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Texte à méditer :  Aucune philosophie n'a jamais pu mettre fin à la philosophie et pourtant c'est là le voeu secret de toute philosophie.   Georges Gusdorf
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Hors des sentiers battus
La liberté dans l'histoire
  "Cette question des moyens par lesquels la liberté se crée un monde nous conduit au coeur même du phénomène de l'histoire. Si la liberté comme telle est en premier lieu le concept intérieur, les moyens sont au contraire quelque chose d'extérieur, de phénoménal, qui se présente donc dans l'histoire telle qu'elle s'offre immédiatement aux yeux. Or l'image première de l'histoire nous montre les actions des hommes qui émanent de leurs besoins, de leurs passions, de leurs intérêts comme des représentations et buts qu'ils se forment à partir d'elles, de leurs caractères et de leurs dons ; et cela de telle manière que dans ce spectacle de l'activité, ce sont ces besoins, passions et intérêts, etc., qui apparaissent comme les seuls mobiles. Les individus se proposent bien, pour une part, des buts généreux, ils veulent un certain bien, mais de telle manière que ce bien même est de nature limitée (par exemple le noble amour de la patrie, mais qui, éventuellement, est celui d'un pays dont l'importance au regard du monde et de la finalité générale du monde est insignifiante) [...]. Mais, pour une autre part, ce sont les passions, les fins de l'intérêt particulier, la satisfaction de l'égoïsme qui ont le plus de puissance ; elles tiennent leur force de ce qu'elles ne respectent aucune des bornes que le droit et la moralité veulent leur fixer et de ce que la puissance naturelle de la passion a plus d'affinité immédiate avec l'homme qu'une éducation artificielle et longue visant à l'ordre et à la modération, au droit et à la moralité.
   Lorsque nous considérons ce spectacle des passions et les conséquences de leur déchaînement, lorsque nous voyons la déraison s'associer non seulement aux passions, mais aussi et surtout aux bonnes intentions et aux fins légitimes, lorsque l'histoire nous met devant les yeux le mal, l'iniquité, la ruine des empires les plus florissants qu'ait produits le génie humain, lorsque nous entendons avec pitié les lamentations sans nom des individus, nous ne pouvons qu'être remplis de tristesse à la pensée de la caducité en général. Et étant donné que ces ruines ne sont pas seulement l'oeuvre de la nature mais encore de la volonté humaine, le spectacle de l'histoire risque à la fin de provoquer une affliction morale et une révolte de l'esprit du bien, si tant est qu'un tel esprit existe en nous. On peut transformer ce bilan en un tableau des plus terrifiants, sans aucune exagération oratoire, rien qu'en relatant avec exactitude les malheurs infligés à la vertu, l'innocence, aux peuples et aux États et à leurs plus beaux échantillons. On en arrive à une douleur profonde, inconsolable que rien ne saurait apaiser. Pour la rendre supportable ou pour nous arracher à son emprise, nous nous disons : Il en a été ainsi ; c'est le destin ; on n'y peut rien changer ; et fuyant la tristesse de cette douloureuse réflexion, nous nous retirons dans nos affaires, nos buts et nos intérêts présents, bref, dans l'égoïsme qui, sur la rive tranquille, jouit en sûreté du spectacle lointain de la masse confuse des ruines. Cependant, dans la mesure où l'histoire nous apparaît comme l'autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des États et la vertu des individus, la question se pose nécessairement de savoir pour qui, à quelle fin ces immenses sacrifices ont été accomplis. C'est par cette question que nous commençâmes notre méditation. Or dans tous les faits troublants qui peuplent ce tableau, nous ne voulons voir que des moyens au service de ce que nous affirmons être la destination substantielle, la fin ultime absolue ou, ce qui revient au même, le véritable résultat de l'histoire universelle. Nous avons généralement évité de nous engager dès le commencement dans la voie des réflexions, de passer directement de l'image des faits particuliers à leur sens général. D'ailleurs ces réflexions sentimentales n'ont aucun intérêt à s'élever au-dessus de ces considérations et des sentiments qui en dérivent, et résoudre réellement les énigmes de la Providence dont nous avons fait état. Il leur convient plutôt de se complaire mélancoliquement dans les sublimités vides et stériles que leur inspire ce premier bilan né".
 
