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Texte à méditer :  Soyez philosophe ; mais, au milieu de toute votre philosophie, soyez toujours un homme.
  
Hume
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De la nature à la culture

  "Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que, la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme."

 

Rousseau, Du contrat social, 1752, Chapitre VIII, De l'état civil, p. 164.



  "Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l'un et l'autre pût très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer. C'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la fièvre et la mort ; parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait. Tout animal a des idées puisqu'il a des sens, il combine même ses idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer, ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique.
  Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions, laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu, au lieu qu'un animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu'elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir, que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l'homme ; que c'est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c'est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature.

  Il serait affreux d'être obligés de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l'habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants, et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité, et de leur bonheur originel.
  L'homme sauvage, livré par la nature au seul instinct, ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être, par des facultés capables d'y suppléer d'abord, et de l'élever ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions purement animales : apercevoir et sentir sera son premier état, qui lui sera commun avec tous les animaux. Vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre, seront les premières, et presque les seules opérations de son âme, jusqu'à ce que de nouvelles circonstances y causent de nouveaux développements."

 

Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755, 1ère partie, Le Livre de Poche, 1996, p. 87-88.



  "A. - Faut-il civiliser l'homme, ou l'abandonner à son instinct ?
  B. Faut-il vous répondre net ?
  A. Sans doute.
  B. Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature ; faites-lui des entraves de toute espèce ; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l'effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que l'homme naturel y soit toujours enchaîné sous les pieds de l'homme moral. Le voulez-vous heureux et libre ? ne vous mêlez pas de ses affaires : assez d'incidents imprévus le conduiront à la lumière et à la dépravation ; et demeurez à jamais convaincu que ce n'est pas pour vous, mais pour eux, que ces sages législateurs vous ont pétri et maniéré comme vous l'êtes. J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses : examinez-les profondément ; et je me trompe fort, ou vous y verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait de lui imposer. Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l'ordre. Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les gênant."

 

Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1773, V, "Suite du dialogue entre A et B", in Œuvres philosophiques, Classiques Garnier, 1964, p. 511-512.



  "Le départ de l'homme du paradis, que la raison lui représente comme le premier séjour de son espèce, n'a été que le passage de la rusticité d'une créature purement animale à l'humanité des lisières où le tenait l'instinct au gouvernement de la raison, en un mot de la tutelle de la nature à l'état de liberté. La question de savoir si l'homme a gagné ou perdu à ce changement ne se pose plus, si l'on regarde la destination de son espèce, qui réside uniquement dans la marche progressive vers la perfection. Peu importent les erreurs du début lors des essais successifs entrepris par une longue série de générations dans leur tentative pour atteindre ce but. Cependant, cette marche, qui pour l'espèce représente un progrès vers le mieux, n'est pas précisément la même chose pour l'individu. Avant l'éveil de la raison, il n'y avait ni prescription ni interdiction, donc aucune infraction encore ; mais lorsque la raison entra en ligne et, malgré sa faiblesse, s'en prit à l'animalité dans toute sa force, c'est alors que dut apparaître le mal ; et, qui pis est, au stade de la raison cultivée, apparut le vice, totalement absent dans l'état d'ignorance, c'est-à-dire d'innocence. Le premier pas, par conséquent, pour sortir de cet état, aboutit à une chute du point de vue moral ; du point de vue physique la conséquence de cette chute, ce furent une foule de maux jusque là inconnus de la vie, donc une punition. L'histoire de la nature commence donc par le Bien, car elle est l'œuvre de Dieu ; l'histoire de la liberté commence par le Mal, car elle est l'œuvre de l'homme. En ce qui concerne l'individu qui, faisant usage de sa liberté, ne songe qu'à soi-même, il y eut perte lors de ce changement ; en ce qui concerne la nature, soucieuse d'orienter la fin qu'elle réserve à l'homme en vue de son espèce, ce fut un gain. L'individu a donc des raisons d'inscrire à son compte comme sa propre faute tous les maux qu'il endure et tout le mal qu'il lait ; mais en même temps, comme membre du Tout (d'une espèce), il a raison d'admirer et d'estimer la sagesse et la finalité de l'ordonnance.
  De cette façon, on peut aussi accorder entre elles et avec la raison les affirmations qui furent si souvent dénaturées et en apparence contradictoires du célèbre J.-J. Rousseau. Dans ses ouvrages sur l'Influence des Sciences et sur l'Inégalité des hommes, il montre très justement la contradiction inévitable entre la civilisation et la nature du genre humain en tant qu'espèce physique, où chaque individu doit réaliser pleinement sa destination ; mais dans son Émile, dans son Contrat Social, et d'autres écrits, il cherche à résoudre un problème encore plus difficile : celui de savoir comment la civilisation doit progresser pour développer les dispositions de l'humanité en tant qu'espèce morale, conformément à leur destination, de façon que l'une ne s'oppose plus à l'autre conçue comme espèce naturelle. De cette contradiction (étant donné que la culture selon les vrais principes de l'éducation de l'homme, en même temps du citoyen, n'est peut-être pas même encore bien entreprise, et, à plus forte raison, bien achevée), naissent tous les vrais maux qui pèsent sur l'existence humaine, et tous les vices qui la déshonorent ; cependant que les impulsions qui poussent aux vices et qu'on rend responsables en ce cas sont en elles-mêmes bonnes et, en tant que dispositions de la nature, adaptées à leurs propres fins ; mais ces dispositions, étant donné qu'elles n'ont été créées qu'en fonction de l'état de nature, sont contrariées par les progrès de la civilisation ; et réciproquement elles portent préjudice à ces progrès, jusqu'au moment où l'art, atteignant sa perfection, devienne de nouveau nature ; ce qui est la fin dernière de la destination morale pour l'espèce humaine."

