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Texte à méditer :   Les vraies révolutions sont lentes et elles ne sont jamais sanglantes.   Jean Anouilh
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La science et le réel

  "Les physiciens croient à leur manière à un « monde vrai », à une systématisation des atomes qui se groupent en mouvements nécessaires, d'une façon qui serait fixe, semblable pour tous les êtres, si bien que pour eux le « monde apparent » se réduit à l'aspect de l'être universel et universellement nécessaire, qui demeure accessible à tous les êtres selon leur nature (accessible et cependant remanié, rendu « subjectif »). Mais ils font erreur sur ce point. L'atome tel qu'ils le supposent est une déduction due à la logique qui règle ce perspectivisme de la conscience – il est donc lui-même une fiction subjective. L'image de l'univers telle qu'ils l'esquissent n'est pas essentiellement différente de l'image subjective de l'univers ; elle est construite à l'aide de sens plus élaborés, mais uniquement â l'aide de nos propres sens... Et en fin de compte ils ont oublié à leur insu un élément essentiel de cette constellation, ce perspectivisme nécessaire, grâce auquel tout centre de force – et non pas l'homme seulement – construit tout le reste de l'univers en partant de lui-même, c'est-à-dire lui prête des dimensions, le palpe, le modèle à la mesure de sa force... Ils ont oublié de faire entrer dans leur calcul de l'« être vrai », (de l'être subjectif, dans le langage de l'école) cette force qui détermine la perspective. Ils croient que c'est un fait d'évolution, surajouté – mais le chimiste lui-même en a besoin ; c'est l'être spécifique, le fait d'agir ou de réagir de telle ou telle manière, selon le cas.
  Le perspectivisme n'est qu'une forme complexe de la spécificité. Je me représente que tout corps spécifique tend à se rendre maître de tout l'espace et à y déployer sa force (sa volonté de puissance) et à repousser tout ce qui résiste â son expansion. Mais il se heurte sans cesse à des efforts analogues des autres corps et finit par conclure un compromis (par « s'unir ») avec ceux qui lui sont suffisamment analogues ; ils aspirent ensuite de concert à la puissance. Et le processus continue...
 III-VI 1888 (XVI, § 636)."
 
Nietzsche, La Volonté de Puissance, 1ère partie, Ch. IV, le monde pensable et mesurable, § 375, Gallimard, tel, 1995, p. 356.

 

 

    "Ce ne sont pas l' « air », le « son », etc., mais les atomes (plus précisément, les électrons, les protons, les photons, etc.) qui représentent aux yeux du physicien moderne la réalité dernière objective, et ce ne sont que les lois atomiques qui ont une valeur absolue et définitive. Toutes les autres lois devront ou bien être déduites, comme des conséquences nécessaires, des lois atomiques, ou bien elles n'auront qu'une valeur provisoire. La description du monde macroscopique, même matériellement vraie pour cette échelle, si elle est régie par des principes autres que ceux de l'atomistique, n'a qu'une valeur toute relative d'un « comme si ». Cette description prouverait uniquement que le monde peut être représenté comme si il était conforme aux lois macroscopiques, mais c'est seulement la description atomique, avec les lois et les principes qu'elle implique, qui peut être considérée comme l'expression adéquate du comportement véritable du monde physique réel. Le monde atomique n'est pas un monde particulier qui existerait à côté, et indépendamment, des autres « mondes » physiques (macroscopiques) ; il est le monde tout court, le seul qui existe réellement aux yeux des physiciens. La théorie atomique n'est donc pas une théorie valable seulement pour un domaine restreint de la physique, mais la théorie physique par excellence, universelle en principe, la seule qui ait droit à une signification vraiment objective. Ainsi, si nous admettons que l' « esprit » de l'atomistique moderne diffère radicalement de l'esprit de la physique classique, et si nous supposons que cette atomistique sera acceptée d'emblée par la science de l'avenir, nous ne pouvons pas dire qu'une théorie nouvelle soit venue j'ajouter aux anciennes ; nous devons constater que la physique classique a cédé sa place à une physique nouvelle , que nous avons appelée « physique moderne » et pour laquelle le nom de « physique quantique » est tout indiqué."

Alexandre Kojève, L'idée du déterminisme dans la physique classique et dans la physique moderne, 1932, Livre de Poche, 1990, p. 37-38.



    "Ce que la physique moderne prétend décrire, ce n'est pas le monde « en soi », tel qu'il existe indépendamment de toute connaissance, mais uniquement le monde tel qu'il est donné dans et par des expériences. Le monde de la physique est le monde donné au sujet physique… Les données avec lesquelles le physicien construit son monde sont le résultat de l'interaction entre l'objet et le sujet (physique). Les relations et les lois qu'il étudie se rapportent non pas aux « choses en soi », mais aux « phénomènes », aux données de l'expérience, mais aux systèmes observés (objets) en tant qu'observés par les systèmes observants (sujets)."

Alexandre Kojève, L'idée du déterminisme dans la physique classique et dans la physique moderne, 1932, Livre de Poche, 1990, p. 168.


