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Texte à méditer :  

Il est vrai qu'un peu de philosophie incline l'esprit de l'homme à l'athéisme ; mais que davantage de philosophie le ramène à la religion.   Francis Bacon


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L'objectivité (ou la subjectivité) en histoire

  "Un historien doit être parfaitement désintéressé ; et dès qu'un homme a quelque ressentiment contre une nation, il doit s'abstenir d'en faire l'histoire… Un tel homme, dis-je, se doit récuser lui-même comme font les honnêtes gens lorsqu'ils sont intéressés dans quelque cause. L'histoire ne doit être touchée que par des mains pures, il la faut laisser écrire à ceux qui ne les ont point ensanglantées du combat, ni au figuré, ni au propre ; il faut pour le moins attendre que le temps ait purifié les taches et consolidé les blessures."

 

Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, 1697, article "Hall Richard", remarque B.
 

  "Tous ceux qui savent les lois de l'histoire, tombent d'accord qu'un écrivain qui veut remplir fidèlement ses devoirs, doit se dépouiller de l'esprit de flatterie et de l'esprit de médisance, et se mettre, autant qu'il est possible, dans l'état d'un stoïcien, qui n'est agité d'aucune passion. Insensible à tout le reste, il ne doit être attentif qu'aux intérêts de la vérité, et sacrifier à cela le ressentiment d'une injure, le souvenir d'un bienfait, l'amour même de la patrie.
  Il doit oublier qu'il est d'un certain pays, qu'il a été élevé dans une certaine communion, qu'il est redevable de sa fortune à tels et à tels : il doit méconnaître jusqu'à ses parents et ses amis. Un historien, en tant que tel, est comme Melchisédech, sans père sans mère, sans généalogie. Si on lui demande : D'où êtes-vous ? il faut qu'il réponde : Je ne suis ni Français ni Allemand, ni Anglais, ni Espagnol, etc. : je suis citoyen du monde : je ne sers ni l'empereur, ni le roi de France ; mais je suis au service de la Vérité : c'est ma seule Reine ; je n'ai prêté qu'à elle le serment d'obéissance : je suis son chevalier ; j'ai fait vœu de la défendre envers tous et contre tous.
  Tout ce qu'il donne à l'amour de la patrie est autant de pris sur les attributs de l'histoire, et il devient un mauvais historien à proportion qu'il se montre bon sujet."

 

Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, 1697, article "Usson", remarque F.


 

  "Le bon historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays : quoiqu'il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien. L'historien français doit se rendre neutre entre la France et l'Angleterre : il doit louer aussi volontiers Talbot que Duguesclin ; il rend autant de justice aux talents militaires du prince de Galles, qu'à la sagesse de Charles V.
  Il évite également le panégyrique et les satires : il ne mérite d'être cru qu'autant qu'il se borne à dire, sans flatterie et sans malignité, le bien et le mal. Il n'omet aucun fait qui puisse servir à peindre les hommes principaux, et à découvrir les causes des événements ; mais il retranche toute dissertation où l'érudition d'un savant veut être étalée. Toute sa critique se borne à donner comme douteux ce qui l'est, et à en laisser la décision au lecteur, après lui avoir donné ce que l'histoire lui fournit. L'homme qui est plus savant qu'il n'est historien, et qui a plus de critique que de vrai génie, n'épargne à son lecteur aucune date, aucune circonstance superflue, aucun fait sec et détaché ; il suit son goût sans consulter celui du public ; il veut que tout le monde soit aussi curieux que lui des minuties vers lesquelles il tourne son insatiable curiosité. Au contraire, un historien sobre et discret laisse tomber les menus faits qui ne mènent le lecteur à aucun but important. Retranchez ces faits, vous n'ôtez rien à l'histoire : ils ne feront qu'interrompre, qu'allonger, que faire une histoire, pour ainsi dire, hachée en petits morceaux, et sans aucun fil de vive narration. Il faut laisser cette superstitieuse exactitude aux compilateurs. Le grand point est de mettre d'abord le lecteur dans le fond des choses, de lui en découvrir les liaisons, et de se hâter de le faire arriver au dénouement [...]
  La principale perfection d'une histoire consiste dans l'ordre et dans l'arrangement. Pour parvenir à ce bel ordre, l'historien doit embrasser et posséder toute son histoire ; il doit la voir tout entière comme d'une seule vue ; il faut qu'il la tourne et qu'il la retourne de tous les côtés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé son vrai point de vue [...]
  Le point le plus nécessaire et le plus rare pour un historien est qu'il sache exactement la forme du gouvernement et le détail des moeurs de la nation dont il écrit l'histoire, pour chaque siècle."
 
François Fénelon, Lettre à M. Docier sur les occupations de l'Académie française, VIII, Projet d'un Traité sur l'histoire, 1714, Edit. F. Didot, p. 524.


  Nous pouvons choisir un point quelconque d'histoire et examiner quelle raison nous avons d'y croire ou de la rejeter. Ainsi, nous croyons que CÉSAR fut tué au Sénat aux ides de Mars, et cela parce que ce fait est établi sur le témoignage unanime des historiens, qui s'accordent pour assigner à cet événement ce lieu et ce moment précis. Voici certains caractères et certaines lettres, présents à notre mémoire ou à nos sens. Nous nous souvenons en outre que ces caractères ont servi comme signes de certaines idées et ces idées se trouvaient dans l'esprit de témoins immédiats de l'action, qui les reçurent directement de son existence, ou bien furent tirées du témoignage d'autres hommes, ce témoignage l'étant, à son tour, d'un autre, jusqu'à ce que, par une gradation manifeste, nous parvenions aux témoins oculaires et aux spectateurs de l'événement. Il est évident que toute cette chaîne d'arguments, toute cette connexion de causes et d'effets, se fonde d'abord sur les caractères et les lettres que l'on voit ou dont on se souvient et que, sans l'autorité de la mémoire ou des sens, tout notre raisonnement serait chimérique et dénué de fondement. Chaque anneau de la chaîne serait, en ce cas, suspendu à un autre anneau, mais il n'y aurait rien qui, fixé à l'une des extrémités, pût soutenir l'ensemble et par conséquent, il n'y aurait ni croyance ni preuve."
 
