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Texte à méditer :  La raison du plus fort est toujours la meilleure.
  
La Fontaine
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Hors des sentiers battus
Pathologies du temps
 "Quelle est donc la notion du temps de notre malade et en quoi diffère-t-elle de la nôtre ? Cette notion peut être précisée de la façon suivante : il sent les journées se succéder dans leur uniformité et dans leur monotonie ; il sent le temps s'écouler et s'en plaint : « encore une journée de passée », geint-il. Dans cette succession de journées semblables, il établit une certaine périodicité ; tous les lundis on nettoie l'argenterie, tous les mardis vient le coiffeur pour lui tailler les cheveux, tous les mercredis le jardinier coupe l'herbe des gazons, et ainsi de suite ; tout ceci ne fait qu'augmenter les restes qui lui sont destinés. C'est en somme l'unique lien qu'il établit. Aucune action, aucun désir ne se dessinent qui, en émanant du présent, s'en iraient vers l'avenir, par-dessus la succession de journées grises et semblables. Celles-ci gardent de ce fait une indépendance plus grande que de coutume, ne s'évanouissent pas dans la sensation de la continuité de la vie ; chacune d'elles émerge comme un îlot indépendant de la mer grise du devenir ; elle recommence à nouveau l'existence ; le déjà fait, le déjà vécu, le déjà dit, n'interviennent plus de la môme façon que chez nous, cela parce que le désir d'aller plus loin ne semble plus exister ; tous les jours ce sont les mêmes plaintes, les mêmes dires, dans leur monotonie exaspérante ; on dirait que l'être humain a perdu entièrement la notion d'une progression nécessaire.
 Telle est la marche du temps. Notre tableau n'est pourtant pas complet. Il y manque un élément essentiel. L'avenir se trouve barré par la certitude d'un événement d'ordre destructif et terrifiant. Cette certitude domine entièrement son attitude. Toute son énergie est venue se fixer à cet événement inévitable. Il plaint sa femme et ses enfants, à cause de la fin atroce qui les attend. Mais c'est tout ce qu'il peut faire ; dans la vie quotidienne, il n'est plus à la page, il ne vibre pas avec les événements qui se présentent au hasard de la vie, Quand il s'agit de demander des nouvelles d'un membre de la famille tombé malade, ses associations sont courtes et tous les jours il pose les mêmes questions banales et ne peut aller plus loin ; « c'est toujours le même cliché », dit sa femme ; lui-même d'ailleurs s'en rend compte : « ça sonne faux, tout ce que je dis à ma femme ». En somme, le tableau de l'appauvrissement affectif en présence de la réalité, que nous trouvons souvent chez ces malades."
 
Eugène Minkowski, Le temps vécu, 1933, PUF, 1995, p. 174-175.
 
 "Observation I - Hier à midi, au moment où l'on servait le repas, je regardai la pendule : pourquoi aussi ne l'aurait-on pas fait, mais il y avait là quelque chose de particulier. Car la pendule ne pouvait plus non plus m'être d'aucun secours et n'avait plus rien à me dire. Comment aurais-Je pu me mettre en rapport avec la pendule ? Je me sentais comme replacé en arrière, comme si quelque chose de passé revenait, pour ainsi dire, vers moi, comme si moi-même je parcourais un trajet. C'était comme si à 11 h. 1/2 il était de nouveau 11 heures et cela en ce sens que non seulement le temps devenait à nouveau le même et revenait en arrière, mais encore que tout ce qui, pendant ce temps, s'était passé pour moi en faisait autant. Mais tout cela est bien plus profond que je ne puis l'exprimer. Au milieu de tout cela surgissait quelque chose qui ne paraissait pas en faire partie. Tout d'un coup, il n'était seulement à nouveau 11 heures, mais encore un temps passé depuis longtemps était là, et là-dedans - vous I'ai-je déjà raconté, du grain dans une grande et dure écorce ? C'était comme ça de nouveau : au beau milieu du temps, je viens du passé vers moi-même. Comme c'était épouvantable. Je me disais, peut-être la pendule a-t-elle été reculée, les infirmiers voulaient jouer ainsi un mauvais tour avec la pendule. Je m'efforçais d'envisager le temps comme normal, mais je n'y arrivais pas ; et là vint un sentiment d'une attente épouvantable que je pourrais être aspiré dans le passé ou que le passé viendrait sur moi et me déborderait. C'était inquiétant qu'on jouât ainsi avec le temps, en quelque sorte démoniaque. Cela devait mal tourner pour l'humanité. Quel aspect pouvait bien avoir le temps pour les infirmiers, ont-ils encore le temps régulier ? Puis tout me devint infiniment indifférent et malgré cela j'étais très inquiet. Un temps étranger se levait. Tout se confondait pêle-mêle, et je me disais, comme crispé, à moi-même: je veux tout retenir, mais je dois me passer de tout. Le ciel et la terre tombent par ci par là. Je désirais en moi que ce faux temps disparaisse donc de nouveau. Puis j'ai eu faim, c'était aussi l'heure du repas, mais ce n'était pas une faim habituelle, comme je la connais, c'était la faim du corps, mais aussi la faim de l'âme, comme une nostalgie, un désir de sympathie, d'être compris, d'aide religieuse. Puis vint le repas et tout était à nouveau comme d'habitude."
 
