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Texte à méditer :  La solution du problème de la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.  Wittgenstein
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Hors des sentiers battus
La désobéissance civile
  "Socrate : Faut-il croire que ce que nous disons est vrai, que la foule en convienne ou non, et que, quel que soit le sort, plus rigoureux encore ou plus doux qui nous est réservé, il n’en est pas moins certain que l’injustice dans tous les cas est pour celui qui la commet un mal et une honte ? L’affirmons-nous oui ou non ?
Criton : Nous l’affirmons.
Socrate : On ne doit donc jamais commettre l’injustice ?
Criton : Non assurément.
Socrate : On ne doit donc pas non plus répondre à l’injustice par l’injustice, puisqu’il n’est jamais permis d’être injuste.
Criton : Il est clair que non.
Socrate : Et faire du mal, Criton, le doit-on ou non ?
Criton : Non assurément, Socrate.
Socrate : Mais rendre le mal pour le mal, cela est-il juste ou injuste ?
Criton : Non, cela n’est pas juste.
Socrate : C’est qu’entre faire du mal aux gens et être injuste il n’y a pas de différence.
Criton : Tu dis vrai.
Socrate : Il ne faut donc pas répondre à l’injustice par l’injustice, ne faire du mal à aucun homme quoi qu’il nous fait."

Platon, Criton, 49a—49c.

 

  "Qu'est-ce donc que ta sagesse, si tu ne sais pas que la patrie est plus précieuse, plus respectable, plus sacrée qu’une mère, qu’un père et que tous les ancêtres, et qu’elle tient un plus haut rang chez les dieux et chez les hommes sensés ; qu’il faut avoir pour elle, quand elle est en colère, plus de vénération, de soumission et d’égards que pour un père, et, dans ce cas ou la ramener par la persuasion, ou faire ce qu’elle vous ordonne de souffrir, se laisser frapper, ou enchaîner ou conduire à la guerre pour y être blessé ou tué ; qu’il faut faire tout cela parce que la justice le veut ainsi ; qu’on ne doit ni céder, ni reculer , ni abandonner son poste, mais qu’à la guerre, au tribunal et partout il faut faire ce qu’ordonnent l’État et la patrie, sinon la faire changer d’idée par les moyens qu’autorise la loi. Quant à la violence, si elle est impie à l’égard d’une mère ou d’un père, elle l’est bien davantage à l’égard de la patrie."
 
Platon, Criton 51a-b.

 

  "Ils sont vraiment extraordinaires, les récits de la vaillance que la liberté met au coeur de ceux qui la défendent ! Mais ce qui arrive, partout et tous les jours : qu’un homme seul en opprime cent mille et les prive de leur liberté, qui pourrait le croire, s’il ne faisait que l’entendre et non le voir ? Et si cela n’arrivait que dans des pays étrangers, des terres lointaines et qu’on vînt nous le raconter, qui ne croirait ce récit purement inventé ?
  Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche... S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas ; même si ce qu’il doit avoir le plus à coeur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme."
 
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire ou Contr'un, 1549, Librio, 2013, p. 12-13 (orthographe modernisée)

 
  "Une convention où je m’engage à ne pas me défendre de la violence par la violence est toujours nulle. En effet, nul ne peut transmettre son droit de se protéger de la mort, des blessures et de l’emprisonnement, ou s’en dessaisir, puisque c’est à seule fin d’éviter ces choses que l’on se dessaisit de quelque droit que ce soit. Aussi la promesse de ne pas résister à la violence ne transmet-elle des droits dans aucune convention, et ne crée-t-elle pas d’obligation. En effet, encore qu’un homme puisse stipuler dans une convention : Si je ne fais pas ceci ou cela, tue-moi, il ne saurait stipuler : si je ne fais pas cela je ne résisterai pas quand tu viendras me tuer. Car l’homme choisit naturellement le moindre des deux maux, c’est-à-dire le risque de mourir au cas où il résisterait, de préférence au plus grand, qui est la mort certaine et immédiate s’il ne résistait pas. La vérité de tout cela est concédée par tous les hommes, en ce qu’ils font mener les criminels au supplice ou à la prison par des hommes armés, nonobstant le fait que ces criminels aient accepté la loi qui les condamne."

 
Thomas Hobbes, Le Léviathan,1651, Chapitre 14, tr. fr. Jules Tricot, Vrin.

 

