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Texte à méditer :  La raison du plus fort est toujours la meilleure.
  
La Fontaine
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Hors des sentiers battus
L'homme comme animal

  "En faut-il davantage […] pour prouver que l'homme n'est qu'un animal, ou un assemblage de ressorts, qui tous se montent les uns par les autres, sans qu'on puisse dire par quel point du cercle humain la nature a commencé ? Si ces ressorts diffèrent entre eux, ce n'est donc que par leur siège, et par quelques degrés de force, et jamais par leur nature ; et par conséquent l'âme n'est qu'un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau, qu'on peut, sans craindre l'erreur, regarder comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible sur tous les autres, et même paraît avoir été fait le premier ; en sorte que tous les autres n'en seraient qu'une émanation, comme on le verra par quelques observations que je rapporterai, et qui ont été faites sur divers embryons."

 

Julien Offroy de La Mettrie, L'Homme-machine, 1747, Folio essais, 2006, p. 198.


 

  "Mais un être à qui la Nature a donné un instinct si précoce, si éclairé, qui juge, combine, raisonne et délibère autant que s'étend et lui permet la sphère de son activité, un être qui s'attache par les bienfaits, qui se détache par les mauvais traitements et va essayer un meilleur maître, un être d'une structure semblable à la nôtre, qui fait les mêmes opérations, qui a les mêmes passions, les mêmes douleurs, les mêmes plaisirs, plus ou moins vifs suivant l'empire de l'imagination et la délicatesse des nerfs, un tel être enfin ne montre-t-il pas clairement qu'il sent ses torts et les nôtres, qu'il connaît le bien et le mal et, en un mot, a conscience de ce qu'il fait ? Son âme, qui marque comme la nôtre les mémés joies, les mêmes mortifications, les mêmes déconcertements, serait-elle sans aucune répugnance à la vue de son semblable déchiré ou après l'avoir lui-même impitoyablement mis en pièces. Cela posé, le don précieux dont il s'agit n'aurait point été refusé aux animaux, car puisqu'ils nous offrent des signes évidents de leur repentir comme de leur intelligence, qu'y a-t-il d'absurde à penser que des êtres, des machines presque aussi parfaites que nous, soient comme nous, faites pour penser et pour sentir la Nature ?
  Qu'on ne m'objecte point que les animaux sont pour la plupart des êtres féroces qui ne sont pas capables de sentir les maux qu'ils font, car tous les hommes dans notre espèce distinguent-ils mieux les vices et  les vertus ? Il est dans notre espèce de la férocité, comme dans la leur. Les hommes qui sont dans la barbare habitude d'enfreindre la loi naturelle n'en sont pas si tourmentés que ceux qui la transgressent pour la première fois et que la force de l'exemple n'a point endurcis. Il en est de même des animaux comme des hommes. Les uns et les autres peuvent être plus ou moins féroces par tempérament, et ils le deviennent encore plus avec ceux qui le sont. Mais un animal doux, pacifique, qui vit avec d'autres animaux semblables et d'aliments doux, sera ennemi du sang et du carnage ; il rougira intérieurement de l'avoir versé, avec cette différence peut-être que comme chez eux tout est immolé aux besoins, aux plaisirs et aux commodités de la vie, dont ils jouissent plus que nous, leurs remords ne semblent pas devoir être si vifs que les nôtres, parce que nous ne sommes pas dans la même nécessité qu'eux. La coutume émousse et peut-être étouffe les remords comme les plaisirs.
  Mais je veux pour un moment supposer que je me trompe, et qu'il n'est pas juste que presque tout l'univers ait tort à ce sujet tandis que j'aurais seul raison. J'accorde que les animaux, même les plus excellents, ne connaissent pas la distinction du bien et du mal moral, qu'ils n'ont aucune mémoire des attentions qu'on a eues pour eux, du bien qu'on leur a fait, aucun sentiment de leurs propres vertus ; que ce lion, par exemple, dont j'ai parlé après tant d'autres, ne se souvienne pas de n'avoir pas voulu ravir la vie à cet homme qui fut livré à sa furie, dans un spectacle plus inhumain que tous les lions, les tigres et les ours, tandis que nos compatriotes se battent, Suisses contre Suisses, frères contre frères, se reconnaissent, s'enchaînent ou se tuent sans remords parce qu'un prince paie leurs meurtres. Je suppose enfin que la loi naturelle n'ait pas été donnée aux animaux. Quelles en seront les conséquences ? L'homme n'est pas pétri d'un limon plus précieux ; la Nature n'a employé qu'une seule et même pâte, dont elle a seulement varié les levains. Si donc l'animal ne se repent pas d'avoir violé le sentiment intérieur dont je parle, ou plutôt s'il en est absolument privé, il faut nécessairement que l'homme soit dans le même cas ; moyennant quoi, adieu la loi naturelle et tous ces beaux traités qu'on a publiés sur elle ! Tout le règne animal en serait généralement dépourvu. Mais réciproquement, si l'homme ne peut se dispenser de convenir qu'il distingue toujours, lorsque la santé le laisse jouir de lui-même, ceux qui ont de la probité, de l'humanité, de la vertu, de ceux qui ne sont ni humains, ni vertueux, ni honnêtes gens, qu'il est facile de distinguer ce qui est vice ou vertu par l'unique plaisir ou la propre répugnance, qui en sont comme les effets naturels, il s'ensuit que les animaux formés de la même matière, à laquelle il n'a peut-être manqué qu'un degré de fermentation pour égaler les hommes en tout, doivent participer aux mêmes prérogatives de l'animalité, et qu'ainsi il n'est point d'âme ou de substance sensitive sans remords. […]
  Enfin, le matérialiste convaincu, quoi que murmure sa propre vanité, qu'il n'est qu'une machine ou qu'un animal, ne maltraitera point ses semblables, trop instruit sur la nature de ces actions dont l'inhumanité est toujours proportionnée au degré d'analogie prouvée ci devant, et ne voulant pas, en un mot, suivant la loi naturelle donnée à tous les animaux, faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit."

