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Texte à méditer :   Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.   Vassili Grossman
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Hors des sentiers battus
Le réalisme
  "L'idéalisme consiste à soutenir qu'il n'y a pas d'autres êtres que des êtres pensants ; les autres objets que nous croyons percevoir dans l'intuition ne seraient que des représentations dans les êtres pensants auxquelles ne correspondrait en fait aucun objet extérieur. Moi, je dis au contraire: des objets nous sont donnés, objets de nos sens et extérieurs à nous, mais nous ne savons rien de ce qu'ils peuvent être en eux-mêmes, nous n'en connaissons que les phénomènes, c'est-à-dire les représentations qu'ils produisent en nous en affectant nos sens. Je veux bien reconnaître qu'il n'y a en dehors de nous des corps, c'est-à-dire des choses qui, assurément nous sont tout à fait inconnues, dans ce qu'elles peuvent être en soi, mais que nous connaissons par les représentations que nous procure leur action sur notre sensibilité, choses auxquelles nous donnons le nom de « corps », désignant ainsi uniquement le phénomène de cet objet qui nous est inconnu, mais n'en est pas moins réel. Peut-on appeler cela de l'idéalisme? Mais c'est est tout juste le contraire."

 

Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, 1783, § 13, Remarque II, tr. fr. Louis Guillermit, Vrin, 1996, p. 53.



  "Je dois tout d'abord remarquer qu'il faut nécessairement distinguer un double idéalisme : L'idéalisme transcendantal et l'idéalisme empirique. J'entends par idéalisme transcendantal la doctrine selon laquelle nous les envisageons comme de simples représentations et non comme des choses en soi, théorie qui ne fait du temps et de l'espace que des formes sensibles de notre intuition  et non des déterminations données par elles-mêmes ou des conditions des objets considérées comme des choses en soi.
  À cet idéalisme est opposé un réalisme transcendantal qui regarde le temps et l'espace comme quelque chose de donné en soi (indépendamment de notre sensibilité). Le réaliste transcendantal se représente donc les phénomènes extérieurs (si on admet la réalité), comme des choses en soi qui existent indépendamment de nous et de notre sensibilité et qui seraient hors de nous, suivant les concepts purs de l'entendement. […]

  L'idéaliste transcendantal peut être au contraire un réaliste empirique, et, par suite, comme on l'appelle, un dualiste, c'est-à-dire accorder l'existence de la matière sans sortir de la simple conscience de soi-même et admettre quelque chose de plus que la certitude des représentations en moi, c'est-à-dire que le simple cogito, ergo sum.
  […] L'idéaliste transcendantal est donc un réaliste empirique ; il accorde à la matière, considérée comme phénomène, une réalité qui n'a pas besoin d'être conclue mais qui est immédiatement perçue. Le réaliste transcendantal, au contraire, tombe nécessairement  dans un grand embarras, et se voit forcé d'accorder une place à l'idéalisme empirique, parce qu'il prend les objets des sens extérieurs pour quelque chose de distinct des sens mêmes, et des simples phénomènes pour des être indépendants qui se trouvent hors de nous, quand il est évident que, pour excellent que  soit la conscience que nous avons de la représentation de ces choses, il s'en faut de beaucoup que si la représentation existe, l'objet qui lui correspond existe aussi ; tandis que dans notre système, ces choses extérieures, à savoir la matière avec toutes ses formes et ses changements, ne sont que de simples phénomènes, c'est-à-dire que des représentations en nous, de la réalité desquelles nous avons conscience immédiatement."

 

Kant, Critique de la Raison Pure, 1787, tr. fr. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, Quadrige, 1997, p. 299 et p. 301.


 

  "Une importante raison qui nous incite à postuler l'existence d'un objet physique en plus des témoignages sensoriels est que nous voulons qu'il y ait un même objet pour différentes personnes. Quand dix personnes sont assises autour d’une table pour dîner, il paraît absurde de soutenir qu’elles ne voient pas la même nappe, les mêmes couverts, les mêmes verres. Toutefois, chaque personne a son témoignage sensoriel particulier : ce qui apparaît immédiatement aux yeux de l’un n’est pas immédiatement perçu par l’autre; chacun voit les objets sous un angle un peu différent et par conséquent les voit de façons variées. S’il doit donc exister des objets qui soient les mêmes pour tous, qui puissent en un certain sens être connus de personnes diverses et nombreuses, il doit bien y avoir quelque chose dont l’existence est indépendante des témoignages sensoriels particuliers qui apparaissent aux diverses personnes. Quelle raison avons-nous alors de croire en l’existence de tels objets ?
  La première réponse qui vient naturellement à l’esprit est la suivante : bien que les diverses personnes présentes voient la table de façon légèrement différente, elles voient quand même des choses plus ou moins pareilles, et les variations qui peuvent exister dans leur façons de voir obéissent aux lois de la perspective et de la réflexion de la lumière, si bien qu’il est facile de déterminer l’objet qui cause les diverses réactions sensorielles des diverses personnes présentes. J’ai acheté ma table au précédent locataire de ma chambre ; il n’était pas en mon pouvoir d’acheter aussi les témoignages sensoriels de mon prédécesseur qui s’évanouirent à son départ, mais j’ai pu acheter (et je l’ai fait) la perspective à peu près certaine de réactions sensorielles plus ou moins pareilles aux siennes. Des individus différents éprouvent donc des sensations semblables, et un individu donné en un endroit donné, mais à des moments variés recueille les mêmes témoignages sensoriels ; ce sont ces faits qui nous font supposer qu'au delà des témoignages de nos sens se trouve un objet physique, le même pour tous et permanent, qui cause les réactions sensorielles d’individus différents, à des moments différents."
 