  "On ne saurait concevoir que chaque citoyen soit autorisé à interpréter les décisions ou lois nationales. Sinon, chacun s’érigerait ainsi en arbitre de sa propre conduite […]
 Tout citoyen, on le voit, est non pas indépendant, mais soumis à la nation, dont il est obligé d’exécuter tous les ordres. Il n’a aucunement le droit de décider quelle action est équitable ou inique, d’inspiration excellente ou détestable. Tant s’en faut ! L’État on l’a vu, est en même temps qu’un corps, une personnalité spirituelle ; la volonté de la nation devant passer, par suite, pour la volonté de tous, il faut admettre que les actes, déclarés justes et bons par la nation, le sont aussi de ce fait pour chacun des sujets. Dans l'hypothèse même, où l'un des sujets estimerait les décisions nationales parfaitement iniques, il ne serait pas moins obligé d'y conformer sa conduite.
 Voici alors une objection qu’on va nous opposer : La raison ne nous interdit-elle pas de nous incliner entièrement devant le jugement d’un autre, et par conséquent, ne devrait-on pas tenir un tel état de société pour contraire aux exigences raisonnables ? de sorte que cet état social irrationnel ne pourrait plus être réalisé que par des hommes déraisonnables. Mais, répondrons-nous, il n’est pas possible qu’un seul des enseignements de la raison contredise la réalité naturelle. Or les hommes, étant en proie aux sentiments, la saine raison ne saurait exiger que chacun d’eux soit indépendant ; en d’autres termes, la raison elle-même affirme l’impossibilité de l’indépendance individuelle. D’autre part la raison enseigne également et sans réserve qu’il faut chercher à maintenir la paix. Comment la paix régnerait-elle, si la législation générale de la nation n’était à l’abri de toute atteinte ? Ainsi pour ce motif encore, plus l’homme se laisse guider par la raison, c’est-à-dire plus il est libre, plus il s’astreindra à respecter la législation de son pays, ainsi qu’à exécuter les ordres de la souveraine Puissance à laquelle il est soumis. J’ajouterai enfin un dernier argument : l’état de société s’est imposé comme une solution naturelle, en vue de dissiper la crainte et d’éliminer les circonstances malheureuses auxquelles tous étaient exposés. Son but principal ne diffère pas de celui que tout homme raisonnable devrait s’efforcer d’atteindre – quoique sans aucune chance de succès – dans un état strictement naturel. D’où l’évidence de cette proposition : Alors même qu’un homme raisonnable se verrait un jour, pour obéir à son pays, contraint d’accomplir une action certainement contraire aux exigences de la raison, cet inconvénient particulier serait compensé, et au-delà par tout le bien dont le fait bénéficier en général l’état de société. L’une des lois de la raison prescrit qu’entre deux maux nous choisissions le moindre ; il est donc permis de soutenir que jamais personne n’accomplit une action contraire à la discipline de la raison, en se conformant aux lois de son pays."
 
Spinoza, Traité de l’autorité politique, 1677, Chapitre 3, § 4 à 6, Trad. R. Caillois, M. Francès, R. Misrahi, Pléiade.

  

 "En morale, les règles éternelles d'action ont la même vérité immuable et universelle que les propositions en géométrie. Ni les unes ni les autres ne dépendent des circonstances, ni des accidents, car elles sont vraies en tout temps et en tout lieu, sans limitation ni exception. « Tu ne dois pas résister au pouvoir civil suprême » est une règle qui n'est pas moins constante ni invariable pour tracer la conduite d'un sujet à l'égard du gouvernement, que « multiplie la hauteur par la moitié de la base » pour mesurer la surface d'un triangle. Et de même qu'on ne jugerait pas que cette règle mathématique perd de son universalité, parce qu'elle ne permet pas la mesure exacte d'un champ qui n'est pas exactement un triangle, de même on ne doit pas juger comme un argument contraire à l'universalité de la règle qui prescrit l'obéissance passive, le fait qu'elle ne touche pas la conduite d'un homme toutes les fois qu'un gouvernement est renversé ou que le pouvoir suprême est disputé.
 Il doit y avoir un triangle et vous devez vous servir de vos sens pour le connaître, avant qu'il y ait lieu d'appliquer votre règle mathématique. Et il doit y avoir un gouvernement civil, et vous devez savoir entre quelles mains il se trouve, avant qu'intervienne le précepte moral. Mais, quand nous savons où est certainement le pouvoir suprême, nous ne devons pas plus douter que nous devons nous y soumettre, que nous ne douterions du procédé pour mesurer une figure que nous savons être un triangle."
 
George Berkeley, De l'obéissance passive, 1712, tr. fr. D. Deleule, Vrin, 1987, p. 114.

 
 "Nous parlerons contre les lois insensées, jusqu’à ce qu’on les réforme ; et en attendant nous nous y soumettrons. Celui qui, de son autorité privée, enfreint une loi mauvaise, autorise tout autre à enfreindre les bonnes. Il y a moins d’inconvénients à être fou avec les fous qu’à être sage tout seul."
 
Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1771.

 
 "Tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi, doit obéir à l’instant. Il se rend coupable par la résistance."

 
Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, 1789, Article 7.