Hegel, La Raison dans l'histoire, 1830, Chapitre II. La réalisation de l'Esprit dans l'histoire, 2. LES MOYENS DE LA RÉALISATION, Les mobiles historiques, tr. fr. Kostas Papaioannou, 10/18 p. 101-104.


  "[...] l'idée que nous nous faisons de la liberté et de la nécessité diminue ou s'accroît progressivement selon le lien plus ou moins étroit entre une manifestation de la vie d'un homme et le monde extérieur, son plus ou moins grand recul dans le temps et sa plus ou moins grande dépendance des causes parmi lesquelles nous examinons cette manifestions. De sorte que si nous examinons le cas d'un homme dont le lien avec le monde extérieur est le mieux connu, le laps de temps entre l'acte et le jugement le plus long et les causes de l’acte les plus accessibles, nous avons l'impression de la plus grande nécessité et de la liberté la plus réduite.Mais si nous considérons un homme dans la dépendance la moindre des conditions extérieures ; si son acte a été accompli dans l'ins­tant le plus proche de l’instant présent, et que les causes de son acte nous soient accessibles, nous aurons l'impression de la nécessité la plus réduite et de la plus grande liberté.
  Mais dans un cas comme dans l'autre, nous aurions beau changer notre point de vue, préciser le lien qui rattache l'homme au monde extérieur, ou le considérer comme compréhensible, nous aurions beau augmenter ou réduire le laps de temps, comprendre ou non les causes, nous ne pourrions jamais nous représenter ni une liberté totale ni une nécessité totale.

    1° Nous aurions beau nous représenter l'homme soustrait aux influences du monde extérieur, nous n'arriverions jamais à la notion de liberté dans l'espace. Chacun des actes de l'homme est inévitablement conditionné par son corps même et par ce qui l'entoure. Je lève le bras et je le baisse.Mon acte paraît être libre ; mais en me demandant si je pouvais lever le bras dans toutes les directions , je vois que je l'ai levé dans la direction où ce geste rencontrait le moins d'obstacles, tant de la part des corps qui m’entouraient que du fait de mon ­propre corps. Si de toutes les directions possibles j’en ai choisi une, je l'ai fait parce que dans cette direction il y avait le moins d'obstacles.Pour que mon geste eût été libre, il aurait été nécessaire qu'il ne rencontrât aucun obstacle. Pour nous représenter l'homme libre, nous devons nous le représenter hors de l'espace, ce qui est évidemment impossible.
    2° Nous aurions beau rapprocher le moment du jugement de celui de l'acte, nous n'arriverions jamais à la notion de liberté dans le temps. Car si je considère un acte accompli il y a une seconde, je n'en dois pas moins reconnaître qu’il n’est pas libre car l'acte est enchaîné au moment où il a été accompli. Puis-je lever le bras ? je le lève ; mais je me demande : pouvais-je ne pas le lever à ce moment maintenant passé ? Afin de m'en assurer je ne le lève pas dans le moment qui suit. Mais je ne l'ai pas levé au moment précis où je me suis posé la question de la liberté. Le temps a passé qu’il n’a pas été en mon pou­voir de retenir, et le bras que j'ai levé alors et l'air dans lequel j'ai fait ce mouvement ne sont plus l'air qui m'entoure main­tenant et le bras que je ne lève pas en ce moment. Le moment s’est fait le premier mouvement ne peut revenir et, à ce moment, je ne pouvais faire qu'un seul mouvement, et quelque mouvement que j'eusse fait, ce mouvement ne pouvait être unique. Le fait qu'à la minute qui suit je n’ai pas levé le bras ne prouve pas que jene pouvais pas le lever. Et comme je ne pouvais faire qu’un seul mouvement à un moment donné, il ne pouvait être autre. Pour se le représenter libre, il faut se le représenter dans le présent, à la limite du passé et de l'avenir, c'est-à-dire hors du temps, ce qui est impossible.
    3° La difficulté de comprendre la cause aurait beau s'ac­croître, nous n'arriverons jamais à la représentation d'une liberté absolue, c'est-à-dire à l'absence d'une cause. Quelque incompréhensible que nous soit la cause de l'expression d'une volonté dans n'importe lequel de nos actes ou de ceux d'autrui, la première exigence de l'esprit est d’en supposer et d'en rechercher la cause sans laquelle aucun phénomène n'est concevable. Je lève le bras pour accomplir un acte indépen­dant de toute cause, mais le fait de vouloir accomplir un acte sans cause est la cause de mon acte.
  Mais même si, nous représentant un homme absolument soustrait à toutes les influences, considérant seulement son acte instantané dans le présent et supposant qu'aucune cause ne l'a provoqué, nous admettons un réseau infinitésimal de nécessité égal à zéro, même alors nous n'arriverons pas à la notion de la liberté absolue de l'homme ; car un être imperméable aux influences du monde extérieur, se trouvant hors du temps et indépendant des causes, n'est plus un homme. [...]