 

  "Si nous réfléchissons que le progrès de notre connaissance du monde nous rapproche du monde réel métaphysique, nous ne pouvons guère nous attendre que les définitions et les notions qui le désignent ne nous éloignent pas des représentations traditionnelles ; en effet, ce serait demander que nous puissions appréhender parfaitement ce monde réel au moyen de concepts empruntés à une connaissance antérieure et naïve. Un tel vœu est irréalisable. Il est impossible de connaître la structure intime d'un objet si on refuse d'emblée de la considérer autrement qu'à l'œil nu. Mais il n'y a pas à se faire de souci à ce propos. La science se développe inexorablement. Les expériences réalisées avec des instruments perfectionnés nous demandent impérieusement de renoncer à nos représentations enracinées et vieillies pour les remplacer par des notions nouvelles, plus abstraites, auxquelles ne correspondent pas encore de représentations. Ainsi la recherche théorique progresse-t-elle de la réalité naïve vers le réel métaphysique.
  Mais si importants que soient les succès obtenus, et si proche peut-être le but, il subsiste toujours, du point de vue des sciences exactes, un fossé infranchissable entre le monde phénoménologique[1] et le monde réel métaphysique, et ce fossé crée chez l'homme de science une tension qui stimule son appétit de connaissance. Mais en même temps il se heurte là à une frontière que la science n'est pas en mesure de franchir. Quels que soient ses succès, celle-ci ne pénétrera jamais jusque dans la métaphysique. Dans cette visée d'un réel absolu et son incapacité de l'atteindre réside l'élément irrationnel inhérent à l'activité scientifique. Mais le fait que la science fixe elle-même ses limites ne peut que renforcer notre confiance dans les résultats qu'elle obtient.
  Le monde réel métaphysique n'est donc pas le point de départ de la recherche scientifique, mais son but inaccessible. La certitude que chaque nouvelle découverte nous fait avancer sur cette voie doit compenser pour nous les inconvénients liés à la complexité croissante de notre vision du monde".
 
Max Planck, "Sens et limites des sciences exactes", 1941, in L'image du monde dans la physique moderne, Editions Gonthier-Médiations, p. 75-76.

[1] C'est-à-dire le monde construit par le physicien.

 

 
 "La totalité unique du monde, à quoi appartiennent tous les ensembles que les sciences explorent, ne constitue pas elle-même un ensemble susceptible de faire l'objet d'une théorie universelle ou d'éclairer la recherche de la science comme l'idée unique à laquelle celle-ci tendrait. Il n'existe pas de représentation de l'univers ; il n'y a qu'un système des sciences.
 Ce qu'on prend pour des représentations de l'univers, ce ne sont jamais que des mondes particuliers connus selon telle ou telle méthode particulière, et dont on fait à tort l'absolu, l'être universel même. Les diverses idées fondamentales qui commandent telle ou telle recherche scientifique engendrent des perspectives toujours particulières. Chaque image qu'on se fait du monde est une coupe obtenue sur le monde ; le monde lui-même ne devient pas image. La « vision scientifique de l'univers », qui était censée s'opposer à une vision mythique, a toujours été elle-même une nouvelle vision mythique ; mais elle recourait à des moyens scientifiques, et son contenu mythique restait pauvre.
 Le monde n'est pas un objet. Nous sommes toujours en lui, mais lui n'est jamais objet pour nous. Les horizons que nous explorons méthodiquement peuvent s'élargir autant qu'on le voudra – par exemple dans la vision astronomique des nébuleuses parmi lesquelles notre voie lactée, avec ses milliards de soleils n'est qu'une voie lactée parmi des millions – ou bien dans la vision mathématique de la matière universelle : quoi que nous voyions, ce ne sont encore que des aspects des phénomènes ; ce n'est pas le fond des choses, ce n'est pas le monde dans sa totalité."
 
Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, 1950, tr. fr. Jeanne Hersch, 10/18, 1981, p. 79-80.


 "Désormais [depuis la révolution scientifique] se dissocient les deux composantes qui, jusque-là, s'unissaient pour définir le réel. Le réel, c'est, d'une part, ce qui tombe sous l'expérience immédiate, ce qui résistant à ma fantaisie, s'impose à ma perception, bref le donné concret. C'est aussi, d'autre part, ce qui existe indépendamment de la connaissance que vous ou moi pouvons en prendre, c'est ce sur quoi toute connaissance devra se régler pour avoir une valeur objective. Or, voici que, cessant de se combiner harmonieusement, ces deux caractères tendent à devenir antagonistes ; et l'écart ne fera que s'accentuer avec les développements ultérieurs de la physique. Il devient en effet de plus en plus manifeste que l'objectivité de la connaissance physique ne s'obtient qu'en dépouillant les choses de leur revêtement sensible. Le mot de « réel » s'entend maintenant selon deux acceptions, qui non seulement ne voisinent plus, mais qui vont au contraire se situer aux deux extrémités du processus de la connaissance, l'un comme son terminus a quo, l'autre comme son terminus ad quem :d'un côté le donné immédiat, point de départ nécessaire de toute connaissance de la nature, de l'autre le monde objectif, auquel tend comme à son idéal la connaissance scientifique. Entre le concret et l'objectif, il faut désormais choisir. Le réel du physicien ne peut plus être, comme cela avait été le cas jusque-là, le même que celui du sens commun. De l'un à l'autre, la rupture est consommée."
 
Robert Blanché, La méthode expérimentale et la philosophie de la physique, Paris, Colin, 1969, p. 25-26.

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Date de création : 13/02/2007 @ 17:41
Dernière modification : 23/06/2013 @ 17:33
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