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Texte à méditer :  La raison du plus fort est toujours la meilleure.
  
La Fontaine
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La morale : relative/subjective ou universelle ?

  "Attacher une valeur égale aux opinions et aux imaginations de ceux qui sont en désaccord entre eux, c'est une sottise. Il est clair, en effet, que ou les uns ou les autres doivent nécessairement se tromper. On peut s'en rendre compte à la lumière de ce qui se passe dans la connaissance sensible : jamais, en effet, la même chose ne paraît, aux uns, douce, et, aux autres, le contraire du doux, à moins que, chez les uns, l'organe sensoriel qui juge des saveurs en question ne soit vicié et endommagé. Mais s'il en est ainsi, ce sont les uns qu'il faut prendre pour mesure des choses, et non les autres. Et je le dis également pour le bien et le mal, le beau et le laid, et les autres qualités de ce genre. Professer, en effet, l'opinion dont il s'agit, revient à croire que les choses sont telles qu'elles apparaissent à ceux qui, pressant la partie inférieure du globe de l'œil avec le doigt, donnent ainsi à un seul objet l'apparence d'être double ; c'est croire qu'il existe deux objets, parce qu'on en voit deux, et qu'ensuite il n'y en a plus qu'un seul, puisque, pour ceux qui ne font pas mouvoir le globe de l'œil, l'objet un paraît un."

 

Aristote, Métaphysique, K, 6, 1062 b – 1063 a.


 

  "Il y a [...] souvent des circonstances où les actes qui nous paraissent les plus dignes d'un homme juste, de l'homme que nous appelons homme de bien, se transforment en leurs contraires ; rendre un dépôt, faire une promesse et d'une manière générale accomplir ce qu'exigent la sincérité et la bonne foi, ce sont des devoirs que, dans certains cas, il devient juste d'enfreindre et de ne pas observer. Il convient de se rapporter ici aux fondements de la justice que j'ai posés au début : d'abord ne pas nuire à quiconque, ensuite être au service de l'intérêt commun. Quand les circonstances changent, le devoir change lui aussi, et il n'est pas toujours le même : il peut arriver que tenir une promesse convenue soit nuisible ou à celui à qui on a fait la promesse, ou à celui qui a promis. [...] Il ne faut donc pas tenir les promesses qui sont nuisibles à ceux à qui on les a faites ; et également, si elles nous nuisent plus qu'elles ne servent à celui à qui nous les avons faites, il n'est pas contraire au devoir de préférer le plus au moins : par exemple, si l'on s'est engagé envers quelqu'un à venir en personne pour l'assister, et si dans l'intervalle on a un fils qui tombe gravement malade, il n'est pas contraire au devoir de ne pas faire ce qu'on avait dit qu'on ferait ; et c'est plutôt celui à qui l'on a fait la promesse qui s'écarterait de son devoir s'il se plaignait d'avoir été abandonné."

 
Cicéron, Traité des devoirs, 44 av. J.-C.

 
  "Locke, le plus sage métaphysicien que je connaisse, semble, en combattant avec raison les idées innées, penser qu'il n'y a aucun principe universel de morale. J'ose combattre ou plutôt éclaircir, en ce point, l'idée de ce grand homme. Je conviens avec lui qu'il n'y a réellement aucune idée innée ; il suit évidemment qu'il n'y a aucune proposition de morale innée dans notre âme. Mais de ce que nous ne sommes pas nés avec de la barbe, s'ensuit-il que nous ne soyons pas nés, nous autres habitants de ce continent, pour être barbus à un certain âge ? Nous ne naissons point avec la force de marcher ; mais quiconque naît avec deux pieds marchera un jour. C'est ainsi que personne n'apporte en naissant l'idée qu'il faut être juste ; mais Dieu a tellement conformé les organes des hommes, que tous, à un certain âge, conviennent de cette vérité.
  Il me paraît évident que Dieu a voulu que nous vivions en société, comme il a donné aux abeilles un instinct et des instruments propres à faire le miel. Notre société ne pouvant subsister sans les idées du juste et de l'injuste, il nous a donc donné de quoi les acquérir. Nos différentes coutumes, il est vrai, ne nous permettront jamais d'attacher la même idée de juste aux mêmes notions. Ce qui est crime en Europe sera vertu en Asie, de même que certains ragoûts allemands ne plairont point aux gourmands de France ; mais Dieu a tellement façonné les Allemands et les Français, qu'ils aimeront tous à faire bonne chère. Toutes les sociétés n'auront donc pas les mêmes lois, mais aucune société ne sera sans lois. Voilà donc certainement le bien de la société établi par tous les hommes, depuis Pékin jusqu'en Irlande, comme la règle immuable de la vertu ; ce qui sera utile à la société sera donc bon par tout pays. Cette seule idée concilie tout d'un coup toutes les contradictions qui paraissent dans la morale des hommes. […]
  Mettez deux hommes sur la terre ; ils n'appelleront bon, vertueux et juste, que ce qui sera bon pour eux deux. Mettez-en quatre, il n'y aura de vertueux que ce qui conviendra à tous les quatre ; et si l'un des quatre mange le souper de son compagnon, ou le bat, ou le tue, il soulève sûrement les autres. Ce que je dis de ces quatre hommes, il le faut dire de tout l'univers."
 