  La raison exprime les lois de la nécessité.La conscience exprime l'essence de la liberté. [...]
  La liberté que rien ne limite est l'essence de la vie dans la conscience de l'homme.La nécessité [...] est la raison humaine [...]
  La liberté de l'homme se distingue de toutes les autres forces en ce que l'homme a conscience de cette force ; mais pour la raison elle n'en diffère en rien. [...]
  L’histoire étudie les manifestations de la liberté humaine par rapport au monde extérieur, dans le temps et dans la dé­pendance des causes, c'est-à-dire qu'elle définit cette liberté d'après les lois de la raison ; c'est pourquoi l'histoire n'est une science que dans la mesure où cette liberté est définie par ces lois. [...]
  Dans les sciences expérimentales, nous appelons lois de la nécessité ce qui nous est connu ; ce qui nous est inconnu, force vitale. La force vitale n'est que l'expression du résidu inconnu de ce que nous savons de l'essence de la vie. [...]
  De même, dans l'histoire, nous appelons ce qui nous est connu lois de la nécessité ; ce qui nous est inconnu, liberté.La liberté, pour l'histoire, n'est que l'expression du résidu inconnu de ce que nous savons des lois de la vie humaine. [...]
  Ce n'est qu'en limitant cette liberté à l'infini, c'est-à-dire en la considérant comme une quantité infinitésimale, que nous nous convaincrons de l'impossibilité absolue de pénétrer les causes, et dès lors, au lieu de rechercher ces causes, l'histoire se don­nera pour tâche la recherche des lois. [...]
  Cette voie, toutes les sciences humaines l'ont suivie. Arri­vant à l’infiniment petit, les mathématiques, la plus exacte des sciences, abandonnent la méthode de fractionnement au profit de la nouvelle méthode de totalisation des inconnues infiniment petites.En renonçant à la notion de cause, les mathématiques recherchent une loi, c'est-à-dire des propriétés communes à tous les éléments inconnus infiniment petits. [...]"

 

Tolstoï, Guerre et Paix, 1869, épilogue.