   

  "Toute opposition au pouvoir législatif suprême, toute révolte destinée à traduire en actes le mécontentement des sujets, tout soulèvement qui éclate en rébellion est, dans une république, le crime le plus grave et le plus condamnable, car il en ruine le fondement même. Et cette interdiction est inconditionnelle, au point que quand bien même ce pouvoir ou son agent, le chef de l’État, ont violé jusqu’au contrat originaire et se sont par là destitués, aux yeux du sujet, de leur droit à être législateurs, puisqu’ils ont donné licence au gouvernement de procéder de manière tout à fait violente (tyrannique), il n’en demeure pas moins qu’il n’est absolument pas permis au sujet de résister en opposant la violence à la violence. En voici la raison : c’est que dans une constitution civile déjà existante le peuple n’a plus le droit de continuer à statuer sur la façon dont cette constitution doit être gouvernée. Car, supposé qu’il en ait le droit, et justement le droit de s’opposer à la décision du chef réel de l’État, qui doit décider de quel côté est ce droit ? Ce ne peut être aucun des deux, car il serait juge dans sa propre cause. Il faudrait donc qu’il y eût un chef au-dessus du chef pour trancher entre ce dernier et le peuple, ce qui se contredit. – Il ne se peut faire non plus qu’intervienne en ce cas un droit de nécessité, qui d’ailleurs au titre de droit prétendu de faire infraction au droit dans l’extrême détresse (physique) est un non-sens, ni qu’il fournisse la clé qui permettrait de lever la barrière limitant le pouvoir du peuple. Car le chef de l’État peut tout aussi bien, pour justifier la dureté de son procédé à l’égard des sujets, arguer de leur insoumission que ces derniers peuvent justifier leur révolte en se plaignant de subir un traitement qu’ils n’ont pas mérité, et qui tranchera en ce cas ? Celui qui se trouve en possession de l’administration, et c'est précisément le chef de l'État, est seul à pouvoir le faire ; et il n'est par conséquent personne dans la république qui puisse avoir le droit de lui contester cette possession."
 
Kant, Sur l’expression courante : Il se peut que cela soit juste en théorie, mais en pratique, cela ne vaut rien, 1793, tr. fr. L. Guillermit, Vrin.

 

 "La souveraineté du peuple n’étant pas illimitée, et sa volonté ne suffisant point pour légitimer tout ce qu’il veut, l’autorité de la loi qui n’est autre chose que l’expression vraie ou supposée de cette volonté, n’est pas non plus sans bornes.
 Nous devons au repos public beaucoup de sacrifices ; nous nous rendrions coupables aux yeux de la morale, si, par un attachement trop inflexible à nos droits, nous résistions à toutes les lois qui nous sembleraient leur porter atteinte ; mais aucun devoir ne nous lie envers ces lois prétendues, dont l’influence corruptrice menace les plus nobles parties de notre existence, envers ces lois, qui, non seulement restreignent nos libertés légitimes, mais nous commandent des actions contraires à ces principes éternels de justice et de pitié que l’homme ne peut cesser d’observer sans dégrader et démentir sa nature.
 Aussi longtemps qu’une loi, bien que mauvaise, ne tend pas à nous dépraver, aussi longtemps que les empiétements de l’autorité n’exigent que des sacrifices qui ne nous rendent ni vils, ni féroces, nous y pouvons souscrire. Nous ne transigeons que pour nous. Mais si la loi nous prescrivait de fouler aux pieds ou nos affections ou nos devoirs ; si, sous le prétexte d’un dévouement gigantesque et factice, pour ce qu’elle appellerait tour à tour monarchie ou république, elle nous interdisait la fidélité à nos amis malheureux ; si elle nous commandait la perfidie envers nos alliés, ou même la persécution contre des ennemis vaincus, anathème à la rédaction d’injustices et de crimes couverte ainsi du nom de loi.
 Un devoir positif, général, sans restriction, toutes les fois qu’une loi paraît injuste, c’est de ne pas s’en rendre l’exécuteur. Cette force d’inertie n’entraîne ni bouleversements, ni révolutions, ni désordres.
 Rien ne justifie l’homme qui prête son assistance à la loi qu’il croit inique.
 La terreur n’est pas une excuse plus valable que toutes les autres passions infâmes. Malheur à ces instruments zélés et dociles, éternellement comprimés, à ce qu’ils nous disent, agents infatigables de toutes les tyrannies existantes, dénonciateurs posthumes de toutes les tyrannies renversées.
 On nous alléguait, à une époque affreuse, qu’on ne se faisait l’agent des lois injustes que pour en affaiblir la rigueur, que le pouvoir dont on consentait à se rendre le dépositaire, aurait fait plus de mal encore, s’il eût été remis à des mains moins pures. Transaction mensongère, qui ouvrait à tous les crimes une carrière sans bornes ! Chacun marchandait avec sa conscience, et chaque degré d’injustice trouvait de dignes exécuteurs. Je ne vois pas pourquoi dans ce système, on ne se rendrait pas le bourreau de l’innocence, sous le prétexte qu’on l’étranglerait plus doucement."
 
Benjamin Constant, Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France (1815), Chapitre Premier, in Écrits politiques, 2004, Folio essais, p. 318-319.