Russell, Problèmes de philosophie, 1912, Chapitre 2, § 28-29


 

  "J'ai conscience d'un monde qui s'étend sans fin dans l'espace. Que veut dire : j'en ai conscience ? D'abord ceci : je le découvre par une intuition immédiate, j'en ai l'expérience. Par la vue, le toucher, l'ouïe, etc., selon les différents modes de la perception sensible, les choses corporelles sont simplement là pour moi [...] Les êtres animés également, tels les hommes, sont là pour moi de façon immédiate [...] De plus ils sont présents dans mon champ d'intuition, en tant que réalités, alors même que je ne leur prête pas attention. Mais il n'est pas nécessaire qu'ils se trouvent justement dans mon champ de perception, ni eux ni non plus les autres objets. [...]
  Mais l'ensemble de ces objets co-présents [Mitgegenwärtigen] à l'intuition de façon claire ou obscure, distincte ou confuse, et cernant constamment le champ actuel de la perception, n'épuise même pas le monde qui pour moi est « là » de façon consciente, à chaque instant où je suis vigilant. Au contraire, il s’étend‚ sans limite selon un ordre fixe d’êtres. Ce qui est actuellement perçu et plus ou moins clairement co-présent et déterminé (ou du moins déterminé de quelque côté) est pour une part traversé pour une part environné‚  par un horizon obscurément conscient de réalité indéterminée. Je peux, avec: un succès variable, projeter sur lui, comme un rayon, le regard de l'attention qui soudain l'éclaire : toute une suite de présentifications chargées de déterminations, d'abord obscures, puis prenant progressivement vie, m'aident à faire surgir quelque chose : ces souvenirs feraient une chaîne, le cercle du déterminé‚ ne cesse (le s'élargir, au point que parfois la liaison s'établit avec le champ de perceptions, c'est-à-dire avec l’environnement central. [...] Cet horizon brumeux, incapable à jamais d'une totale détermination est nécessairement là.
 
Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, 1913, Deuxième section, Chapitre premier, § 27, trad. Paul Ricoeur, p. 48-49 de l'édition allemande, tel Gallimard, p. 87-89.


  "La science physique, tout entière, est un édifice à la base duquel on trouve les mesures. Or tout mesure étant liée à une perception sensible, toute loi physique concerne, au fond, des événements ayant lieu dans le monde sensible ; c'est pourquoi un certain nombre de savants et de philosophes sont portés à penser, qu'en dernière analyse, les physiciens n'ont affaire qu'au monde sensible, et même qu'au monde tel qu'il est perçu par les sens humains. [...] Il n'existe pas de motif logique permettant de réfuter cette opinion ; car la logique seule ne peut faire sortir qui que ce soit du monde sensible ; elle est même incapable de nous contraindre à admettre l'existence d'autres hommes que nous-mêmes. Mais elle n'est pas seule à assurer l'existence de notre entendement, il y faut aussi la raison. Or, pour qu'une chose soit raisonnable, l'absence de contradiction logique n'est pas le fondement. La raison nous dit que si nous tournons le dos à un objet en nous éloignant de lui, il en reste encore quelque chose quand nous ne sommes plus là. [...] La raison nous dit que les lois de la nature ne surgissent pas d'un pauvre cerveau humain, qu'elles ont existé avant que la vie soit apparue sur la terre et qu'elles existeront encore quand le dernier physicien aura disparu.
  Ces pensées, qui ne sont pas des conclusions logiques, nous obligent à admettre l'existence d'un monde réel derrière le monde de nos sensations, monde dont l'existence est indépendante de l'homme. Nous ne pouvons acquérir aucune connaissance directe de ce monde, nous pouvons seulement en prendre conscience par l'intermédiaire du monde de nos sensations. S'il y a des gens qui ne peuvent se résigner à adopter cette manière de voir et qui ne peuvent envisager l'existence d’un monde réel, inconnaissable par principe, nous leur ferons observer que, se trouver en présence d'une théorie physique tout achevée dont on peut analyser exactement le contenu et établir que des concepts pris dans le monde sensible suffisent parfaitement à la formuler est une chose et que, édifier une théorie physique en prenant son point de départ dans un ensemble de mesures particulières est une tout autre chose. [...] Jusqu'ici, on n'a pas pu réussir à la mener à bien sans admettre l'existence d’un monde réel indépendant de nos sens humains et, d'autre part, il n'y a pas de raison de penser qu'il en sera autrement à l'avenir."
 