  "À la fin de 1811, l'Europe occidentale procéda à l'armement intensif et à la concentration de ses forces, et en 1812 ces forces, des millions d'hommes (y compris ceux qui transportaient et nourrissaient les armées) se mirent en marche d'Ouest en Est, vers les frontières de la Russie, vers lesquelles, à partir de 1811 également, affluaient les forces russes. Le 12 juin, les armées occidentales franchirent ces frontières et la guerre commença, c'est-à-dire un événement contraire à la raison et à la nature humaine. Des millions d'hommes commirent les uns à l'égard des autres plus de forfaits, - mensonges, trahisons, vols, émissions de fausses monnaies, pillages, incendies et meurtres, - que n'en contiennent depuis des siècles les archives de tous les tribunaux du monde, cependant qu'au cours de cette période les hommes coupables de ces crimes ne les considéraient pas comme des crimes.
    Qu'est-ce qui déclencha cet événement extraordinaire ? Quelles en furent les causes ? Les historiens disent avec une naïve assurance que les causes de cet événement ont été l'offense faite au duc d'Oldenbourg, l'inobservation du système continental, l'ambition de Napoléon, la fermeté d'Alexandre, les erreurs des diplomates, etc.
  Il eût donc suffique Metternich, Roumiantsev ou Talleyrand se fussent appliqués, entre une audience et un raout, à mieux rédiger une note, ou bien que Napoléon eût écrit à Alexandre - Monsieur mon frère, je consens à rendre le duché au duc d'Oldenbourg, et la guerre n'aurait pas eu lieu.
    On comprend que les choses soient apparues sous ce jour aux contemporains. On comprend que selon Napoléon la guerre ait été provoquée par les intrigues de l'Angleterre (comme il le dit à Sainte-Hélène), que pour les membres du Parlement anglais elle ait été due à l'ambition de Napoléon, que le due d'Oldenbourg l'ait attribuée à la violence dont il avait été victime, que les marchands en aient vu la cause dans le blocus continental qui ruinait l'Europe, tandis qu'il semblait aux vieux militaires et aux généraux qu'il fallait faire la guerre pour les sortir de leur inaction, cependant que les légitimistes de l'époque croyaient indispensable de restaurer les bons principes et que les diplomates s'imaginaient que tout était arrivé parce qu'on n'avait pas assez soigneusement caché à Napoléon le traité d'alliance de 1809 entre l'Autriche et la Russie et maladroite- ment rédigé le mémorandum N° 178. On comprend que toutes ces raisons et d'autres encore, dont le nombre infini dépend de l'infinité des différents points de vue, aient été valables pour les contemporains, mais pour nous qui contemplons dans toute son ampleur la grandeur de l'événement et scrutons son sens terrible et simple, ces raisons apparaissent insuffisantes. Il nous est incompréhensible que des millions d'hommes, des chrétiens, aient pu subir, de telles souffrances et s'entretuer parce que Napoléon aimait le pouvoir, Alexandre était ferme, l'Angleterre intrigantes et le due d'Oldenbourg offensé. On ne conçoit pas le rapport qu'avaient ces circonstances avec le fait même de ces meurtres et de ces violences. Pourquoi, un duc ayant été offensé, des milliers d'hommes venus de l'autre bout de, l'Europe tuaient et ruinaient les habitants des provinces de Moscou et de Smolensk et se faisaient tuer par eux ?
    À nous, qui ne sommes pas historiens, que le processus même de la recherche n'obnubile pas et qui, en conséquence, contemplons l'événement en gardant intact notre bon sens, il nous apparaît que le nombre de ces causes dépasse, le calcul. À mesure que nous avançons dans leur recherche, nous en découvrons toujours de nouvelles, et quelle que soit la cause ou la série de causes envisagée, toutes paraissent également exactes con- sidérées en elles-mêmes et également fausses vu leur insignifiance en regard de l'énormité de l'événement qu'elles étaient incapables de produire (en dehors de leur coïncidence avec toutes les autres). Le désir ou le refus de rengager de n'importe quel caporal français nous parait une cause tout aussi valable que le refus de Napoléon de retirer ses troupes derrière la Vistule ou de rendre le duché d'Oldenbourg ; car si ce caporal n'avait pas repris du service et qu'un autre, un troisième, un millième caporal ou soldat avait agi de même, il y aurait eu
    Autant d'hommes de moins dans l'armée de Napoléon et la guerre n'aurait pu avoir lieu.
    Si Napoléon ne s'était pas jugé offensé qu'on eût exigé le retrait de ses troupes derrière la Vistule et ne les avait pas fait avancer, il n'y aurait pas eu de guerre ; mais si les sergents n'avaient pas voulu rengager, il n'y aurait pas eu de guerre non plus. Et il n'y en aurait pas eu non plus sans les intrigues anglaises, sans le duc d'Oldenbourg, sans l'offense que ressentit Alexandre, sans le régime du pouvoir absolu en Russie, sans la Révolution française, le Directoire et l'Empire consécutifs à celle-ci, sans tout ce qui a produit la Révolution française, et ainsi de suite. En l'absence de l'une de ces causes, rien n'aurait pu arriver. Ainsi donc toutes ces causes, des milliards, coïncidèrent pour aboutir à ce qui s'est produit. Par conséquent, l'événement ne fut pas dû à telle ou telle cause, mais l'événement s'est produit uniquement parce qu'il devait se produire. Reniant leurs sentiments humains et leur raison humaine, ces millions d'hommes devaient se diriger d'Ouest en Est et tuer leurs semblables, exactement comme plusieurs siècles auparavant des millions d'hommes allaient d'Est en Ouest tuant leurs semblables.
    Les actes de Napoléon et d'Alexandre dont dépendait, semblait-il, que les événements eussent lieu ou non, étaient aussi peu libres que l'acte de n'importe quel soldat qui partait en campagne désigné par le sort ou recruté. Il ne pouvait en être autrement, parce que l'accomplissement de la volonté de Napoléon et d'Alexandre (dont dépendait, semblait-il, l'événement) nécessitait la coïncidence d'un nombre incalculable de circonstances et qu'à défaut d'une seule d'entre elles, l'événement n'eût pu se produire. Il fallait que les millions d'hommes qui détenaient la force effective, les soldats qui tiraient, transportaient les vivres et les canons, il fallait qu'ils voulussent bien accomplir la volonté d'autres hommes isolés et faibles, et qu'ils eussent été amenés à cela par diverses raisons compliquées et en nombre infini."
   