 
Hume, Traité de la nature humaine, 1740, Livre I, III, 4, tr. fr. Philippe Baranger et Philippe Saltel, GF, 1995, p. 144-145. 

 

  "Il est évident qu'il n'est pas un point d'histoire ancienne dont nous puissions assurés, sinon en passant par de nombreux millions de causes et d'effets et par un enchaînement d'arguments d'une longueur presque infinie. Avant que la connaissance du fait ait pu venir au premier historien, il a fallu qu'elle soit oralement transmise par de nombreux intermédiaires, et une fois qu'elle a été consignée par écrit, chaque copie nouvelle est un objet, dont la connexion avec le précédent n'est connue que par l'expérience et l'observation. Par conséquent, on pourrait peut-être conclure du raisonnement précédent que l'évidence de toute l'histoire ancienne doit maintenant être perdue ou, au moins, se perdra avec le temps, puisque la chaîne des causes s'accroît et se développe sur une plus grande longueur. Mais il semble contraire au sens commun de penser que, si la république des lettres et l'art l'imprimerie continuent sur le même pied qu'aujourd'hui, notre postérité, fût-ce dans mille générations, puisse jamais douter qu'il y ait eu un homme tel que Jules César. […]
  […] en supposant que l'évidence historique s'élève d'abord à la hauteur d'une preuve complète, considérons que malgré le caractère innombrable des maillons qui relient un fait originel à l'impression présente qui est le fondement de la croyance, tous sont pourtant du même genre et dépendent de la fidélité des imprimeurs et des copistes. Une édition passe dans une autre, celle-là dans une troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous parvenions au volume que nous lisons en ce moment. Les étapes ne varient pas. Quand nous en connaissons une, nous les connaissons toutes, et quand nous en avons franchi une, nous ne pouvons plus avoir de scrupules pour les autres. À elle seule, cette circonstance conserve à l'histoire son évidence et perpétuera la mémoire du temps présent pour la postérité la plus reculée. Si tout ce long enchaînement de causes et d'effets qui relie un événement passé à un volume d'histoire se composait de parties différentes entre elles, que l'esprit devrait concevoir séparément, il nous serait impossible de conserver jusqu'à la fin la moindre croyance ou la moindre évidence. Mais puisque la plupart de ces preuves se ressemblent parfaitement, l'esprit les parcourt aisément, saute avec facilité d'une partie à une autre et ne se fait qu'une opinion confuse et générale de chacun des maillons."
 
Hume, Traité de la nature humaine, 1740, Livre I, III, 13, tr. fr. Philippe Baranger et Philippe Saltel, GF, 1995, p. 218-220. 


  "La Science des faits historiques tient à la Philosophie par deux endroits, par les principes qui servent de fondement à la certitude historique, et par l'utilité qu'on peut tirer de l'Histoire. Les hommes placés sur la scène du monde sont appréciés par le sage comme témoins , ou jugés comme acteurs; il étudie l'univers moral comme le physique , dans le silence des préjugés; il suit les Écrivains dans leur récit avec la même circonspection que la nature dans ses phénomènes ; il observe les nuances qui distinguent le vrai historique du vraisemblable, le vraisemblable du fabuleux ; il reconnaît les différents langages de la simplicité, delà flatterie, de la prévention et de la haine ; il en fixe les caractères ; il détermine quels doivent être, suivant la nature des faits, les divers degrés de force dans les témoignages , et d'autorité dans les témoins. Éclairé par ces règles aussi fines que sûres, c'est principalement pour connaître les hommes avec qui il vit, qu'il étudie ceux qui ont vécu. Pour le commun des Lecteurs, l'Histoire est l'aliment de la curiosité ou le soulagement de l'ennui ; pour lui elle n'est qu'un recueil d'expériences morales faites sur le genre humain ; recueil qui serait plus court et plus complet s'il n'eut été fait que par des sages, mais qui , tout informe qu'il est, renferme encore les plus grandes leçons ; comme le recueil des observations médicinales de tous les âges, toujours augmente et toujours imparfait, forme néanmoins la partie la plus essentielle de l'art de guérir."

 

D'Alembert, Essai sur les Éléments de philosophie, 1759, Chapitre 3, Fayard, 1999, p. 19-20.


 

  "Il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés. Ils changent de forme dans la tête de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé ? L'ignorance ou la partialité déguisent tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n'aura changé que l'œil du spectateur. Suffit-il pour l'honneur de la vérité de me dire un fait véritable, en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu ?... Or que m'importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m'en reste inconnue, et quelles leçons puis-je tirer d'un événement dont j'ignore la vraie cause ?... La critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n'est qu'un art de conjecturer, l'art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité."
 
Rousseau, L'Émile, 1762.