Max Planck, Initiations à la physique, 1934, Chapitre VIII, § 1, tr. fr. J. du Plessis de Grenédan, Champs Flammarion, 1993, p. 177-178.

 

  "[Pour le réalisme] les théories décrivent, ou visent à décrire, ce à quoi ressemble réellement le monde. […] Du point de vue réaliste, la théorie cinétique des gaz décrit ce à quoi ressemblent réellement les gaz. La théorie cinétique s'interprète comme une théorie affirmant que les gaz sont réellement constitués de molécules animés d'un mouvement aléatoire et qui entrent en collision les unes avec les autres et avec les parois du récipient qui le contient. La théorie de l'électromagnétisme de Maxwell s'interprète comme une théorie affirmant qu'il existe vraiment un champ électrique et un champ magnétique qui obéissent aux équations de Maxwell et des particules chargées qui obéissent à l'équation de la force de Lorentz.
  Selon un autre point de vue, [appelé] instrumentalisme, la composante théorique de la science ne décrit pas la réalité. Les théories y sont vues comme des instruments conçus pour relier entre elles deux séries d'états observables. Les molécules en mouvement de la théorie cinétique des gaz sont des fictions commodes permettant de relier entre elles des manifestations observables des propriétés des gaz et de procéder à des prédictions ; les champs et les charges de la théorie électromagnétique sont également des fictions permettant aux scientifiques d'agir de même en ce qui concerne les aimants, les corps électrisés et les courants porteurs de charge.
  Le réalisme contient la notion de vérité. Pour le réaliste, la science cherche à formuler des descriptions vraies de ce qu'est réellement le monde. Une théorie qui décrit correctement un aspect du monde et son comportement est vraie, une théorie qui décrit incorrectement quelque aspect du monde est fausse. Selon le réalisme, au sens où on l'entend généralement, le monde existe indépendamment de notre présence en tant que détenteurs du savoir, et son mode d'existence est indépendant de la connaissance théorique que nous en avons. Les théories vraies décrivent correctement cette réalité. Si une théorie est vraie, elle est vraie parce que le monde est comme il est. L'instrumentalisme comprendra également la notion de réalité, mais dans un sens plus restrictif. Les descriptions du monde observable seront vraies ou fausses selon qu'elles le décrivent correctement ou non. Cependant, les constructions théoriques, qui sont conçues pour nous donner une maîtrise expérimentale du monde observable, ne seront pas jugées en termes de vérité ou de fausseté, mais plutôt en termes de leur utilité en tant qu'instruments."
 
Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science?, Récents développements en philosophies des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, Paris, Livre de Poche, 1987, p. 233-235.

 

  "Il est certain que je me fie dans l'ensemble au témoignage de mes sens sur l'existence et les caractéristiques des objets de tous les jours. J'accorde par ailleurs une confiance similaire aux garde-fous édifiés dans les institutions scientifiques, et en particulier au système de vérification de l'enquête scientifique (« vérifiez, revérifiez, vérifiez, revérifiez encore… »). Par conséquent, si les scientifiques me disent qu'il y a réellement des molécules, des atomes, des particules J/Ψ  et, qui sait, peut-être même des quarks, et bien soit ! Puisque je leur fais confiance, je dois admettre l'existence de toutes ces choses, avec les propriétés et les relations qui les accompagnent. En outre, si un instrumentaliste (ou tout autre spécimen de l'espèce nonrealistica) vient me dire que ces entités et tout ce qui l'accompagne ne sont en fait que des fictions (ou autres choses du même genre), alors je ne vois pas plus de raisons de le croire que de croire qu'il est lui-même une fiction, façonnée (d'une manière ou d'une autre) pour faire effet sur moi ; or ce n'est pas là ce que je crois. Il semble donc bien qu'il me faille être réaliste. On peut résumer ainsi ce raisonnement humble mais puissant : seul un réaliste peut accepter le témoignage de nos sens et, de la même manière, les résultats confirmés de la science ; en conséquence, je dois devenir réaliste (et vous aussi, par la même occasion !).
  Mais qu'est-ce qu'accepter le témoignage de nos sens et les théories scientifiques confirmées de la même manière ? Cela consiste à vivre avec leur vérité, avec tout ce que cela implique à l'égard de l'ajustement de notre comportement, aussi bien pratique que théorique, pour les intégrer."

Arthur Fine, "L'attitude ontologique naturelle", 1984, in Philosophie des sciences – Naturalismes et réalismes, 2004, Vrin, p. 355-356.

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Date de création : 09/01/2011 @ 14:07
Dernière modification : 16/11/2014 @ 12:02
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