Eugène Minkowski, Le temps vécu, 1933, PUF, 1995, p. 267.
 
 "Observation II.- Je ne savais pas que la mort était faite ainsi. L'âme ne reviendra plus. Je veux chercher le monde. Je continue de vivre maintenant dans l'éternité, il n'y a plus ni heures, ni jours, ni nuits. Dehors cela continue ; les fruits aux arbres remuent par-ci, par-là. Les autres marchent dans la salle de long en large, mais pour moi le temps ne s'écoule pas. La montre marche exactement comme avant, mais je ne veux plus la regarder, cela me rend triste. Que le temps passe et que les aiguilles tournent, je n'arrive pas à me le représenter très bien. Parfois quand, dehors, au jardin ils courent rapidement de long en large ou que le vent fait bien tournoyer les feuilles, je voudrais à nouveau vivre comme avent et pouvoir courir intérieurement avec eux, pour que le temps passe à nouveau. Mais là je suis arrêté et cela m'est si indifférent, qu'est-ce que cela, dehors, me regarde, tout m'est la même chose, arbres, images ou hommes. Là je me cogne seulement le nez contre temps.
Ce matin, j'ai voulu aller à la véranda, mais je rentrai de nouveau, tout cela ne me regarde réellement pas. Une belle nappe ou un bouquet de fleurs, comme il est posé là, c'est du vrai. Comme il reste là si immobile, je ne dois pas alors penser autant au temps.
La pensée est autre, elle n'a plus de style. Que devient donc l'avenir ? On ne peut pas l'atteindre. On peut raconter du présent et du passé, mais on ne peut plus se le représenter. On ne peut pas se l'imaginer et on sombre à nouveau. Tout est comme un point d'interrogation.
 Le temps est immobile ; on hésite même entre le passé et l'avenir. Tout est si enraciné. Avant, c'était en avant et en arrière. - Tout bien, maintenant cela manque pour ainsi dire. C'est un temps ennuyeux, tiré en longueur, sans fin, et je ne puis plus rien entreprendre. Il y a ainsi encore bien des énigmes.
 Tout est comme une montre. Le temps se déroule comme une montre ; le spectacle de la vie est comme une montre. Comme la montre et le temps, de même est divisée maintenant ma vie. Je n'ai plus rien à y dire. Cela va ainsi trapp, trapp, matin, midi et soir, passé, présent et avenir. Cela revient toujours à nouveau. C'est toujours une petite vie et puis cela revient.
 Dois-je toujours recommencer, pouvoir commencer à nouveau, et de nouveau le grand élan avec le vrai temps, cela serait bien ainsi. Là quelqu'un entre dans la chambre, ou dehors on laisse se refermer la porte, et il y a là un tel commandement qu'on en est effrayé et qu'on recommence. J'ai essayé ainsi souvent maintenant. Mais cela ne va pas parce que tout est immobile en moi. Le temps est arrêté.
Que dois-je faire là, quand le matin on apporte le déjeuner ou quand ensuite on passe la visite ? Est-ce que je sais quoi et quand ? Quand la visite est passée, cela aurait pu être tout aussi bien hier. On ne peut plus ranger cela, pour savoir où cela appartient.
 Cela me tire en arrière, mais où donc ? Là d'où cela vient, là où c'était avant. Cela rentre dans le passé. C'est un sentiment comme si on devait tomber en arrière. C'est ce qui disparaît, ce qui passe. Le temps se glisse dans le passé, les murs sont tombés. Avant, tout était solide. C'est comme si c'était sous la main, comme si on devait le tirer ici à nouveau ; est-ce le temps ? Cela vient de loin !
 Le matin au réveil, oui, comment dois-je le dire, le « disparaissable » est de nouveau là ; là, cela me tourmente tout particulièrement. Si je sais où je suis ? Pour cela, oui. Mais le « disparaissable », que le temps n'est pas là et par quel bout on doit prendre le temps et quand c'était hier ! Là, cela va intérieurement en moi, toujours plus loin en arrière, mais où ? Le temps se casse."
 