Tolstoï, Guerre et paix, 1869, Tome troisième, Première partie, Chapitre premier, tr. fr. Boris de Schloezer, 1960, Le Club français du livre, p. 711-713.

 

  "Napoléon avait entrepris la campagne de Russie parce qu'il ne pouvait pas ne pas venir à Dresde, parce qu'il ne pouvait pas ne pas y être grisé par les honneurs, ne pouvait pas ne pas revêtir l'uniforme polonais, ne pas céder à l'excitation d'une belle matinée de juin, ne pas s'abandonner à la colère en présence de Kourakine, puis de Balachov.
  Alexandre s'était refusé à tous pourparlers parce qu'il se sentait personnellement offensé. Barclay de Tolly s'efforçait de commander l'armée de son mieux pour accomplir son devoir et mériter le renom d'un grand capitaine. Rostov s'était lancé à l'attaque contre les Français parce qu'il n'avait pu résister à l'envie de galoper en rase campagne. Et c'est exactement ainsi qu'agissaient selon leur nature, leurs habitudes, leurs desseins, les conditions dans lesquelles ils se trouvaient, les innombrables individus qui prenaient part à cette guerre. Ils avaient peur, faisaient des embarras, se réjouissaient, s'indignaient, raisonnaient, croyant savoir ce qu'ils faisaient et persuadés qu'ils le faisaient dans leur propre intérêt, et tous n'étaient que les instruments inconscients de l'histoire et accomplissaient une oeuvre qui leur était cachée mais que nous comprenons. Tel est le sort invariable de tous les hommes d'action qui sont d'autant moins libres qu'ils occupent une place élevée dans la hiérarchie sociale. Les acteurs de l'an 1812 ont depuis longtemps quitté la scène.
  Les intérêts personnels qu'ils poursuivaient ont disparu sans laisser de trace et seuls subsistent pour nous les résultats historiques de cette époque. Mais si nous admettons que les habitants de l'Europe DEVAIENT s'enfoncer, sous la conduite de Napoléon, au coeur de la Russie et y périr, toute la conduite contradictoire, absurde et cruelle de ceux qui ont participé à cette guerre nous devient compréhensible.
  La Providence contraignait chacun de ces hommes à contribuer, tout en poursuivant ses buts personnels, à la réalisation d'un immense dessein dont aucun d'eux (ni Napoléon, ni Alexandre, ni moins encore l'un quelconque des combattants) n'avait la moindre idée."
 
Tolstoï, Guerre et paix, 1869, Tome troisième, Deuxième partie, Chapitre premier, tr. fr. Boris de Schloezer, 1960, Le Club français du livre, p. 803-804.

 

  "L'histoire étudie les manifestations de la liberté humaine dans ses relations avec le monde extérieur, dans le temps et dans sa dépendance des causes, c'est-à-dire qu'elle définit cette liberté en lui appliquant les lois de la raison ; c'est pourquoi l'histoire n'est une science que dans la mesure où cette liberté est déterminée par ces lois.
  Pour l'histoire, reconnaître la liberté des hommes en tant que force capable d'influencer les événements historiques, donc non soumise à des lois, équivaudrait à la reconnaissance par l'astronomie d'une force libre mouvant les corps célestes.
  L'admettre rendrait impossible l'existence des lois, autrement dit rendrait impossible toute science. Si ne fût-ce qu'un seul corps se meut librement, alors les lois de Képler et de Newton n'existent plus et il n'est plus possible de comprendre le mouvement des corps célestes. S'il existe ne fût-ce qu'un seul acte libre humain, alors il n'existe plus une seule loi historique et il n'est plus possible de comprendre les événements historiques."
 