  "On fait le portrait d'un peuple entier, d'une époque, d'une région – mais de qui est-ce le portrait ? On rassemble les peuples et les temps, se recouvrant les uns les autres comme les vagues de la mer - de qui est-ce l'image ? qui a trouvé le mot juste pour les peindre ?... Qui a remarqué quelle chose ineffable est la qualité propre d'un homme, par laquelle on peut dire, en distinguant tout ce qui la distingue, comment il sent et comment il vit, comment toutes choses se changent et lui appartiennent après que ses yeux les ont vues, que son âme les a mesurées, que son cœur les a ressenties – quelle profondeur se cache dans le caractère d'un seule nation qui, si souvent qu'on l'ait observée et admirée, n'en échappe pas moins à tout discours, ou du moins, dans ce discours, est si rarement reconnaissable pour celui qui la comprend et la devine – et cela n'est rien auprès de vouloir dominer l'océan de tous les peuples, de tous les temps et de tous lieux, les enfermer dans un regard, un sentiment, un mot ! Profil d'ombre d'un demi-mort que le discours ! Il faudrait y joindre toute la peinture à vif du mode de vie, des coutumes, des besoins, des caractères de la terre et du ciel ou les avoir déjà parcourus, il faudrait sympathiser avec cette nation pour sentir un seul de ses penchants et de ses comportements, pour les sentir tous ensemble, trouver un mot, tout penser dans sa plénitude – ou bien que lit-on ? un mot."

 

Herder, Une nouvelle philosophie de l'histoire, 1774, Œuvres, Suphan, t. V, p. 489 et sq.



 "L'histoire est constamment récrite […] Chaque époque, avec sa principale tendance, se l'approprie et reporte sur elle ses propres courants de pensée. C'est ainsi que l'on distribue les louanges et les blâmes. Et tout est alors enveloppé de telle sorte que l'on ne reconnaît plus la chose elle-même. Il n'y a plus rien d'autre à faire que retourner à l'information initiale. Mais, sans l'impulsion du présent, formerait-on seulement le projet de l'étudier ?... Une histoire entièrement vraie serait-il possible ?"
 

Leopold von Ranke, Tagebuchblätter, 1831-1849, in Das Politische Gespräch und andere Schriften zur Wissenschaften, Halle, 1925, p. 52.



  "Quelle que soit l'insuffisance des documents, c'est peut-être en nous-mêmes qu'il faut chercher la principale cause de nos erreurs ou des idées inexactes que nous nous sommes faites de l'histoire de l'ancienne Rome. Les anciennes sociétés avaient des usages, des croyances, un tour d'esprit qui ne ressemblaient en rien à nos usages, à nos croyances, à notre manière de penser. Or, il est ordinaire que l'homme ne juge les autres hommes que d'après soi. Depuis que l'on étudie l'histoire romaine, chaque génération l'a jugée d'après elle-même. Il y a trois cents ans, on se représentait les consuls assez semblables, pour la nature du pouvoir, aux princes qui régnaient en Europe. Au XVIIIe siècle, alors que les philosophes étaient assez portés à nier la valeur du fait psychologique que l'on appelle le sentiment religieux, on croyait volontiers que la religion romaine n'avait pu être qu'une heureuse imposture des hommes d'État. Après les luttes de la Révolution française, on a pensé que notre expérience des guerres civiles nous rendrait plus facile la notion des révolutions de Rome ; l'esprit des historiens modernes a été dominé par cette idée que l'histoire intérieure de Rome devait avoir ressemblé à celle de l'Europe de la France ; que la plèbe était la commune du moyen âge, comme le patriciat était la noblesse ; que le tribunat du peuple était la représentation d'une démocratie analogue à celle que nous trouvons dans notre histoire ; que les Gracques, Marius, Satuminus, Catilina même, ressemblaient à nos réformateurs, comme César et Auguste aux empereurs de ce siècle.
  De là une perpétuelle illusion. Le danger ne serait pas grand, s'il ne s'agissait, pour la science historique, que d'éclaircir la suite des guerres ou la chronologie des consuls. Mais l'histoire doit arriver à connaître les institutions, les croyances, les moeurs, la vie entière d'une société, sa manière de penser, les intérêts qui l'agitent, les idées qui la dirigent. - C'est sur tous ces points que notre vue est absolument troublée par la préoccupation du présent. Nous serons toujours impuissants à comprendre les anciens, si nous continuons à les étudier en pensant à nous. C'est en eux-mêmes, et sans nulle comparaison avec nous, qu'il faut les observer.
  La première règle que nous devons nous imposer est donc d'écarter toute idée préconçue, toute manière de penser qui soit subjective : chose difficile, voeux qui est peut-être impossible à réaliser complètement ; mais plus nous approcherons du but, plus nous pourrons espérer de connaître et comprendre les anciens. Le meilleur historien de l'antiquité sera celui qui aura le plus fait abstraction de soi-même, de ses idées personnelles et des idées de son temps, pour étudier l'antiquité."

 

Numa Denis Fustel de Coulanges, Questions historiques, 1893.


 

  "La formule du vieux Ranke est célèbre : l'historien ne se propose rien d'autre que de décrire les choses « telles qu'elles se sont passées, wie es eigentlich gewesen ». Hérodote l'avait dit avant lui : « raconter ce qui fut, ton eonta ». Le savant, l'historien, en d'autres termes, est invité à s'effacer devant les faits. Comme beaucoup de maximes, celle‑là n'a peut‑être dû sa fortune qu'à son ambiguïté. On y peut lire, modestement, un conseil de probité : tel était, on n'en saurait douter, le sens de Ranke. Mais aussi un conseil de passivité. En sorte que voilà, du même coup, soulevés deux problèmes : celui de l'impartialité historique, celui de l'histoire comme tentative de reproduction ou comme tentative d'analyse.
  Mais y a‑t‑il donc un problème de l'impartialité ? Il ne se pose que parce que le mot, à son tour, est équivoque.