 

 
  "[…] si vous prescrivez aux agents de l’autorité le devoir absolu d’une obéissance implicite et passive, vous lancez sur la société humaine des instruments d’arbitraire et d’oppression, que le pouvoir aveugle ou furieux peut déchaîner à volonté. Lequel des deux maux est le plus grand ?
 Mais je crois devoir remonter ici à quelques principes plus généraux sur la nature et la possibilité de l’obéissance passive.
 Cette obéissance, telle qu’on nous la vante et qu’on nous la recommande, est, grâce au ciel, complètement impossible. Même dans la discipline militaire, cette obéissance passive a des bornes, que la nature des choses lui trace, en dépit de tous les sophismes. On a beau dire que les armées doivent être des machines, et que l’intelligence du soldat est dans l’ordre de son caporal. Un soldat devrait-il, sur l’ordre de son caporal ivre, tirer un coup de fusil à son capitaine ? Il doit donc distinguer si son caporal est ivre ou non ; il doit réfléchir que le capitaine est une autorité supérieure au caporal. Voilà de l’intelligence et de l’examen requis dans le soldat. Un capitaine devrait-il, sur l’ordre de son colonel, aller, avec sa compagnie, aussi obéissante que lui, arrêter le ministre de la guerre ? Voilà donc de l’intelligence et de l’examen requis dans le capitaine. Un colonel devrait-il, sur l’ordre du ministre de la guerre, porter une main attentatoire sur la personne du chef de l’état ? Voilà donc de l’intelligence et de l’examen requis dans le colonel. On ne réfléchit pas en exaltant l’obéissance passive, que les instruments trop dociles peuvent être saisis par toutes les mains et retournés contre leurs premiers maîtres, et que l’intelligence qui porte l’homme à l’examen, lui sert aussi à distinguer le droit d’avec la force, et celui à qui appartient le commandement de celui qui l’usurpe. Qu’en thèse générale, la discipline soit la base indispensable de toute organisation militaire, que la ponctualité dans l’exécution des ordres reçus soit le ressort nécessaire de toute administration civile, nul doute. Mais cette règle a des limites : ces limites ne se laissent pas décrire, parce qu’il est impossible de prévoir tous les cas qui peuvent se présenter : mais elles se sentent, la raison de chacun l’en avertit. Il en est juge, et il en est nécessairement le seul juge : il en est le juge à ses risques et périls. S’il se trompe, il en porte la peine. Mais on ne fera jamais que l’homme puisse devenir totalement étranger à l’examen, et se passer de l’intelligence que la nature lui a donnée pour se conduire, et dont aucune profession ne peut le dispenser de faire usage."
 
Benjamin Constant, Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France (1815), Chapitre XI, in Écrits politiques, 2004, Folio essais, p. 414-416.

 

 "Un devoir positif, général, sans restriction, toutes les fois qu'une loi paraît injuste, c'est de ne pas s'en rendre l'exécuteur. Cette force d’inertie n'entraîne ni bouleversement, ni révolution, ni désordre ; et c’eût été certes un beau spectacle, si, quand l'iniquité gouvernait, on eût vu des autorités coupables rédiger en vain des lois sanguinaires, des proscriptions en masse, des arrêtés de déportation, et ne trouvant dans le peuple immense et silencieux qui gémissait sous leur puissance, nul exécuteur de leurs injustices, nul complice de leurs forfaits.
 Rien n'excuse l’homme qui prête son assistance à la loi qu'il croit inique ; le juge qui siège dans une cour qu'il croit illégale, ou qui prononce une sentence qu'il désapprouve ; le ministre qui fait exécuter un décret contre sa conscience ; le satellite qui arrête l'homme qu'il sait innocent, pour le livrer à ses bourreaux.
 La terreur n'est pas une excuse plus valable que les autres passions infâmes. Malheur à ces hommes éternellement comprimés, à ce qu'ils nous disent, agents infatigables de toutes les tyrannies existantes, dénonciateurs posthumes de toutes les tyrannies renversées ! On nous alléguait, à une époque affreuse, qu'on ne se faisait l'agent des lois injustes, que pour en affaiblir la rigueur, et que le pouvoir, dont on consentait à se rendre le dépositaire, aurait causé plus de mal encore s'il eût été remis à des mains moins pures. Transaction mensongère, qui ouvrait à tous les crimes une carrière sans bornes ! Chacun marchandait avec sa conscience, et chaque degré d'injustice trouvait de dignes exécuteurs. Je ne vois pas pourquoi, dans ce système, on ne serait pas le bourreau de l'innocence, sous le prétexte qu'on l'étranglerait plus doucement."
 
Benjamin Constant, Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France, Annexe 1, 1815, in Écrits politiques, 2004, Folio essais, p. 520-521.

 

 "Si l'injustice fait partie des frottements nécessaires de la machine du gouvernement, alors qu'on la permette ; elle s'estompera peut-être – en tout cas, la machine tombera en panne. Si l'injustice a un ressort, une poulie ou une corde, voire une manivelle qui lui soient spécifiques, on peut alors se demander si la volonté de correction ne sera pas pire que le mal ; mais si elle est d'une telle nature qu'elle fasse de vous l'agent de l'injustice vis-à-vis d'autrui alors je déclare qu'il faut enfreindre la loi. Que votre vie devienne un contre-frottement pour arrêter la machine. Ce à quoi je dois veiller, à tout le moins, c'est à ne pas me prêter au mal que je condamne.
Quant à adopter les pratiques prévues par l'État pour remédier au mal, je ne les connais pas. Elles réclament trop de temps et la vie d'un homme n'y suffit pas. J'ai d'autres sujets d'intérêt. Je suis venu dans ce monde, non pas d'abord pour en faire un lieu de vie agréable, mais pour y vivre, qu'il soit bon ou mauvais. Un homme ne saurait tout faire, seulement quelque chose et ce n'est pas parce qu'il ne peut tout faire qu'il doit faire quelque chose d'injuste. "
 
Henry David Thoreau, La Désobéissance civile, 1849, trad. Guillaume Villeneuve, Mille et une nuits, p. 24-25.