Voltaire, Lettre à Frédéric II de Prusse, octobre 1737.


  "Placé dans des conditions « normales », l'homme « normal » observe le commandement : « Tu ne tueras point ! » Mais s'il tue dans les circonstances exceptionnelles de la légitime défense, le jury l'acquitte. Si, au contraire, il tombe victime d'une agression, l'agresseur sera tué par décision de justice. La nécessité d'une justice et de la légitime défense découle de l'antagonisme des intérêts. Pour ce qui est de l'État, il se contente en temps de paix de légaliser les exécutions d'individus pour, en temps de guerre, transformer le « Tu ne tueras point » en un commandement diamétralement opposé. Les gouvernements les plus humains qui « détestent » la guerre en temps de paix font, en temps de guerre, de l'extermination d'une partie aussi grande que possible de l'humanité, le devoir de leurs armées.
  Les règles « généralement reconnues » de la morale gardent le caractère algébrique, c'est-à-dire indéfini, qui leur est propre. Elles expriment seulement le fait que l'homme, dans son comportement individuel, est lié par certaines normes générales, puisqu'il appartient à la société. L' « impératif catégorique » de Kant est la plus haute généralisation de ces normes. Mais en dépit de la situation éminente que cet impératif occupe dans l'Olympe philosophique, il n'a rien, absolument rien de catégorique, n'ayant rien de concret. C'est une forme sans contenu."

 

Léon Trotski, Leur morale et la nôtre, 1939, tr. fr. V. Serge, Pauvert, coll. Liberté, 1966, p. 35-37.


 

  "Si nous croyons que certains jugements de valeur sont objectifs (ou justifiés), nous penserons probablement que certains jugements qui sont débattus avec passion sont objectivement justes. Les nazis récusaient le jugement selon lequel il est mal d'assassiner délibérément des juifs à cause de leur appartenance raciale, mais pour les anti-nazis le désaccord avec les nazis sur cette question n'était pas « subjectif ». Ceux qui pensent que dans notre société les homosexuels devraient jouir de tous les droits sont en désaccord violent avec ceux qui pensent que l'activité des homosexuels devrait être interdite et ceux-ci privés de leurs droits civiques. Mais aucune des deux parties ne considère que sa position est « subjective ». Bien au contraire, leur désaccord rend souvent les gens encore plus certains de la justesse de leur position morale."

 

Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, 1981, Chapitre 3, Minuit, trad. A. Gerschenfeld, 1984, p. 172.


 

  "Un des exemples ethnographiques qui a le plus frappé les imaginations et semblé confirmer la conception relativiste est celui des Iks du Kenya étudiés par Colin Turnbull [1]. Turnbull décrit l' « inhumanité » des Iks dont il donne de nombreux exemples : égoïsme forcené, refus de tout partage de nourriture, parents faisant mourir leurs enfants en les empêchant de se nourrir, enfants retirant la nourriture de la bouche de leurs parents, etc. Cela suffit-il à établir que les lks ont une morale radicalement différente de la nôtre ? C'est dans cet esprit, en tout cas, que leur exemple est généralement cité.

  Pourtant, quand les survivants d'une catastrophe aérienne en viennent à s'entre-dévorer plutôt que de mourir de faim, nous ne leur attribuons pas une morale autre. Ou bien nous reconnaissons que dans les mêmes circonstances nous en aurions peut- être fait autant, ou bien nous nous estimons supérieurs, non par nos normes, mais par la capacité que nous nous prêtons complaisamment de nous y conformer plus rigoureusement que ces malheureux.

  Lorsque des pratiques contraires à nos idées morales émanent de membres d'autres sociétés, en revanche, nous avons vite fait - trop vite fait - d'en rendre compte en leur attribuant des idées morales opposées aux nôtres. En tout temps et en tout lieu, des considérations d'intérêt plus ou moins pressant contribuent à déterminer les pratiques, que ces considérations soient ou non sanctionnées par les idées morales. En outre, il peut y avoir deux cultures comportant les mêmes idées morales, mais l'une insistant beaucoup plus que l'autre sur le respect de ces idées. Les pratiques dans ces deux cultures seront différentes, mais le contenu des idées morales y sera le même. La déplorable faiblesse des uns, l'admirable rigueur des autres, la différence entre ces deux attitudes ne sont pas directement pertinentes pour juger du degré de divergence entre les morales humaines."

 

Dan Sperber, "Remarques anthropologiques sur le relativisme moral", in Fondements naturels de l'éthique, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Pierre Changeux, Odile Jacob, 1993, p. 325-326.


[1] Cf. Colin Turnbull, Un peuple de fauves, 1973.

 

 

 

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Date de création : 07/07/2007 @ 16:29
Dernière modification : 07/05/2021 @ 11:06
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