  Il existe deux façons d'être impartial : celle du savant et celle du juge. Elles ont une racine commune, qui est l'honnête soumission à la vérité. Le savant enregistre, bien mieux, il provoque l'expérience qui, peut‑être, renversera ses plus chères théories. Quel que soit le vœu secret de son cœur, le bon juge interroge les témoins sans autre souci que de connaître les faits, tels qu'ils furent. Cela est, des deux côtés, une obligation de conscience qui ne se discute point.
  Un moment vient cependant, où les chemins se séparent. Quand le savant a observé et expliqué, sa tâche est finie. An juge, il reste encore à rendre sa sentence. Imposant silence à tout penchant personnel, la prononce‑t‑il selon la loi ? Il s'estimera impartial. Il le sera, en effet, au sens des juges. Non au sens des savants. Car on ne saurait condamner ou absoudre sans prendre parti pour une table des valeurs qui ne relève plus d'aucune science positive. Qu'un homme en ait tué un autre est un fait, éminemment susceptible de preuve. Mais châtier le meurtrier sup­pose qu'on tient le meurtre pour coupable : ce qui n'est, à tout prendre, qu'une opinion sur laquelle toutes les civilisations ne sont pas tombées d'accord."

 

Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, 1941, Armand Colin, 1952, p. 69.



  "Ainsi que Schiller [1] l'écrit dans ses Lettres sur l'esthétique, il y a un art de la passion mais il ne peut y avoir d' "art passionné". Cette conception des passions s'applique aussi à l'histoire. L'historien ignorant le monde des passions – des ambitions politiques, du fanatisme religieux et des conflits économiques et sociaux – nous donnerait une analyse très aride des événements historiques. Mais s'il revendique quelque droit à la vérité historique, il ne saurait demeurer lui-même en ce monde. Il doit donner une forme théorique à tout ce matériau que constituent les passions ; et cette forme, comme la forme de l'œuvre d'art, n'est pas le produit ou le résultat de la passion. L'histoire est une histoire de passions ; mais si l'histoire elle-même se veut passionnée elle cesse d'être histoire. L'historien ne doit pas manifester les affections, les emportements et les folies qu'il décrit. Sa sympathie est intellectuelle et d'imagination, non émotionnelle. Le style personnel que nous sentons à chaque ligne écrite par un grand historien n'est pas un style émotionnel ou rhétorique. La rhétorique peut avoir nombre de mérites ; elle peut toucher et enchanter le lecteur. Mais elle manque l'essentiel : elle ne peut nous mener à l'intuition et au jugement libre et impartial des choses et des événements.
 Si nous gardons en mémoire ce caractère de la connaissance historique, il est facile de distinguer l'objectivité historique de la forme d'objectivité que visent les sciences de la nature. Un grand savant, Max Planck [2], définissait l'ensemble de la méthode scientifique comme un effort constant pour éliminer tous les éléments "anthropologiques". Nous devons oublier l'homme afin d'étudier la nature, afin d'en découvrir et d'en formuler les lois. Dans le développement de la pensée scientifique, l'élément anthropomorphique est progressivement relégué à l'arrière-plan jusqu'à disparaître complètement de la structure idéale de la physique. L'histoire procède d'une tout autre manière. Elle ne peut vivre et s'animer que dans le monde humain. L'histoire, comme le langage et l'art, est fondamentalement anthropomorphique. Effacer ses aspects humains serait détruire son caractère propre et sa nature. Mais l'anthropomorphisme de la pensée historique ne limite ni n'entrave sa vérité objective. L'histoire n'est pas la connaissance de faits ou d'événements extérieurs ; c'est une forme de connaissance de soi. Pour me connaître moi-même, je ne peux tenter d'aller plus loin que moi-même et sauter, pour ainsi dire par-dessus mon ombre. Je dois choisir la méthode d'approche opposée. L'homme, en histoire, retourne constamment à lui-même ; il essaie de se rappeler et de faire revivre l'ensemble de son expérience passée. Mais le moi historique n'est pas un simple moi individuel. Il est anthropomorphique mais non pas égocentrique. Nous pouvons dire, de façon paradoxale, que l'histoire recherche un "anthropomorphisme objectif". En nous faisant connaître le polymorphisme de l'existence humaine, elle nous libère des fantaisies et des préjugés d'un moment unique et particulier. Le but de la connaissance humaine est d'enrichir, d'élargir et non pas d'effacer le moi, notre ego connaissant et sentant".
 
Ernst Cassirer, Essai sur l'homme, 1944, L'histoire, tr. N. Massa, Editions de minuits, 1975, p. 267-268. 

 

 "L'interdit prononcé contre les jugements de valeur en science sociale conduirait aux conséquences suivantes. Nous aurions le droit de faire une description purement factuelle des actes accomplis au su et au vu de tous dans un camp de concentration, et aussi sans doute une analyse, également factuelle, des motifs et mobiles qui ont mû les acteurs en question, mais il nous serait défendu de prononcer le mot de cruauté. Or chacun de nos lecteurs, à moins d'être complètement stupide, ne pourrait manquer de voir que les actes en question sont cruels. Une description factuelle serait en réalité une satire féroce, et notre compte rendu, qui se voudrait direct et objectif, s'avérerait un tissu de circonlocutions[3]. L'auteur ferait délibérément abstraction de son savoir le plus sûr ou, pour employer l'expression favorite de Weber, il commettrait un acte de malhonnêteté intellectuelle."
 
Léo Strauss, Droit naturel et histoire, 1953, Trad. Monique Nathan et Éric de Dampierre, Champs Flammarion, 1986, p. 59. 