 

Kant, "Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine", 1786, in Opuscules sur l'histoire, GF, 1990, p. 153-157.



  "Les représentations de l'innocence de l'état de nature, de la simplicité des mœurs des peuples primitifs d'une part et, d'autre part, l'opinion selon laquelle les besoins et leur satisfaction, les plaisirs et les agréments de la vie privée, etc., constituent des buts absolus, ont la même conséquence : c'est que la culture (die Bildung) n'est considérée que comme quelque chose d'extérieur et appartenant au stade de la corruption dans le premier cas et, dans le second cas, comme un simple moyen en vue des fins poursuivies. L'une et l'autre conceptions témoignent par là qu'elles ne connaissent pas la nature de l'esprit ni les fins de la raison. L'esprit ne peut, en effet, acquérir sa réalité effective, sans se diviser lui-même, sans se donner dans les besoins naturels et dans la relation à cette nécessité extérieure cette limitation et cette finitude, sans qu'enfin par là même il se forme en s'y insérant, la dépasse et obtienne ainsi son existence empirique objective. Ce n'est donc pas cette simplicité naturelle qui constitue le but rationnel. Il ne consiste pas non plus dans les plaisirs comme tels qui, au cours du développement de la particularité, lui sont procurés par la culture. Il consiste en ceci que la simplicité naturelle, c'est-à-dire d'une part le passif oubli de soi et d'autre part l'état d'inculture du savoir et de la volonté c'est-à-dire l'immédiateté et l'individualité où l'esprit est plongé, fasse l'objet d'un travail de transformation et qu'avant tout, cette extériorité, qui est celle de l'esprit, obtienne la rationalité dont elle est capable, à savoir la forme de l'universalité ou la conformité de l'entendement (Verstdändigkeit). C'est de cette manière seulement que l'esprit ne se trouve pas dépaysé dans cette extériorité comme telle et qu'il s'y sent comme chez lui. En elle, en effet, sa liberté a une existence empirique et dans cet élément étranger en soi à sa destination, à la liberté, l'esprit devient pour soi : il n'a plus affaire qu'à ce qui est marqué de son sceau et est produit par lui. C'est par là seulement que la forme de l'universalité pour soi dans la pensée vient à l'existence, forme qui constitue le seul élément approprié à l'existence de l'idée. Dans sa destination absolue, la culture est donc la libération et le travail de la libération supérieure, à savoir l'absolu point de passage vers la substantialité infinie, subjective de la vie éthique, substantialité qui n'est plus immédiate ou naturelle, mais spirituelle et élevée à la forme de l'universel. Dans le sujet, cette libération est le dur travail contre la subjectivité de la conduite, contre l'immédiateté du désir, aussi bien que contre la vanité subjective du sentiment et l'arbitraire du bon plaisir. Une partie de la défaveur dont cette libération est l'objet vient précisément de ce qu'elle est elle-même ce dur travail. Mais c'est par ce dur travail de la culture que la volonté subjective peut acquérir l'objectivité à l'intérieur d'elle-même et qu'elle est capable et digne d'être la réalité effective de l'idée."