Eugène Minkowski, Le temps vécu, 1933, PUF, 1995, p. 267-268.
  
 "Il s'agit d'une jeune fille âgée de 20 ans, atteinte de mélancolie endogène. L'accès, après plus d'un an, se termina par la guérison. Au cours de cet accès, pendant de longs mois, se manifestaient, à côté d'autres symptômes caractéristiques d'un état mélancolique, des troubles relatifs au phénomène du temps ; ces troubles occupaient même une place prépondérante dans la conscience de la malade ; c'est eux qui doivent nous intéresser ici avant tout. Voilà comment la malade les décrivait elle-même :
 « J'ai toute la journée un sentiment d'angoisse qui se rapporte au temps. Je suis obligée de me dire sans discontinuer que le temps passe. Maintenant, pendant que je parle avec vous, Je pense à chaque mot prononcé : « passé » « passé » « passé ». Cet état est intolérable et détermine le sentiment d'être bousculé en tout. Cela commence dès le matin et s'associe aux bruits. Quand j'entends un oiseau pépier, je ne puis faire autrement que de penser : cela a duré une seconde. Les gouttes d'eau qui tombent me rendent furieuse, car je dois toujours penser : voilà une seconde de passée, voilà une autre seconde. De même le tic-tac de la montre. Je ne puis pas prendre le train, car l'idée que je dois être à la gare à 2 h. 5 m'est tout aussi intolérable et détermine la même angoisse que l'idée qu'il me faut vingt minutes pour aller jusqu'à X... L'idée de mon mariage m'est intolérable, car je dois me dire que la cérémonie durera une heure. Je ne puis pas comprendre que les autres hommes fassent des projets, les relient à des points précis du temps et, en le faisant, restent tout à fait calmes. Je me sens, pour cette raison, comme une étrangère par rapport aux autres, comme si je ne participais plus de la collectivité qu'ils forment, comme si j'étais toute différente. Quand les autres parlent, je ne puis pas les comprendre, ou plutôt je les comprends par la raison, mais à vrai dire je n'arrive pas à comprendre comment ils peuvent parler si calmement, sans se dire constamment : maintenant je parle, cela dure tant et tant de temps, puis je ferai cela et cela, et cela durant soixante ans, ensuite je mourrai, d'autres viendront après, puis d'autres encore, ils vivront aussi longtemps à peu de choses près, que moi, ils mangeront et dormiront comme moi et cela continuera ainsi, sans aucun sens, pendant des milliers et des milliers d'années.
 « De même, quand je vois les autres se mouvoir, marcher par exemple, à chaque mouvement, à chaque pas, je dois me dire : une seconde, encore une seconde, et cela m'agace terriblement. Ces pensées sont toujours en moi, sinon d'une façon explicite, du moins en tant que sentiment. Je me dis souvent que je ne suis pas du tout malade, mais que seulement j'ai acquis la connaissance de quelque chose que les autres ignorent et que je me suis formé ainsi une conception de la vie qui est malencontreuse, il est vrai, et que les autres ne partagent point, mais qui, au fond, est tout à fait logique ; je ne conçois même plus qu'on puisse penser autrement.