 

 "Se mettre dans la tradition et se tenir dans la tradition, tel est manifestement le chemin de la vérité qu'il s'agit de trouver en sciences humaines. Et toute critique que nous pouvons faire de la tradition en tant qu'historiens ne sert finalement qu'à nous rattacher à la véritable tradition dans laquelle nous nous tenons. Le fait d'être conditionné n'est donc pas un empêchement de la connaissance historique, mais un moment de la vérité elle-même. Elle doit elle-même être pensée si l'on ne veut pas y succomber de manière arbitraire. Ce qui compte ici d'un point de vue « scientifique », c'est justement de détruire le fantôme d'une vérité qui serait indépendante du point de vue de celui qui connaît. C'est là la marque de notre finitude, dont il est indispensable de prendre conscience si l'on veut se prémunir contre l'illusion. La foi naïve en l'objectivité de la méthode historique était une telle illusion. Mais ce qui vient la remplacer, ce n'est pas un relativisme las, car ce que nous sommes et ce que nous pouvons entendre du passé n'est ni arbitraire ni aléatoire.
 Ce que nous connaissons par l'histoire, c'est en fin de compte nous-mêmes. La connaissance en sciences humaines a toujours quelque chose d'une connaissance de soi. Nulle part la tromperie n'est-elle plus facile et plus naturelle que dans la connaissance de soi, mais nulle part ne signifie-t-elle autant pour l'être de l'homme, cette connaissance de soi, que lorsqu'elle réussit. En sciences humaines, ce qu'il s'agit d'apprendre de la tradition historique, ce n'est pas seulement ce que nous sommes tels que nous nous connaissons déjà, mais justement quelque chose d'autre, notamment recevoir d'elle une impulsion qui nous transporte au-delà de nous-mêmes. Ici, ce n'est pas ce qui ne fait pas problème et ce qui vient seulement satisfaire les attentes de notre recherche qu'il faut encourager. Il faut plutôt découvrir, et contre nous-mêmes, d'où peuvent provenir de nouvelles impulsions."
 
Gadamer, La vérité dans les sciences humaines, 1953. 
 
 "Nous attendons de l'histoire une certaine objectivité, l'objectivité qui lui convient : c'est de là que nous devons partir et non de l'autre terme. Or qu'attendons-nous sous ce titre ? L'objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu'elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l'histoire. Nous attendons par conséquent de l'histoire qu'elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l'objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d'objectivité qu'il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l'histoire ajoute une nouvelle province à l'empire varié de l'objectivité.
 Cette attente en implique une autre : nous attendons de l'historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l'objectivité qui convient à l'histoire. Il s'agit donc d'une subjectivité impliquée, impliquée par l'objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu'il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par l'exercice même du métier d'historien.
Ce n'est pas tout : sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne subjectivité de l'historien ; nous attendons que l'histoire soit une histoire des hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l'histoire des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-même, mais de l'homme.
 Mais cet intérêt, cette attente d'un passage - par l'histoire - de moi à l'homme, n'est plus exactement épistémologique, mais proprement philosophique : car c'est bien une subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des oeuvres d'historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l'historien qui écrit l'histoire, mais le lecteur - singulièrement le lecteur philosophique -, le lecteur en qui s'achève tout livre, toute oeuvre, à ses risques et périls. Tel sera notre parcours : de l'objectivité de l'histoire à la subjectivité de l'historien ; de l'une et de l'autre à la subjectivité philosophique (pour employer un terme neutre qui ne préjuge pas de l'analyse ultérieure)."
 
Paul Ricoeur, Histoire et Vérité, 1955, éd. du Seuil, p. 23-24. 


  "L'historien va aux hommes du passé avec son expérience humaine propre. Le moment où la subjectivité de l'historien prend un relief saisissant, c'est celui où par-delà toute chronologie critique, l'historien fait surgir les valeurs de vie des hommes d'autrefois.
  Cette évocation des valeurs, qui est finalement la seule évocation des hommes qui nous soit accessible, faute de pouvoir revivre ce qu'ils ont vécu, n'est pas possible sans que l'historien soit vitalement « intéressé » à ces valeurs et n'ait avec elles une affinité en profondeur ; non que l'historien doive partager la foi de ses héros ; il ferait alors rarement de l'histoire, mais de l'apologétique voire de l'hagiographie ; mais il doit être capable d'admettre par hypothèse leur foi, ce qui est une manière d'entrer dans la problématique de cette foi tout en la « suspendant », tout en la « neutralisant » comme foi actuellement professée. Cette adoption suspendue, neutralisée de la croyance des hommes d'autrefois est la sympathie propre à l'historien. [...] L'histoire est donc une des manières dont les hommes «répètent» leur appartenance à la même humanité ; elle est un secteur de la communication des consciences, un secteur scindé par l'étape méthodologique de la trace et du document, donc un secteur distinct du dialogue où l'autre « répond », mais non un secteur entièrement scindé de l'intersubjectivité totale, laquelle reste toujours ouverte et en débat. [...] La subjectivité mise en jeu n'est pas une subjectivité « quelconque », mais précisément la subjectivité «de» l'historien : le jugement d'importance, - le complexe de schèmes de causalité, - le transfert dans un autre présent imaginé, - la sympathie pour d'autres hommes, pour d'autres valeurs, et finalement cette capacité de rencontrer un autrui de jadis, - tout cela confère à la subjectivité de l'historien une plus grande richesse d'harmoniques que n'en comporte par exemple la subjectivité du physicien."

 

Paul Ricoeur, Histoire et Vérité, 1955, Éditions du Seuil, Paris, 1964 p. 31-33.


 

  "Le problème de l'objectivité dans les sciences historiques est plus qu'un embarras scientifique, purement technique. L'objectivité, l' « extinction du soi » comme condition de la « pure vision » des choses (das reine Sehen der Dinge – Ranke) signifiait que l'historien s'abstenait de distribuer la louange et le blâme, en même temps qu'une attitude de parfaite distance dans laquelle il suivait le cours des événements tels qu'ils étaient révélés dans ses documents et ses sources. Pour lui la seule limitation de cette attitude […] résidait dans la nécessité de sélectionner les matériaux à partir d'une masse de faits qui, en regard de la capacité limitée de l'esprit humain et du temps limité de la vie humaine, paraissait infinie. L'objectivité, en d'autres termes, signifiait le refus d'interférer aussi bien que le refus de juger. Des deux, le refus de juger, le fait pour l'historien de s'abstenir de la louange et du blâme, était évidemment beaucoup plus facile à réaliser que la non-interférence ; toute sélection de matériel est en un sens une intervention dans l’histoire, et tous les critères de sélection placent le cours historique des événements dans certaines conditions dont l’homme est l’auteur et qui sont parfaitement analogues aux conditions que le physicien prescrit aux processus naturels dans l'expérience."
 
