés et incultes ! Quelle affliction que cette suspicion croissante à l'égard de toute joie ! Le travail est désormais assuré d'avoir toute bonne conscience de son côté : la propension à la joie se nomme déjà « besoin de repos » et commence à se ressentir comme un sujet de honte. « Il faut bien songer à sa santé » – ainsi s'excuse-t-on lorsqu'on est pris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, il se pourrait bien qu'on en vînt à ne point céder à un penchant pour la vita contemplativa (c'est-à-dire aller se promener avec ses pensées et ses amis) sans mauvaise conscience et mépris de soi-même. - Eh bien ! Autrefois, c'était tout le contraire : c'était le travail qui portait le poids de la mauvaise conscience. Un homme de noble origine cachait son travail, quand la nécessité le contraignait à travailler. L'esclave travaillait obsédé par le sentiment de faire quelque chose de méprisable en soi : – le « faire » lui-même était quelque chose de méprisable."

 

Nietzsche, Le Gai savoir, 1882, Livre quatrième, § 329, tr. fr. Pierre Klossowski, Folio essais, 1996, p. 219-221.



  "En l'absence de prédisposition particulière prescrivant impérativement leur direction aux intérêts vitaux, le travail professionnel ordinaire, accessible à chacun, peut prendre la place qui lui est assignée par le sage conseil de Voltaire [1]. Il n'est pas possible d'apprécier de façon suffisante, dans le cadre d'une vue d'ensemble succincte, la significativité du travail pour l'économie de la libido [2]. Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l'individu à la réalité que l'accent mis sur le travail, qui l'insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine. La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s'y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d'affirmer et justifier son existence dans la société. L'activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu'elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants, des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées. Et cependant le travail, en tant que voie vers le bonheur, est peu apprécié par les hommes. On ne s'y presse pas comme vers d'autres possibilités de satisfaction. La grande majorité des hommes ne travaille que poussée par la nécessité, et de cette naturelle aversion pour le travail qu'ont les hommes découlent les problèmes sociaux les plus ardus."


Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture, 1930, trad. P. Cotet, R. Lainé et J. Stute-Cadiot, Éd. des PUF, coll. « Quadrige », 1995, p. 23, note 1.


[1] "Il faut cultiver notre jardin" (Zadig, 1748).

[2] Libido : ici, énergie constituée par l'ensemble des pulsions.


 

  "Dans la vie de prisonnier, le travail occupe une place particulièrement importante. Il peut rendre son existence plus supportable, tout comme il peut le conduire à sa perte.
  Pour tout prisonnier qui jouit d'une bonne santé et se trouve dans des conditions normales, le travail est un besoin, une nécessité intrinsèque. Il faut naturellement faire une exception pour les fainéants notoires et pour les parasites asociaux qui peuvent très bien continuer de végéter, sans éprouver la moindre gêne à ne rien faire.
  Pour tous les autres, le travail est une échappatoire qui leur permet d'oublier le néant de leur existence et les aspects douloureux de la condition de prisonnier. Il leur procure même une satisfaction dans la mesure où ils acceptent ce travail librement, de leur propre gré.
  S'ils ont la chance de trouver une occupation qui corresponde à leurs capacités ou à leur profession, le travail leur donne un équilibre psychologique, difficile à ébranler même dans les conditions les plus défavorables.
  Dans les prisons et dans les camps de concentration, le travail est, certes, une obligation imposée par la force. Et pourtant chaque prisonnier est capable de fournir un libre effort à condition d'être bien traité. Sa satisfaction intérieure réagit sur tout son état d'esprit, tandis que le mécontentement occasionné par le travail peut rendre toute sa vie insupportable.
  Combien de souffrances et de malheurs auraient pu être évités si les inspecteurs du travail et les chefs des commandos s'étaient donné la peine de prendre ces faits en considération, s'ils avaient ouvert leurs yeux lorsqu'ils traversaient les ateliers et les chantiers".

 

Rudolph Hoess [1], Le commandant d'Auschwitz parle, 1947, Paris, La découverte, 2005, p. 94.


[1] C'est Rudolph Hoess qui, en tant que premier commandant du camp d'Auschwitz (mais sur l'ordre du général SS Theodor Eicke), fit composer en lettres de métal au-dessus de la porte d'entrée du camp de travail (et non d'extermination), la phrase que l'on peut encore lire aujourd'hui : "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre"). Ce texte est donc à manier avec précaution, et vaut sans doute plus par son intérêt historique que par son intérêt proprement philosophique.

 

