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Texte à méditer :  Aucune philosophie n'a jamais pu mettre fin à la philosophie et pourtant c'est là le voeu secret de toute philosophie.   Georges Gusdorf
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Raison et passion

  "Tout ce qu'il y a eu jamais de gens sages et éclairés sur la nature des choses et sur celle de l'homme en particulier, ont reconnu que l'un des plus grands obstacles que l'on trouve dans la recherche de la vérité est que les passions viennent nous obscurcir les objets, ou faire une diversion perpétuelle aux forces de notre esprit. C'est pour cela qu'ils ont tant recommandé d'être les maîtres de ses passions, de les faire taire, et de les chasser. C'est pour cela qu'ils ont dit que l'office d'un bon juge est d'écouter les raisons des deux partis froidement et sans passion, et ils ont cru que sans cela il ne serait pas en état de rendre bonne justice. Il n'est pas jusqu'à la pitié et à la miséricorde, qualité très nécessaire dans la société civile et dan la religion, qu'ils n'aient cru capable d'obscurcir l'esprit d'un juge, et de le faire pencher du côté du faux. Il est fort certain qu'un esprit qui demeurerait tranquille dans son assiette naturelle, et qui regarderait le misérables sans ces émotions de commisération qui attendrissent le cœur, serait bien plus propre à dérouiller les artifices du mensonge, et à donner dans le point de vue de la vérité ; car enfin un misérable dont l'équipage lugubre nous fait pitié, et nous émeut toutes les entrailles, peut avoir fait le crime dont on l'accuse ; et s'il y avait des obscurités et des brouilleries dan le fait qu'un juge intelligent et sans passion pourrait dissiper par la pénétration de son génie, il s'en trouverait incapable, lorsque la pitié l'attendrirait, et le préviendrait de bonne opinion en faveur de l'accusé. En un mot rien n'est plus vrai que cette maxime d'un historien romain : Tous ceux qui consultent de choses douteuses doivent être vides de haine, d'amitié, de colère et de compassion ; car lorsque ces dispositions empêchent l'âme, elle ne discerne pas facilement la vérité."

 

Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer», 1686, II, 1, Champion Classiques, 2014, p. 175-176.



  "Rien n'est plus ordinaire en philosophie, et même dans la vie courante, que de parler du combat de la passion et de la raison, de donner la préférence à la raison et d'affirmer que les hommes ne sont vertueux que pour autant qu'ils se conforment à ce qu'elle leur ordonne. Toute créature raisonnable, dit-on, est obligée de régler ses actions sur la raison ; et si quelque autre motif ou principe disputait la direction de sa conduite, elle devrait s'y opposer jusqu'à le soumettre complètement ou, du moins, le mettre en conformité avec le principe supérieur. La plus grande partie de la philosophie morale, ancienne ou moderne, semble se fonder sur cette façon de penser […]. Pour manifester la fausseté de toute cette philosophie, je chercherai à prouver d'abord que la raison ne peut jamais être à elle seule un motif pour une action de la volonté. Puis en second lieu, qu'elle ne peut jamais s'opposer à la passion pour diriger la volonté.
[…]

  Nous ne parlons par rigoureusement et philosophiquement lorsque nous discours du combat de la passion et de la raison. La raison est et ne doit être que l'esclave des passions, elle ne peut jamais remplir un autre office que celui de les servir et de leur obéir. Comme cette opinion peut paraître quelque peu extraordinaire, il n'est sans doute pas inutile de la confirmer par d'autres considérations.
  Une passion est une existence originelle, ou, si l'on veut, une modification originelle de l'existence ; elle ne contient aucune qualité représentative qui en fasse une copie d'une autre existence ou d'une autre modification. Quand j'ai faim, je suis réellement sous l'emprise de la faim et, de cette passion, je ne me réfère pas davantage à un autre objet que lorsque j'ai soif, suis malade ou mesure plus de cinq pieds de haut. Il est donc impossible que la vérité et la raison puissent s'opposer à cette passion ou que celle-ci puisse contredire celles-là, puisque toute contradiction consiste dans le désaccord des idées, considérées comme des copies, avec les objets qu'elles représentent.
  Comme, d'une part, rien ne peut être contraire à la raison ou à la vérité sauf ce qui s'y réfère et comme, d'autre part, seuls les jugements de notre entendement ont cette référence, il s'ensuit que les passions ne peuvent être contraires à la raison que dans la seule mesure où elles s'accompagnent de quelque jugement ou de quelque opinion. Selon ce principe si évident ou si naturel, une affection ne peut seulement être dite déraisonnable que dans les deux sens suivants. D'abord, quand une passion telle que l'espoir ou la crainte, le chagrin ou la joie, le désespoir ou la sérénité, se fonde sur la supposition de l'existence d'objet qui, en réalité n'existent pas. En second lieu quand, pour satisfaire une passion, nous choisissons des moyens inappropriés à la fin visée et jugeons faussement des causes et des effets. Dans tout autre cas, la raison ne peut ni justifier une passion ni la condamner. Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt. Il n'est pas contraire à la raison que je choisisse d'être complètement ruiné pour empêcher le moindre malaise d'un Indien ou d'une personne qui m'est complètement inconnue. Il n'est pas davantage contraire à la raison que je préfère, même en connaissance de cause, un bien moindre à mon plus grand bien, et que j'éprouve une affection plus ardente pour le premier que pour le second. Un bien trivial peut, en des circonstances particulières, produire un désir supérieur à celui que suscite le contentement le plus considérable et le plus estimable ; et il n'y a rien de plus extraordinaire en cela que de voir, en mécanique, un poids d'une livre en soulever un de cent, grâce à l'avantage de la situation. En bref, une passion doit s'accompagner d'un jugement faux pour être déraisonnable ; et même alors, ce n'est pas la passion qui, à proprement parler est déraisonnable, c'est le jugement."

 

Hume, Traité de la nature humaine, 1740, Livre II, partie III, section III, tr. fr. Jean-Pierre Cléro, GF, 1991, p. 268-272.

 

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Date de création : 05/12/2006 @ 17:40
Dernière modification : 19/03/2016 @ 16:46
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