Hannah Arendt, "Le concept d'histoire", 1956,  in La Crise de la culture, Éd. Gallimard, trad. P. Lévy, 1972, Folio, 1989, p. 68-69. 

 

 "Un historien ou un sociologue incapable de faire la distinction entre un vrai prophète et un charlatan serait du même coup incapable d'une compréhension authentique. Un historien de l'art qui ne distinguerait pas entre les tableaux de Léonard de Vinci et ceux de ses imitateurs laisserait échapper le sens spécifique de l'objet historique, c'est-à-dire la qualité de l'oeuvre. Un sociologue qui mettrait dans le même sac Washington et Hitler, Boulanger et Charles de Gaulle, un politicien uniquement intéressé à la puissance et un homme d'État passionné de la grandeur de sa patrie, finirait par tout confondre sous prétexte de ne pas prendre parti.
 Ces trois exemples suggèrent la même proposition générale : l'historien ne peut pas ne pas inclure, dans le récit ou l'interprétation des événements ou des oeuvres, des jugements de valeur dans la mesure où ceux-ci sont internes à l'univers d'action ou de pensée, constitutifs de la réalité elle-même. Pour éviter ces sortes de jugements de valeur, l'historien devrait s'en tenir à des propositions historiques au sens étroit du terme, analyser l'origine des tableaux en ignorant leur médiocrité ou leur excellence, constater la succession des styles sans établir de hiérarchie ni entre eux, ni à l'intérieur d'un style, entre les réalisations des créateurs et celles des imitateurs. […]
 Décréter beau ou laid un temple de l'Inde en se référant au canon de la beauté grecque serait un jugement de valeur du type que proscrit Max Weber au nom de l'objectivité des sciences sociales. Situer, sur une échelle hiérarchique, les divers accomplissements de l'architecture et de la sculpture de l'Inde est, en dernière analyse, inévitable : comment ne pas confronter aux temples du passé ceux que l'on élève aujourd'hui dans le style ancien et qui ne sont que la caricature d'un art qui a cessé de vivre ? De même, en fait de religion et de politique, on jugerait de la grandeur de l'homme de foi ou de l'homme d'action par rapport au sens qu'ils donnaient à leur prédication et à leurs entreprises."
 
Raymond Aron, Préface au Savant et au politique de Max Weber, 1959, coll.10/18, p. 41-42. 

 

 "On emploie toujours le terme « histoire » aussi bien pour designer le sujet de l'écriture que l'écriture elle-même. La confusion est grande. Au premier abord, le concept d' « histoire » peut paraître clair et sans ambiguïté. Mais, à un examen plus étroit, on s'aperçoit que ce terme apparemment simple recouvre un grand nombre de problèmes irrésolus. Ce sur quoi l'on écrit, l'objet de la recherche, n'est ni vrai ni faux ; c'est seulement ce que l'on écrit à son propos, le résultat de la recherche, qui peut éventuellement être vrai ou faux. La question est de savoir ce qu'est véritablement l'objet de la recherche historique. Quelle est cette « chose » dont Ranke nous dit que, sous les louanges et les blâmes de l'historien, elle devient méconnaissable.
 Ranke lui-même ne voyait pas d'autre solution à ce problème que le renvoi à l'information initiale, autrement dit aux sources de l'époque. Cette insistance sur l'étude des sources, l'analyse scrupuleuse des documents, a été profitable. Elle a donné un puissant élan à l'ensemble de la recherche historique. Et, sans cela, dans bien des domaines d'investigation, le passage à l'aspect sociologique des problèmes n'aurait jamais été possible.
 Mais c'est précisément lorsqu'on met au premier plan et que l'on souligne ainsi l'importance de l'étude scrupuleuse des documents en tant que fondement de la recherche historique que se pose véritablement la question de la fonction et de l'objet de cette recherche. Les documents, ces sources originelles d'information, feraient-ils donc la substance de l'histoire ?
 Ils sont en tout cas, semble-t-il, les seuls éléments sûrs. Par ailleurs, l'historien n'a rien d'autre à offrir que des interprétations. Celles-ci diffèrent souvent considérablement de génération en génération. Elles dépendent de l'orientation changeante des centres d'intérêt du moment ainsi que de la distribution de louanges et de blâmes qui en découle de la part de l'historien.
 Ranke touche au coeur du problème - l'historien distribue les louanges et les blâmes. Il ne se contente pas de rapporter avec le plus grand soin ce qui figure dans les documents - il l'exploite ; il répartit selon son jugement les zones d'ombre et de lumière ; et trop souvent il répartit ces zones d'ombre et de lumière comme si cela allait de soi, en fonction des idéaux et des principes philosophiques pour lesquels il opte dans les divisions idéologiques de son temps. Les situations présentes, contemporaines, déterminent la façon dont il « voit » l'histoire et même ce qu'il voit en tant qu'« histoire ». Il fait son choix parmi les événements du passé à la lumière de ce qui dans le présent immédiat lui paraît bien ou mal.
  C'est de toute évidence ce que veut signifier Ranke lorsqu'il nous dit que la répartition des « louanges et des blâmes » finit par masquer la « chose » elle-même. Le soin apporté à la recherche des documents, l'exactitude des références aux sources historiques et la connaissance générale de ces sources sont considérablement améliorés. C'est un élément - on pourrait dire le seul - qui justifie que l'on qualifie de scientifique la recherche historique. Cependant, les sources historiques ne sont que des fragments. L'histoire tente de rétablir, à partir de ces vestiges fragmentaires, la corrélation entre les événements. La référence aux sources est vérifiable, mais l'assemblage et l'interprétation des fragments demeurent une très large mesure à la discrétion du chercheur individuel. Il leur manque cet appui solide que donnent au chercheur, dans des sciences ayant atteint un plus haut degré maturité, les schémas d'analyse, ce que l'on appelle les hypothèses et les théories, qui évoluent en perpétuelle confrontation avec l'évolution de la connaissance empirique. Dans les sciences plus mûres, grâce à cette perpétuelle vérification, la forme d'investigation, le choix des informations et la mise au point des schémas généraux d'analyse ont une autonomie relativement plus étendue par rapport à la polarisation des valeurs qui prend racine dans des considérations extrascientifiques. En histoire, les groupements, les fractions partisanes et les idéaux auxquels s'identifie le chercheur dans sa propre société déterminent pour une très large part ce qu'il choisit de laisser dans l'ombre et la manière dont il établit les rapports. Le processus fait un peu penser à la construction d'une maison dans le style d'une époque avec des ruines d'édifices du passé. C'est la principale raison pour laquelle, comme le dit Ranke : « l'histoire est constamment récrite »."
 