    "Fou celui-là qui prétend distinguer la culture d'avec le travail. Car l'homme d'abord se dégoûtera d'un travail qui sera part morte de sa vie, puis d'une culture qui ne sera plus que jeu sans caution, comme la niaiserie des dés que tu jettes s'ils ne signifient plus ta fortune et ne roulent plus tes espérances. Car il n'est point de jeu de dés mais jeu de tes troupeaux, de tes pâturages, ou de ton or. […]
    Certes, j'ai vu l'homme prendre avec plaisir du délassement. J'ai vu le poète dormir sous les palmes. J'ai vu un guerrier boire son thé chez les courtisanes. J'ai vu le charpentier goûter sur son porche la tendresse du soir. Et certes, ils semblaient pleins de joie. Mais je te l'ai dit : précisément parce qu'ils étaient las des hommes. C'est un guerrier qui écoutait les chants et regardait les danses. Un poète qui rêvait sur l'herbe. Un charpentier qui respirait l'odeur du soir. C'est ailleurs qu'ils étaient devenus. La part importante de la vie de chacun d'entre eux restait la part de travail. Car ce qui est vrai de l'architecte qui est un homme et qui s'exalte et prend sa pleine signification quand il gouverne l'ascension de son temple et non quand il se délasse à jouer aux dés, est vrai de tous. Le temps gagné sur le travail s'il n'est point simple loisir, détente des muscles après l'effort ou sommeil de l'esprit après l'invention, n'est que temps mort. Et tu fais de la vie deux parts inacceptables : un travail qui n'est qu'une corvée à quoi l'on refuse le don de soi-même, un loisir qui n'est qu'une absence.
[…]
    Moi je dis que pour les ciseleurs il n'est qu'une forme de culture et c'est la culture des ciseleurs. Et qu'elle ne peut être que l'accomplissement de leur travail, l'expression des peines, des joies, des souffrances, des craintes, des grandeurs et des misères de leur travail.
    Car seule est importante et peut nourrir des poèmes véritables, la part de ta vie qui t'engage, qui engage ta faim et ta soif, le pain de tes enfants et la justice qui te sera ou non rendue. Sinon il n'est que jeu et caricature de la vie et caricature de la culture.
    Car tu ne deviens que contre ce qui te résiste. Et puisque rien de toi n'est exigé par le loisir et que tu pourras aussi bien l'user à dormir sous un arbre ou dans les bras d'amours faciles, puisqu'il n'y est point d'injustice qui te fasse souffrir, de menace qui te tourmente, que vas-tu faire pour exister sinon réinventer toi-même le travail ?"

 

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, Gallimard, 1948.

 

    "La reconnaissance n’est pas une revendication marginale de ceux qui travaillent. Bien au contraire, elle apparaît comme décisive dans la dynamique de la mobilisation subjective de l’intelligence et de la personnalité dans le travail. […]

    De la reconnaissance dépend en effet le sens de la souffrance. Lorsque la qualité de mon travail est reconnue, ce sont aussi mes efforts, mes angoisses, mes doutes, mes déceptions, mes découragements qui prennent sens. Toute cette souffrance n'a donc pas été vaine, elle a non seulement produit une contribution à l'organisation du travail mais elle a fait, en retour, de moi un sujet différent de celui que j'étais avant la reconnaissance. La reconnaissance du travail, voire de l'oeuvre, le sujet peut la rapatrier ensuite dans le registre de la construction de son identité. Et ce temps se traduit effectivement par un sentiment de soulagement, de plaisir, parfois de légèreté d'être, d'élation [1] même. Alors le travail s'inscrit dans la dynamique de l'accomplissement de soi. L'identité constitue l'armature de la santé mentale. Pas de crise psychopathologique qui ne soit centrée par une crise d'identité. C'est ce qui confère au rapport au travail sa dimension proprement dramatique. Faute des bénéfices de la reconnaissance de son travail et de pouvoir accéder ainsi au sens de son rapport vécu au travail, le sujet est renvoyé à sa souffrance et à elle seule. Souffrance absurde qui ne génère que de la souffrance, selon un cercle vicieux, et bientôt déstructurant, capable de déstabiliser l'identité et la personnalité et de conduire à des maladies mentales. De ce fait, il n'y a pas de neutralité du travail vis-à-vis de la santé mentale."

 

 
Christophe Dejours, Souffrance en France : La banalisation de l'injustice sociale, 1998, Points Essais, 2006, p. 40-41.

[1] Orgueil naïf ; noblesse exaltée du sentiment.



  "Travailler c'est inévitablement souffrir d'une part, prendre des risques d'autre part. La mobilisation subjective relève d'une dynamique qui, je crois, est bien connue aujourd'hui. Elle repose sur un couple contribution-­rétribution. En échange de la contribution qu'il apporte à l'organisation du travail, chacun attend une rétribution. Contrairement à ce que l'on pense communément, la composante de la rétribution qui compte le plus n'est pas sa dimension matérielle (salaire, primes, avancement. etc.), mais sa dimension symbolique. Cette dimension symboli­que, celle qui nous fait travailler, s'exprime sous une forme majeure : la reconnaissance. Avec deux dimensions : la reconnaissance comme gratitude et la reconnaissance comme accusé de réception de la contribution. La reconnaissan­ce, je le souligne, porte sur le faire et non sur l'être, sur le travail et non sur la personne. La reconnaissance du travail, la reconnaissance par autrui dans le registre du faire, peut éventuellement dans un deuxième temps être rapatriée par le sujet lui-même dans le registre de l'être.
  Grâce au travail et à sa reconnaissance, le sujet peut tirer des bénéfices de son effort, cette fois-ci pour son identité. Travailler alors n'est pas seulement produire, c'est aussi se transformer soi-même. Le ressort fondamental de la mobili­sation dans le travail, c'est l'attente du sujet par rapport à l'accomplissement de soi. C'est un moteur extrêmement puissant. Si l'on bénéficie de cette reconnaissance, le travail devient un médiateur décisif de la construction de l'identité et, par conséquent, de la santé mentale, voire de la santé physique. En revanche, faute de reconnaissance, le travail, au-delà de la souffrance inévitable qu'il occasionne à celui qui travaille, peut le pousser vers la décompensation psy­chopathologique et la maladie."

 

Christophe Dejours, L'Évaluation du travail à l'épreuve du réel. Critique des fondements de l'évaluation, INRA éditions, 2003, p. 51-52.

 


Date de création : 21/03/2006 @ 16:19
Dernière modification : 12/03/2021 @ 10:06
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