Tolstoï, Guerre et paix, 1869, Épilogue, Deuxième partie, Chapitre 10, tr. fr. Boris de Schloezer, 1960, Le Club français du livre, p. 1435.

 

  "La loi de l'histoire concerne l'homme. Une parcelle de matière ne peut nous dire qu'elle éprouve nullement le besoin d'attirer ou de repousser et que c'est faux ; mais l'homme qui est l'objet de l'histoire dit tout net : je suis libre et je ne suis donc pas soumis aux lois.
  La présence de ce problème de la liberté de l'homme se perçoit à chaque pas dans l'histoire, même s'il n'est pas formulé.
  Les historiens qui ont sérieusement réfléchi sont tous arrivés à cette question. Toutes les contradictions et les obscurités de l'histoire, la voie fausse que suit cette science proviennent uniquement de ce que la question n'a pas été résolue.
 Si la volonté de tout homme était libre, c'est-à-dire si chacun pouvait agir comme il l'entend, alors toute histoire serait une série de hasards incohérents.
  Si même au cours d'un millénaire un homme sur des millions avait la possibilité d'agir librement, c'est-à-dire à sa guise, il est évident qu'un seul acte libre de cet homme, contraire aux lois, anéantirait la possibilité d'existence de quelque loi que ce soit pour toute l'humanité."
 
Tolstoï, Guerre et paix, 1869, Épilogue, Deuxième partie, Chapitre 8, tr. fr. Boris de Schloezer, 1960, Le Club français du livre, p. 1420.