Norbert Elias, La société de cour, 1969, Avant-propos : Sociologie et histoire, tr. fr. Pierre Kamnitzer et Jeanne Étoré, Flammarion, Champs essais, 1985, p. XXXIV-XXXVII.

 

 "La prétention des historiens à la scientificité repose avant tout sur la fiabilité des procédures par lesquelles ils présentent des restes détaillés du passé qu'ils ont extraits d'une multitude de sources. Comparée à la manière ancienne d'écrire l'histoire, la manière moderne de s'astreindre scrupuleusement à vérifier dans le détail la fiabilité des sources utilisées – et cela, que l'on rapporte des événements passés ou présents, se déroulant dans notre propre société ou dans des sociétés étrangères – représente un grand progrès. Il a conduit ceux qui étudient les sociétés sous l'angle de ce que nous appelons l' « histoire » à faire remonter à la lumière une masse toujours croissante de faits particuliers relatifs à chacune des périodes qu'ils distinguent entre la préhistoire et l'époque contemporaine. Notre représentation de ces périodes est devenue ainsi plus réaliste et moins spéculative. Cependant, alors que l'attention prêtée par les historiens au détail des événements est soumise à un contrôle professionnel rigoureux, la tâche qui leur incombe d'assembler tous ces détails en un tableau cohérent fait l'objet d'un contrôle beaucoup moins rigoureux. Leurs synthèses revêtent ainsi la forme de descriptions narratives dans lesquelles des faits élémentaires bien établis se trouvent reliés d'une manière stimulante pour l'imagination mais beaucoup moins assurée. Dans les récits des historiens, une grande latitude est laissée à l'intrusion de croyances et d'idéaux de caractère personnel. Appliquer à des groupes et à des individus du passé l'ensemble des critères servant à juger les contemporains passe chez les historiens pour une pratique normale et professionnellement acceptée. Rien n'est plus fréquent que de voir des historiens s'ériger en juges des hommes du passé, qui n'en peuvent mais, en prenant pour normes les valeurs de leur propre époque. Ils éveillent ainsi l’impression qu'aucune différence importante ne séparerait la préhistoire de l'époque présente, comme si aucun changement n'était intervenu dans le niveau de développement."
 
Norbert Elias, Du temps, 1984, tr. fr. Michèle Hulin, Fayard, p. 208-209.


  "[…] en histoire comme au théâtre, tout montrer est impossible, non pas parce qu'il faudrait trop de pages, mais parce qu'il n'existe pas de fait historique élémentaire, d'atome événementiel.
  Il est impossible de décrire une totalité et toute description est sélective ; l'historien ne lève jamais la carte de l'événementiel, il peut tout au plus multiplier les itinéraires qui le traversent. Comme l'écrit à peu près F. von Hayek, le langage nous abuse qui parle de la Révolution française ou de la Guerre de Cent ans comme d'unités naturelles, ce qui nous porte à croire que le premier pas dans l'étude de ces événements doit être d'aller voir à quoi ils ressemblent, comme on fait quand on entend parler d'une pierre ou d'un animal ; l'objet de l'étude n'est jamais la totalité de tous les phénomènes observables en un temps et en un lieu donnés, mais toujours certains aspects seulement qui en sont choisis ; selon la question que nous posons, la même situation spatio-temporelle peut contenir un certain nombre d'objets différents d'étude ; Hayek ajoute que, « selon ces questions, ce que nous avons l'habitude de considérer comme un événement historique unique peut éclater en une multitude d'objets de connaissance ; c'est une confusion sur ce point qui est principalement responsable de la doctrine, tellement en vogue aujourd'hui, selon laquelle toute connaissance historique est nécessairement relative, déterminée par notre « situation » et vouée au changement avec l'écoulement du temps ; le noyau de vérité que contient l'assertion concernant la relativité de la connaissance historique est que les historiens s'intéressent à divers moments à des objets différents, mais non qu'ils soutien­dront des opinions différentes sur le même objet ». Ajoutons que, si un même « événement » peut être dispersé entre plusieurs intrigues, inversement des données appartenant à des catégories hétérogènes – le social, le politique, le religieux... – peuvent composer un même événement ; c'est même un cas très fréquent : la majorité des événemen­ts sont des « faits sociaux totaux » au sens de Marcel Mauss ; à vrai dire, la théorie du fait social total veut dire tout simplement que nos catégories traditionnelles mutilent la réalité.