 « Cela a quelque chose d'angoissant d'être obligé de penser comme ça. Ce qu'il y a d'inquiétant, c'est que l'état s'aggrave. Il s'aggrave parce que les intervalles que je dois me représenter deviennent de plus en plus courts, de sorte que le sentiment d'être bousculée intérieurement ne fait que croître. Cela avait commencé par ce que je n'arrivais pas à établir à la maison l'emploi de mon temps pour la journée. Mais voilà que les intervalles pour lesquels je suis obligée de penser : cela a duré une heure, cela une minute, cela une seconde, deviennent de plus en plus petits. Ainsi quand je tricote, à chaque maille, à chaque mouvement de l'aiguille, je dois penser au temps. Cet état accompagne les bruits, les perceptions et détermine des idées de suicide, car le tout est terrifiant et intolérable.
 « Quand je vous parle, le mot « parle » s’efface tout d'abord, puis le mot « face ». Ce sont tout d'abord des mots qui s'effacent ainsi, puis des lettres. Tout cela s'en va, passe par bribes.
 « Je ne crois pas que cet état puisse jamais disparaître. À chaque mouvement que je fais, je suis obligée de me dire : maintenant je fais ceci, et maintenant cela, comme par exemple ranger mes robes dans l'armoire, les mettre, les enlever, etc… Cette pensée a quelque chose de terrifiant en elle, c'est comme une manière de tuer, c'est pour cela que c'est lié au suicide. Le terrifiant consiste en ce qu'à chaque mouvement, à chaque action la distance qui me sépare de la mort devient plus petite. Aussi quand quelqu'un me dit qu'il est content de voir revenir le printemps, de revoir les fleurs au jardin, je ne puis le comprendre, car je dois toujours penser à ce que, quand le printemps sera là, la distance se sera à nouveau raccourcie et la mort rapprochée d'autant. Comment peut-on se réjouir de cela ? Pourtant je ne crains pas la mort, elle m'apparaît belle, mais l'idée que tout passe et que la vie devient plus courte me fait peur. Ainsi quand je tricote, l'accent ne tombe pas sur ce que le travail avance, mais sur ce qu'au fur et à mesure qu'il avance, la vie devient de plus en plus courte, et c'est terrible. C'est pour cela que je veux me suicider, pour me débarrasser de cette façon de penser, et pourtant j'aime bien la vie.
 « Tout paraît stupide dans ces conditions, sans le moindre sens. Et ce manque de sens fait souffrir.
« Je crois que ma maladie a pour cause la peur de vieillir. Je restais à la maison désoeuvrée, le temps passait, je n'arrivais à rien et cela m'énervait. Quand ma sœur s’est mariée, je me suis dit : dans un an, dans deux, dans trois, ce sera ton tour. Ce sera mon tour, comme c'est le tour des autres femmes. Cela me parait stupide. Tout à fait comme cela se passe quand on doit prendre la parole dans une réunion : c'est le tour de celui-ci, puis de celui-là, puis ce sera le mien. Je parle parce que c'est mon tour, et cela n'a aucun sens. Je suis contente, c'est vrai, quand on me donne quelque chose ou quand on est gentil avec moi, mais ce qu'il y a de terrible, c'est que tout, au fond, m'est égal. Cela était si prononcé à certains moments que je ne pouvais plus rien faire, ni me lever, ni m'habiller, étant donné que tout cela m'était égal. Je puis aussi jouer au tennis par exemple, je le puis, mais avec contrainte, je dois me forcer, au fond je ne puis pas le faire et cela reste stupide, je dois toujours penser : maintenant je renvoie la balle, maintenant c'est un autre qui le fait, maintenant je me penche – et pourquoi tout cela ? »"
 
Eugène Minkowski, Le temps vécu, 1933, PUF, 1995, p. 280-282.

Date de création : 30/06/2013 @ 09:30
Dernière modification : 30/06/2013 @ 09:30
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