 
  "6. - Enfin, sixième point, essentiel à mes yeux : l'importance des plus réduite qu'ont, selon moi, les prétendus grands hommes dans les événements historiques.
 L'étude d'une époque aussi tragique, aussi riche en événements formidables et si proche de nous, dont les traditions sont encore vivantes, m'a convaincu jusqu'à l'évidence que les causes des événements historiques ne sont pas accessibles à notre intelligence. Dire (ce qui paraît très simple) que les causes des événements de 1812 résident dans l'esprit de conquête de Napoléon et dans la fermeté patriotique de l'empereur Alexandre est aussi dénué de sens que de dire que la chute de l'empire romain est due à la décision qu'a prise tel chef barbare de conduire ses armées vers l'Occident, ou à ce que tel empereur romain gouvernait mal l'État, ou encore qu'une montagne minée s'est écroulée à cause du dernier coup de pioche du dernier ouvrier.
  Un événement où des millions d'individus se sont entretués, qui a entraîné la mort de cinq cent mille d'entre eux, ne peut avoir pour cause la volonté d'un seul homme; de même qu'un homme ne peut seul faire s'écrouler une montagne, il ne peut obliger cinq cent mille hommes à mourir. Mais alors, quelles sont les causes ? D'après certains historiens, ce serait l'esprit de conquête des Français, le patriotisme de la Russie. D'autres parlent des idées démocratiques que les armées de Napoléon apportaient avec elles et de la nécessité pour la Russie de resserrer ses liens avec l'Europe, etc. Mais comment donc se fait-il que des millions de gens se sont entretués ? Qui leur en a donné l'ordre ? Chacun voit clairement, semble-t-il, qu'il ne pouvait en résulte,- aucun bien pour personne, mais que tous devaient s'en trouver plus mal. Pourquoi donc l'ont-ils fait ? On peut avancer et on avance quantité d'explications des causes de cet événement absurde ; mais la multiplicité des causes qu'on invoque, qui toutes convergent vers un même but, prouve simplement qu'elles sont innombrables et qu'aucune d'elles ne peut être dite la cause.
  Pourquoi des millions d'hommes se sont-ils entretués alors que depuis la création du monde nul n'ignore que c'est mal agir tant du point de vue physique que moral ?
 Parce que cela devait inévitablement se produire, parce qu'en agissant ainsi ces hommes accomplissaient celle loi élémentaire, zoologique, à laquelle obéissent les abeilles en s'entretuant à l'automne et les mâles des animaux qui se battent entre eux au printemps. On ne peut donner d'autre réponse à celle terrible question.
  Celle vérité n'est pas seulement évidente, elle est innée en tout homme ; il ne vaudrait donc pas la peine de la démontrer s'il n'existait en l'homme un autre sentiment, la conscience qu'il est libre lorsqu'il agit.
  En considérant l'histoire d'un point de vue général, nous sommes persuadés que les événements sont régis par une loi éternelle ; mais les considérons-nous de notre point de vue personnel, nous sommes convaincus du contraire.
  L'homme qui en tue un autre, Napoléon qui donne l'ordre de passer le Niémen, vous et moi qui faisons une demande d'affectation, qui levons ou baissons le bras, tous nous sommes convaincus sans éprouver le moindre doute que chacun de nos actes est fondé sur des motifs raisonnables et notre libre volonté, et qu'il dépend de nous d'agir ainsi ou autrement. Et cette conviction est si naturelle et si précieuse à chacun de nous qu'en dépit des preuves qu'apporte l'histoire et des statistiques criminelles (qui nous montrent que les actes des autres ne sont pas libres), nous étendons la conscience de notre liberté à tous nos actes.
  La contradiction paraît irréductible. En accomplissant un acte, je suis certain que je l'accomplis par ma volonté ; en considérant cet acte en tant qu'intégré à la vie de l'humanité (dans sa signification historique), je vois que cet acte était prédéterminé et inévitable. En quoi consiste l'erreur ?
  Les observations psychologiques faites sur cette capacité qu'a l'homme de motiver rétrospectivement l'acte aussitôt accompli par une série de raisonnements soi-disant libres (je compte développer ceci plus en détail ailleurs) confirment l'hypothèse que la conscience qu'il a d'accomplir librement une certaine catégorie d'actes est trompeuse. Mais les mêmes observations psychologiques montrent qu'il est une autre catégorie d'actes où la conscience de la liberté n'est pas rétrospective, mais instantanée et incontestable. Quoi que disent les matérialistes, je peux incontestablement accomplir un acte ou m'en abstenir, lorsque cet acte ne met en cause que moi. C'est incontestablement de mon propre gré que je viens de lever et d'abaisser le bras. Je peux à ce moment même m'arrêter d'écrire. Vous pouvez à ce moment même cesser de lire. C'est incontestable- ment par ma seule volonté et en dehors de tout obstacle que je viens de me transporter en pensée en Amérique ou d'aborder n'importe quel problème mathématique. Je puis, pour faire l'expérience de .ma liberté, lever et abaisser avec force mon bras. Je l'ai fait. Mais un enfant se tient devant moi ; je lève la main et avec la même force, je veux la baisser sur l'enfant. JE NE PEUX PAS le faire. Un chien se jette sur cet enfant. JE NE PEUX PAS ne pas lever la main sur le chien. Je suis un soldat et je marche dans le rang ; je ne peux pas ne pas suivre le mouvement dit régiment. Je ne puis dans une bataille ne pas aller à l'attaque avec mon régiment et ne pas fuir quand tous fuient autour de moi. Si je défends un accusé devant le tribunal, je ne puis me taire ou ne pas savoir à l'avance ce que je vais dire. Je ne peux pas ne pas cligner des yeux si un coup est porté à mes yeux.
  Ainsi, il y a deux sortes d'actes. Les uns dépendants, les autres indépendants de ma volonté. Et l'erreur qui conduit à la contradiction tient uniquement au fait que j'étends illégalement ma conscience de la liberté (qui accompagne légitimement tout acte se rapportant à mon être dans sa plus haute abstraction) jusqu'aux actes accomplis en liaison avec d'autres hommes et dépendants d'autres libres arbitres. Fixer la limite entre les deux domaines, celui de la liberté et celui de la nécessité, est très difficile ; c'est là la tâche unique et essentielle de la psychologie ; mais lorsqu'on observe les conditions dans lesquelles notre liberté ou notre dépendance se manifeste avec le plus de force, il est impossible de ne pas s'apercevoir que plus notre activité est abstraite, et donc moins liée à l'activité d'autrui, plus elle est libre ; et que, au contraire, plus notre activité est liée à celle d'autrui, moins elle est libre.
  Le lien le plus fort, le plus indestructible, le plus pesant et le plus durable qui nous rattache à nos semblables, est ce qu'on nomme le pouvoir exercé sur autrui, le pouvoir, pris dans son vrai sens, n'étant que la plus forte dépendance dans laquelle on se trouve à l'égard des autres."
 