  Il est évidemment impossible de raconter la totalité du devenir et il faut choisir ; il n'existe pas non plus une catégorie particulière d'événements (l'histoire politique, par exemple) qui serait l'Histoire et s'imposerait à notre choix. Il est donc littéralement vrai d'affirmer, avec Marrou, que toute historiographie est subjective : le choix d'un sujet d'histoire est libre et tous les sujets se valent en droit ; il n'existe pas d'Histoire et pas davantage de « sens de l'histoire » : le cours des événements (tiré par quelque locomotive de l'histoire vraiment scientifique) ne s'avance pas sur une voie toute tracée. L'itinéraire que choisit l'historien pour décrire le champ événementiel peut être librement choisi et tous les itinéraires sont également légitimes (encore qu'ils ne soient pas également intéressants). Cela dit, la configuration du terrain événementiel est ce qu'elle est, et deux historiens qui auront emprunté la même route verront le terrain de la même manière ou discuteront très objectivement de leur désaccord."

 

Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, 1971, Points Histoire, 1979, p. 37-38.



  "Si tout ce qui est arrivé est également digne de l'histoire, celle-ci ne devient-elle pas un chaos  Comment un fait y serait-il plus important qu'un autre  Comment tout ne se réduit-il pas à une grisaille d'événements singuliers  La vie d'un paysan nivernais vaudrait celle de Louis XIV  ce bruit de klaxons qui monte en ce moment de l'avenue vaudrait une guerre mondiale... Peut-on échapper à l'interrogation historiste ? Il faut qu'il y ait un choix en histoire, pour échapper à l'éparpillement en singularités et à une indifférence où tout se vaut.  La réponse est double. D'abord l'histoire ne s'intéresse pas à la singularité des événements individuels, mais à leur spécificité […] ; ensuite les faits, comme on va voir, n'existent pas comme autant de grains de sable. L'histoire n'est pas un déterminisme atomique : elle se déroule dans notre monde, où effectivement une guerre mondiale a plus d'importance qu'un concert de klaxons ; à moins que – tout est possible – ce concert ne déclenche lui-même une guerre mondiale ; car les « faits » n'existent pas à l'état isolé : l'historien les trouve tout organisés en ensembles où ils jouent le rôle de causes, fins, occasions, hasards, prétextes, etc. Notre propre existence, après tout, ne nous apparaît pas comme une grisaille d'incidents atomiques ; elle a d'emblée un sens, nous la comprenons ; pourquoi la situation de l'historien serait-elle plus kafkéenne ? L'histoire est faite de la même substance que la vie de chacun de nous.
  Les faits ont donc une organisation naturelle, que l'historien trouve toute faite, une fois qu'il a choisi son sujet, et qui est inchangeable : l'effort du travail historique consiste justement à retrouver cette organisation : causes de la guerre de 1914, buts de guerre des belligérants, incident de Sarajevo; les limites de l'objectivité des explications historiques se ramènent en partie au fait que chaque historien parvient à pousser plus ou moins loin l'explication. À l'intérieur du sujet choisi, cette organisation des faits leur confère une importance relative: dans une histoire militaire de la guerre de 1914, un coup de main aux avant-postes importe moins qu'une offensive qui occupa à juste raison les grands titres des journaux ; dans la même histoire militaire, Verdun compte davantage que la grippe espagnole. Bien entendu, dans une histoire démographique, ce sera l'inverse. Les difficultés ne commenceraient que si l'on s'avisait de demander lequel, de Verdun et de la grippe, compte le plus absolument, du point de vue de l'Histoire. Ainsi donc : les faits n'existent pas isolément, mais ont des liaisons objectives ; le choix d'un sujet d'histoire est libre, mais, à l'intérieur du sujet choisi, les faits et leurs liaisons sont ce qu'ils sont et nul n'y pourra rien changer ; la vérité historique n'est ni relative, ni inaccessible comme un ineffable au-delà de tous les points de vue, comme un « géométral ». "


Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, 1971, Seuil, p. 50.



  "On exhorte traditionnellement les historiens à être strictement objectifs. Cet idéal fut défini par le grand historien Leopolod von Ranke lorsqu'il a déclaré que l'historien devait « montrer comment ça se passait en réalité ». Il regardait l'histoire comme la reconstruction précise de séries d'événements passés. Une telle objectivité est tout à fait appropriée lorsqu'on se propose de répondre aux questions : qui, quand, quoi et où ? Cependant, il faut garder à l'esprit que l'historien, relatant des faits reste malgré tout subjectif, parce qu'il porte des jugements de valeur lorsqu'il trie ces faits, et qu'il se montre sélectif quand il décide lesquels il conserve, et comment il les reliera les uns aux autres.
 La subjectivité imprègne chacune des étapes du travail de l'historien, surtout lorsque l'on cherche des réponses aux « pourquoi », comme c'est le cas quand on fait de l'histoire problématique. On ne peut arriver à formuler des explications sans faire usage de son propre jugement personnel, et celui-ci est inévitablement subjectif. Mais un exposé subjectif est, en règle générale, beaucoup plus stimulant qu'une analyse froidement objective, parce qu'il a une plus grande valeur heuristique."
 
Ernst Mayr, Histoire de la biologie, 1982, I, Chapitre 1, Le livre de poche, 1989, p. 27.

[1] Poète allemand (1759-1805).
[2] Prix Nobel de physique en 1918.
[3] Circonlocutions : figure qui consiste à envelopper la pensée dans un grand nombre de paroles pour ne pas l'exprimer nettement.

 


Date de création : 02/11/2005 @ 12:37
Dernière modification : 11/09/2018 @ 14:01
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