  

  "Des lois injustes existent : nous satisferons-nous de leur obéir ou tâcherons-nous de les amender, de leur obéir jusqu'à ce que nous y ayons réussi, ou les transgresserons-nous sur-le-champ ? Les hommes, sous un gouvernement comme le nôtre, estiment en général qu'ils doivent attendre d'avoir persuadé la majorité de les altérer. Ils pensent que s'ils résistaient, le remède serait pire que le mal. […]
 Une minorité est impuissante tant qu'elle se conforme à la majorité ; ce n'est du reste plus une minorité ; mais elle devient irrésistible quand elle la bloque de tout son poids. Si l'alternative était de mettre tous les justes en prison ou renoncer à la guerre et à l'esclavage, l'État ne balancerait pas dans son choix. Si un millier d'hommes refusaient de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une mesure violente et sanguinaire, comme le fait de les payer et permettre à l'État de commettre la violence et de verser le sang innocent. Telle est, en fait, la définition d'une révolution paisible, si semblable chose est possible. Si percepteur, ou tout autre fonctionnaire, me demande : « Mais que voulez-vous que je fasse ? », ma réponse est : « Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez. » Une fois que le sujet a refusé son allégeance et que le fonctionnaire a démissionné, la révolution est accomplie."
 
Henry David Thoreau, La Désobéissance civile, 1849, trad. Guillaume Villeneuve, Mille et une nuits, p. 23 et p. 28-29.

 

  "« Il est fort possible que l'État ait été nécessaire et le soit encore aujourd'hui, pour tous les avan­tages que vous lui reconnaissez », dit l'homme qui s'est assimilé la conception chrétienne de la vie. « Je sais seulement que pour moi, d'une part, je n'ai plus besoin de l'État, et, d'autre part, je ne peux plus commettre les actions qui sont nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l'entendrez, moi je ne puis démontrer ni la nécessité ni l'inutilité de l'État, mais je sais ce dont j'ai besoin et ce qui m'est inutile, ce que je peux faire et ce que je ne peux pas faire. Je n'ai pas besoin de m'isoler des hommes des autres nations, c'est pourquoi je ne puis pas reconnaître appartenir exclusivement à une nation quelconque et je refuse toute sujétion ; je sais que je n'ai pas besoin de toutes les institutions gouvernementales actuelles, c'est pourquoi je ne puis, en privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme d'impôt au profit de ces institutions; je sais que moi je n'ai besoin ni d'administration, ni de tribunaux basés sur la violence, c'est pourquoi je ne peux participer ni à l'administration ni à la justice; je sais que moi je n'ai pas besoin d'attaquer les hommes des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes à la main, c'est pourquoi je ne puis participer à la guerre ni m'y préparer. Il est fort possible qu'il se trouve des hommes qui considèrent tout cela comme nécessaire, je ne peux pas les contredire ; je sais seulement, mais d'une façon absolue, que je n'en ai pas besoin. Et je n'en ai pas besoin non pas parce que moi, ma personnalité, le veut, mais parce que ne le veut pas Celui qui m'a donné la vie et la loi indiscutable pour me guider dans cette vie. »

 

Léon Tolstoï, Le Salut est en vous, 1893, chapitre IX, tr. fr. Ély Halpérine-Kaminsky, in Inutilité de la violence, Petite Bibliothèque Payot, 2022, p. 38-39.



  "Le problème est ici celui du droit à l’insurrection, ou plutôt celui du devoir d’insurrection. Il y a, dans toute société un désordre établi. Chaque communauté se fonde sur des compromis, sur des transactions avec l’exigence des valeurs. La belle harmonie de la civilisation grecque n’est possible que grâce à l’institution de l’esclavage. Un moment vient où la conscience se révolte, où l’esclavage apparaît scandaleux, d’autant que des moyens techniques nouveaux permettent de mettre en œuvre d’autres sources d’énergie. Il a pourtant fallu attendre 1848 pour que la France réalise officiellement la suppression de l’esclavage. Les États-Unis y renonceront seulement au prix de la guerre de Sécession. Or, il y a toujours des esclavages à supprimer, des injustices qui garantissent un ordre abusif. Toujours est nécessaire le recommencement de cette autre guerre de Sécession de l’homme qui n’est pas d’accord, qui le proclame à ses risques et périls. Il y a des hommes qui préfèrent prendre parti pour le désordre, si le désordre est le seul moyen de hâter l’avènement de la justice et de promouvoir les valeurs. Celui qui, d’ailleurs, se désolidarise ainsi agit sous l’inspiration d’un vif sentiment de solidarité. Il en appelle de la communauté imparfaite et fausse à une communauté plus vraie."
 
Georges Gusdorf, Traité de l’existence morale, 1949.