Tolstoï, Guerre et paix, 1869, Appendice, tr. fr. Boris de Schloezer, 1960, Le Club français du livre, p. 1447-50.


  "L'élucidation parfaite, la connaissance achevée de la nécessité d'un événement historique peut, pour nous qui agissons, devenir un moyen d'apporter de la raison dans l'histoire ; mais l'histoire, considérée « en soi », n'a pas de raison, elle n'est pas une « essence » de quelque espèce que ce soit, ni un « esprit » devant lequel nous devrions nous incliner, ni une « puissance », mais une récapitulation conceptuelle des événements qui résultent du processus de vie social des hommes. Personne n'est appelé à la vie ou tué par l' « Histoire » ; l'histoire ne pose aucune tâche ni n'en résout aucune. Il n'y a que des hommes réels qui agissent, qui surmontent des obstacles, qui peuvent arriver à diminuer le mal individuel ou général qu'eux-mêmes ou les forces de la nature ont créé. L'autonomisation panthéiste de l'histoire en un être substantiel unitaire n'est rien d'autre qu'une métaphysique dogmatique. [...]
  L'éventualité d'un retour à la barbarie n'est jamais totalement exclue. Cette rechute peut être déterminée par des catastrophes extérieures, mais aussi par des causes qui dépendent des hommes eux-mêmes. Les grandes invasions sont certes un événement du passé ; mais sous la surface trompeuse du présent se cachent, à l'intérieur des États civilisés, des tensions qui peuvent très bien provoquer de terribles chocs en retour. Le Fatum ne règne sur les événements humains que dans la mesure où la société n'est pas capable de diriger ses affaires consciemment, dans son propre intérêt. Lorsque la philosophie de l'histoire contient encore l'idée d'un sens de l'histoire, obscur, mais agissant de façon autonome et souveraine (sens que l'on tente de représenter par des schémas, des constructions logiques et des systèmes), il convient de lui opposer qu'il n'y a dans le monde de sens et de raison que dans la stricte mesure où les hommes les réalisent en lui."

 

Max Horkheimer, Les Débuts de la philosophie bourgeoise de l'histoire, 1930, Payot, 1970, p. 111-112 et 135.



  "Quand tout aura été accompli, alors et alors seulement l'actuel égalera le possible, parce qu'il n'y aura plus que du passé. À ce moment, il n'y aura plus de sens à dire que l'histoire, autrement conduite par les hommes, aurait pu être différente : dans l'hypothèse d'une histoire achevée, d'un monde totalisé, ces autres possibilités deviennent imaginaires et tout être concevable se réduit à l'être qui a été. Mais justement nous ne sommes pas spectateurs d'une histoire achevée, nous sommes acteurs dans une histoire ouverte, notre praxis réserve la part de ce qui n'est pas à connaître mais à faire, elle est un ingrédient du monde et c'est pourquoi le monde n'est pas seulement à contempler mais encore à transformer. C'est l'hypothèse d'une conscience sans avenir et d'une fin de l'histoire qui est pour nous irreprésentable. Toujours donc, tant qu'il y aura des hommes, l'avenir sera ouvert, il n'y aura le concernant que des conjectures méthodiques et non un savoir absolu. Toujours en conséquence « la dictature de la vérité » sera la dictature de quelqu'un et elle apparaîtra à ceux qui ne s'y rallient pas comme arbitraire pur."

 

Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur. Essai sur le problème communiste, 1948, 1ère partie, chapitre III, Gallimard idées, 1980, p. 191-192.

 

 


Date de création : 02/11/2005 @ 14:06
Dernière modification : 20/02/2024 @ 12:48
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