 

Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1821, § 187, Remarque, trad. R. Derathé, Vrin, p. 218-219.


  "Nous ne connaissons donc la culture qu'à l'état de fait accompli, mais nous ne l'observons jamais, et c'est ce dont il importe de se rendre compte avec toute la clarté possible, in statu nascendi[1].

  Commençons par formuler ce postulat que les principales catégories culturelles ont dû exister simultanément dès le début, à l'état d'interdépendance. Elles n'ont pas pu naître les unes après les autres, et il est impossible d'établir leur succession dans le temps. La culture matérielle, par exemple, n'a pas pu naître, avant que l'homme n'ait été capable de se servir de ses outils selon la technique traditionnelle qui, nous le savons, implique un certain canon de connaissances. De leur côté, la connaissance et la tradition sont inconcevables sans l'existence de la pensée conceptuelle et du langage. Il existe donc une corrélation étroite entre la pensée, le langage, et la culture matérielle, il a dû en être ainsi à toutes les phases de l'évolution, y compris la phase initiale. D'autre part, les arrangements matériels de la vie, usage d'ustensiles domestiques, moyens de déplacement dans la vie de tous les jours, sont les corollaires et les conditions préliminaires indispensables de toute organisation sociale. Le foyer et le seuil ne sont pas seulement des symboles de la vie domestiques, mais des facteurs sociaux réels jouant un rôle des plus actifs dans la formation de liens de parenté. De son côté, la morale est une force sans laquelle l'homme est incapable de lutter contre ses instincts, ou même de dépasser la vie purement instinctive, et à laquelle il doit constamment avoir recours à l'état de culture, même dans ses activités techniques les plus simples."

 

Bronislaw Malinowski, La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, 1921, Payot éd., p. 140-143.


[1] Locution latine : à l'état naissant.



  "S'il est vrai que les systèmes culturels peuvent faire varier du tout au tout la structure du comportement, ils n'en sont pas moins profondément enracinés dans le biologique et le physiologique. L'homme est un organisme doté d'un extraordinaire et merveilleux passé. il se distingue de tout les autres animaux par le fait qu'il a réussi a créer ce que j'appellerai des prolongements de son organisme. Leur développement lui a permis d'améliorer et de spécialiser diverses fonctions. L'ordinateur est un prolongement d'une partie du cerveau, comme le téléphone un prolongement de la voix, et la roue un prolongement des jambes et des pieds. Le langage prolonge l'expérience dans le temps et dans l'espace, tandis que l'écriture prolonge le langage humain. L'homme a porté ces prolongements a un tel niveau d'élaboration que nous finissons par oublier que son humanité est enracinée dans sa nature animale. L'anthropologue Weston La Barre a fait remarquer que l'homme a transféré son évolution de son corps à ces prolongements, accélérant ainsi prodigieusement le processus évolutif.
  S'il en est ainsi, l'observation, la transcription et l'analyse des systèmes proxémiques des cultures modernes doivent tenir compte des systèmes de comportement sur lesquels ils se fondent, représentés par les formes de vie primitives dont ils sont issus. […]

  À la lumière de ces acquisitions, il pourrait bien à la longue se révéler fructueux de considérer l'homme comme un organisme qui a créé ses prolongements et les a portés à un tel niveau de spécialisation qu'ils ont pris la succession de la nature et se substituent rapidement à elle. En d'autres termes, l'homme est le créateur d'une dimension nouvelle, la dimension culturelle, dont la proximité ne livre qu'un élément. Le rapport qui lie l'homme à la dimension culturelle se caractérise par un façonnement réciproque. L'homme est maintenant en mesure de construire de toutes pièces la totalité du monde où il vit : ce que les biologistes appellent son « biotope ». En créant ce monde, il détermine en fait l'organisme qu'il sera."

 

Edward T. Hall, La dimension cachée, 1966, tr. fr. Amélie Petita, Points Seuil, 1978, p. 16-17.

 

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Date de création : 23/03/2014 @ 09:25
Dernière modification : 12/09/2017 @ 09:22
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