 

  "L'histoire les Juifs danois est sui generis, et le comportement du peuple et du gouvernement danois est unique dans tous les pays d'Europe – qu'ils lient été occupés, partenaires de l'Axe, neutres ou vraiment indépendants. En matière de science politique, on est tenté de conseiller la lecture obligatoire d'une telle histoire à tous les étudiants désireux d'apprendre quelque chose au sujet de l'immense potentiel de pouvoir contenu dans l'action non violente et dans la résistance à un adversaire disposant de moyens de violence nettement supérieurs. Certes, quelques autres pays européens manquaient d'une « compréhension adéquate de la question juive » et, de fait, la majorité d'entre eux étaient opposés à des solutions « radicales » et « finales ». Comme le Danemark, il s'avéra que la Suède, l'Italie et la Bulgarie étaient quasiment immunisées contre l'antisémitisme, mais, des trois pays qui se trouvaient dans la zone d'influence allemande, seuls les Danois osèrent dire ouvertement ce qu'ils pensaient du sujet à leurs maîtres allemands. L'Italie et la Bulgarie sabotèrent les ordres des Allemands et pratiquèrent la duplicité en jouant un double jeu extrêmement subtil ; ils sauvèrent leurs Juifs par un tour de force d'une ingéniosité inouïe, mais ils ne contestèrent jamais la politique en tant que telle. Ce que firent les Danois fut complètement différent. Quand les Allemands abordèrent avec une certaine précaution le sujet de l'étoile jaune, on leur dit simplement que le roi serait le premier à la porter et les fonctionnaires du gouvernement danois tinrent à faire remarquer que toute espèce de mesure antijuive aurait pour conséquence leur démission immédiate. Ce qui fut décisif dans toute cette affaire fut que les Allemands ne parvinrent même pas à introduire la distinction extrêmement importante entre les Danois d'origine juive nés au Danemark qui étaient environ six mille quatre cents, et les mille quatre cents Juifs allemands réfugiés, qui avaient trouvé asile dans ce pays avant la guerre et que le gouvernement allemand avait déclarés apatrides. Un tel refus a dû causer un étonnement sans fin chez les Allemands, car il paraissait complètement « illogique » qu'un gouvernement protège des gens à qui il avait catégoriquement refusé la naturalisation et même un permis de travail. […] Cependant, les Danois expliquèrent aux responsables allemands que, comme les réfugiés apatrides n'étaient plus des citoyens allemands, les nazis ne pouvaient les réclamer sans l'accord danois. Ce fut un des rares cas où le fait d'être apatride s'avéra un atout, bien que ce n'ait pas été le fait d'être apatride en tant que tel qui sauva les Juifs mais le fait que le gouvernement danois avait décidé de les protéger. Ainsi aucune des mesures préliminaires, si importantes pour la bureaucratie du meurtre, ne put être menée à bien et l'on remit les opérations à l'automne 1943.
  Ce qui advint alors fut véritablement extraordinaire ; par comparaison avec ce qui se passait dans les autres pays d'Europe, tout était sens dessus dessous. En août 1943 – après l'échec de l'offensive allemande – Russie, la reddition de l'Afrika Korps en Tunisie et l'invasion de l'Ital par les Alliés – le gouvernement suédois annula un accord conclu avec l'Allemagne en 1940 qui avait autorisé les troupes allemandes à traverser le pays. Là-dessus, les ouvriers danois décidèrent qu'ils pourraient aider un peu en accélérant les choses ; des émeutes éclatèrent dans les chantiers navals danois, où les dockers refusaient de réparer les navires allemands et s'étaient mis en grève. Le commandement militaire allemand proclama l'état d'urgence et imposa la loi martiale et Himmler pensa que c'était le bon moment pour s'attaquer à la question juive dont la « solution » attendait depuis bien trop longtemps. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que – la résistance danoise mise à part – les res­ponsables allemands qui vivaient dans le pays depuis des années n'étaient plus les mêmes. Non seulement le général von Hannecken, chef militaire de la région, refusa de mettre ses troupes à la disposition du plénipotentiaire du Reich, le Dr Werner Best, mais encore les unités mobiles SS affectées au Danemark, les Einsatzkommandos, protestèrent très fréquemment contre « les mesures que les services centraux leur avaient ordonné de mener à bien » – selon le témoignage de Best à Nuremberg. Et, bien que Berlin n'ait probablement jamais su à quel point, il était désormais impossible de faire confiance à Best lui-même, ce vétéran de la Gestapo, ancien conseiller juridique de Heydrich, auteur d'un ouvrage alors célèbre sur la police et qui avait travaillé pour le gouvernement militaire à Paris en donnant toute satisfaction à ses supérieurs. Cependant, il était clair dès le départ que les choses n'allaient pas bien et le service d'Eichmann envoya un de ses meilleurs hommes au Danemark – Rolf Günther que personne n'avait jamais accusé de manquer de la « dureté sans pitié » requise. Günther ne fit aucune impression sur ses collègues de Copenhague et maintenant von Hannecken refusait même de décréter que tous les Juifs se fassent        enregistrer pour le travail.

  Best se rendit à Berlin et obtint la promesse que tous les Juifs du Danemark, quelle que fût leur catégorie, seraient envoyés à Theresienstadt – une concession très importante du point de vue nazi. On fixa l'arrestation et le départ immédiat à la nuit du 1er octobre – les bateaux étaient prêts dans le port – et comme on ne pouvait compter sur l'aide ni des Danois, ni des Juifs, ni des troupes allemandes stationnées au Danemark, on fit venir des unités de police d'Allemagne pour une traque porte-à-porte. Au dernier moment, Best leur dit qu'ils n'avaient pas le droit de faire effraction dans les appartements, parce que la police danoise serait alors susceptible d'intervenir et ils n'étaient pas censés s'affronter aux Danois. Ils ne pourraient donc arrêter que les Juifs qui ouvriraient volontairement leurs portes. Sur un total de plus de sept mille huit cents, ils trouvèrent très exactement 477 personnes chez elles prêtes à les laisser entrer. Quelques jours avant la date fatidique, un agent de transport allemand, Georg F. Duckwitz, probablement renseigné par Best lui-même, avait révélé tout le plan à des fonctionnaires du gouvernement danois qui, à leur tour, s'étaient dépêchés d'en informer les responsables de la communauté juive. Se démarquant nettement des dirigeants juifs des autres pays, ils répandirent ensuite publiquement la nouvelle dans les synagogues à l'occasion de l'office du nouvel an. Les Juifs eurent tout juste le temps de quitter leur appartement et d'aller se cacher, ce qui était extrêmement facile au Danemark, car, selon les termes employés dans le jugement, « toutes les couches du peuple danois, du roi jusqu'au simple citoyen », étaient prêtes à les recevoir.
  Ils seraient peut-être restés cachés jusqu'à la fin de la guerre si les Danois n'avaient pas eu la chance d'avoir la Suède pour voisine. Il semblait raisonnable d'envoyer les Juifs en Suède et c'est ce qu'on fit avec l'aide des bateaux de pêche danois. Le prix du transport de ceux qui n'en avaient pas les moyens – environ cent dollars par personne – était largement assumé par de riches citoyens danois ; ce fut peut-être la prouesse la plus étonnante de l'ensemble, dans la mesure où à la même époque les Juifs payaient leur propre déportation, où ceux d'entre eux qui étaient riches déboursaient une fortune pour obtenir des visas de sortie (en Hollande, en Slovaquie et plus tard en Hongrie) soit en donnant des pots-de-vin aux autorités locales, soit en négociant « légalement » avec les SS qui n'acceptaient que de l'argent comptant et qui, en Hollande, vendaient les visas cinq ou dix mille dollars par personne. Même là où les Juifs rencontraient une réelle sympathie et où les gens étaient sincèrement prêts à les aider, ils devaient payer et les pauvres n'avaient aucune chance d'en réchapper.
  Il fallut une bonne partie du mois d'octobre pour que tous les Juifs traversent les cinq à vingt-cinq kilomètres de mer qui séparent le Danemark de la Suède. Les Suédois accueillirent 5919 réfugiés, dont mille au moins étaient d'origine allemande, 1310 étaient demi-juifs et 686 des non-Juifs mariés à des Juifs. (Près de la moitié des Juifs danois semblent être restés dans le pays et avoir survécu à la guerre en se cachant) Les Juifs non-danois n'avaient jamais été aussi bien traités, ils eurent tous l'autorisation de travailler. Les quelques centaines de Juifs que la police allemande avait réussi à arrêter furent expédiés à Theresienstadt C'étaient des vieux ou des pauvres, qui n'avaient pas été informés à temps, ou qui n'avaient pas compris le sens de l'information. Dans le ghetto, ils jouissaient de privilèges plus grands que tout autre groupe, à cause des « histoires » sans fin que des institutions et des particuliers danois faisaient à leur sujet. Quarante-huit personnes moururent, chiffre relativement bas étant donné l'âge moyen de ce groupe. Quand tout fut terminé, l'opinion mûrement réfléchie d'Eichmann fut que « pour différentes raisons, l'action contre les Juifs du Danemark avait échoué », alors que l'étrange Dr Best déclara que « l'objectif de l'opération n'était pas d'arrêter un grand nombre de Juifs mais d'en nettoyer le Danemark, et cet objectif a été atteint ». Politiquement et psychologiquement, l'aspect le plus intéressant de cet incident est peut-être le comportement des autorités allemandes au Danemark, leur sabotage évident des ordres de Berlin. Autant que nous le sachions, c'est le seul cas où les nazis rencontrèrent une résistance locale déclarée, et il semble que le résultat ait été que ceux qui y furent exposés ont changé d'avis. Apparemment, eux-mêmes ne considéraient plus l'extermination d'un peuple entier comme une évidence. Ils avaient rencontré une résistance de principe, et leur « dureté » fondit comme beurre au soleil, ils furent même capables de montrer quelques timides débuts de courage authentique."

 

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, 1964, tr. fr. Anne Guérin, Gallimard Quarto, 2005, p. 1183-1187.



  "Il y a deux sortes de lois : les lois justes et les injustes. Je suis le premier à préconiser l'obéissance aux lois justes. C'est une responsabilité morale aussi bien que légale. Or, cette même responsabilité morale nous commande inversement de désobéir aux lois injustes. [...] Quiconque enfreint une loi injuste doit le faire ouvertement, avec ferveur, et la volonté d'en accepter les conséquences. Je soutiens qu'un homme qui refuse d'obéir à une loi lui paraissant injuste en son âme et conscience et qui se soumet de plein gré à la peine de prison afin d'en démontrer l'injustice à ses concitoyens, exprime en agissant ainsi son très grand respect pour la loi."
 
Martin Luther King, Révolution non-violente, Paris, Payot, 1965, p. 101.

  

  "Je voudrais dire deux mots sur le droit de résistance, parce que je découvre avec stupeur que personne n'est vraiment profondément conscient du fait que la reconnaissance de ce droit (la civil disobedience en l'occurrence) constitue l'un des éléments les plus anciens et sacrés de la civilisation occidentale. L'idée qu'il existe un droit supérieur au droit positif est aussi vieille que cette civilisation elle-même. Ce conflit entre deux Droits, toute opposition qui dépasse la sphère privée le rencontre. L'ordre établi détient le monopole légal de la force et il a le droit positif, l'obligation même d'user de cette violence pour se défendre. En s'y opposant, on reconnaît et on exerce un droit plus élevé. On témoigne que le devoir de résister est le moteur du développement historique de la liberté, le droit et le devoir de la désobéissance civile étant exercé comme force potentiellement légitime et libératrice. Sans ce droit de résistance, sans l'intervention d'un droit plus élevé contre le droit existant, nous en serions aujourd'hui encore au niveau de la barbarie primitive."
 
Herbert Marcuse, Conférence : Le problème de la violence dans l'opposition, Juillet 1967.

 

  "La désobéissance civile peut être définie comme un acte public, non violent, décidé en conscience mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. En agissant ainsi, on s'adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté et on déclare que, selon son opinion mûrement réfléchie, les principes de la coopération sociale entre des êtres libres et égaux ne sont actuellement pas respectés."

 

John Rawls, Théorie de la justice, 1971, tr. fr. Catherine Audard, Points essais, 2009, p. 405.


  

  "Il n'y a, bien entendu, aucune difficulté à expliquer pourquoi nous devons obéir à des lois justes, promulguées sous une juste constitution. Dans ce cas, les principes du devoir naturel et le principe d'équité établissent les devoirs correspondants. […] La question est, en réalité, de savoir dans quels cas et jusqu'à quel point nous sommes obligés d'obéir à un système injuste. On dit parfois qu'il n'est jamais nécessaire d'obéir dans de telles conditions. Mais ceci est une erreur. L'injustice d'une loi n'est pas, en général, une raison suffisante pour ne pas y obéir, pas plus que la validité légale d'une législation (définie par la constitution en vigueur) n'est une raison suffisante pour se conformer à la loi. Quand la structure de base d'une société est suffisamment juste, dans les limites du contexte prévalant, nous devons reconnaître comme obligatoires des lois injustes, à condition qu'elles ne dépassent pas un certain degré d'injustice. En essayant de discerner ces limites, nous nous rapprochons du problème plus profond de l'obligation et du devoir politiques. La difficulté vient ici, en partie, de ce qu'il y a un conflit de principes dans ces cas. Certains principes conseillent l'obéissance, tandis que d'autres nous indiquent le contraire. Ainsi les revendications du devoir et de l'obligation politiques doivent être confrontées à une conception des priorités adéquates."

 

John RawlsThéorie de la justice, 1971, tr. fr. Catherine Audard, Points essais, 2009, p. 391-392.


 

  "Des actes de désobéissance civile interviennent lorsqu'un certain nombre de citoyens ont acquis la conviction que les mécanismes normaux de l'évolution ne fonctionnent plus ou que leurs réclamations ne seront pas entendues ou ne seront suivies d'aucun effet - ou encore, tout au contraire, lorsqu'ils croient possible de faire changer d'attitude un gouvernement qui s'est engagé dans une action dont la légalité et la constitutionnalité sont gravement mises en doute. […]
  Il existe une différence essentielle entre le criminel qui prend soin de dissimuler à tous les regards ses actes répréhensibles et celui qui fait acte de désobéissance civile en défiant les autorités et s'institue lui-même porteur d'un autre droit. […]
  Le délinquant de droit commun, même s'il appartient à une organisation criminelle, agit uniquement dans son propre intérêt ; il refuse de s'incliner devant la volonté du groupe, et ne cédera qu'à la violence des services chargés d'imposer le respect de la loi. Celui qui fait acte de désobéissance civile, tout en étant généralement en désaccord avec une majorité, agit au nom et en faveur d'un groupe particulier. Il lance un défi aux lois et à l'autorité établie à partir d'un désaccord fondamental, et non parce qu'il entend personnellement bénéficier d'un passe-droit."
 
Hannah Arendt, "La Désobéissance civile", 1972, tr. fr. Guy Durand, in Du mensonge à la violence, Pocket, 1994, p. 76 et p. 77.
 
 

Date de création : 21/10/2006 @ 11:22
Dernière modification : 02/04/2024 @ 12:28
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