 

Julien Offray de La Mettrie, L'Homme Machine, 1747, in Œuvres philosophiques, Coda, 2004, p. 62-63 et p. 84.



  "Quelques naturalistes, profondément frappés des aptitudes mentales de l'homme, ont partagé l'ensemble du monde organique en trois règnes : le règne Humain, le règne Animal et le règne Végétal, attribuant ainsi à l'homme un règne spécial. Le naturaliste ne peut ni comparer ni classer les aptitudes mentales, mais il peut ainsi que j'ai essayé de le faire, chercher à démontrer que, si les facultés mentales de l'homme diffèrent immensément en degré de celles des animaux qui lui sont inférieurs, elles n'en diffèrent pas quant à leur nature. Une différence de degré, si grande qu'elle soit, ne nous autorise pas à placer l'homme dans un règne à part. […] Par conséquent, si l'on veut déterminer la position de l'homme dans le système naturel ou généalogique, l'extrême développement du cerveau ne doit pas l'emporter sur une foule de ressemblances portant sur des points d'importance moindres ou même n'en n'ayant aucune. […]
  Si nous considérons la conformation embryologique de l'homme, – les analogies qu'il présente avec les animaux inférieurs, – les rudiments qu'il conserve, – et les réversions auxquelles il est sujet, nous serons à même de reconstruire en partie par l'imagination, l'état primitif de nos ancêtres, et de leur assigner approximativement la place qu'ils doivent occuper dans la série zoologique. Nous apprenons ainsi que l'homme descend d'un mammifère velu, pourvu d'une queue et d'oreilles pointues, qui probablement vivait dans les arbres, et habitait l'ancien monde. Un naturaliste qui aurait examiné la conformation de cet être l'aurait classé parmi les Quadrumanes aussi sûrement que l'ancêtre commun et encore plus ancien des singes de l'ancien et du nouveau monde. […] Il y a sans doute une difficulté à vaincre avant d'accepter pleinement la conclusion à laquelle nous sommes ainsi conduits sur l'origine de l'homme, c'est la hauteur du niveau intellectuel et moral auquel s'est élevé l'homme. Mais quiconque admet le principe général de l'évolution, doit reconnaître que, chez les animaux supérieurs, les facultés mentales sont, à un degré très inférieur, de même nature que celles de l'espèce humaine et susceptible de développement."

 

Charles Darwin, La Descendance de l'homme et la sélection sexuelle, 1871, 1ère partie, chapitre VI, tr. fr. Edmond Barbier.


 

  "Nous ne dérivons plus l'homme de « l'esprit », de la « divinité », nous l'avons replacé dans le monde animal. Nous le tenons pour l'animal le plus fort parce qu'il est le plus rusé : de là résulte entre autres qu'il est spirituel. Nous repoussons d'autre part une fatuité qui aimerait bien là aussi se refaire entendre : comme si l'homme avait été le grand arrière-dessein de l'évolution animale. Il n'a vraiment rien d'un couronnement de la création : tout être, à ses côtés, se trouve à un égal degré de perfection... Et le prétendre est encore une prétention : pris relativement, l'homme est l'animal le plus malvenu, le plus morbide, le plus dangereusement dévoyé de ses instincts - bien entendu, avec tout ça, aussi le plus intéressant !"

 

Friedrich Nietzsche, L'Antéchrist, 1895, § 14, in Œuvres, tome II, Robert Laffont, Bouquins, 1993, p. 1049.

 

  "Nous avons changé notre savoir. Nous sommes devenus plus humbles en toutes choses. Nous ne faisons plus descendre l'homme de « l'Esprit », de la « Divinité », nous l'avons replacé parmi les animaux. Il est pour nous l'animal le plus fort, parce qu'il est le plus rusé : notre spiritualité en est une suite. Nous nous défendons d'autre part contre une vanité qui, là aussi, voudrait élever sa voix : comme si l'homme avait été la grande pensée de derrière la tête de l'évolution animale. Il n'est absolument pas le couronnement de la création ; chaque être se trouve à côté de lui au même degré de perfection… Et, en prétendant cela, nous allons encore trop loin : l'homme est relativement le plus manqué de tous les animaux, le plus maladif, celui qui s'est égaré le plus dangereusement loin de ses instincts — il est vrai qu'avec tout cela il est aussi l'animal le plus intéressant ! — En ce qui concerne les animaux, c'est Descartes qui le premier a eu l'admirable hardiesse de considérer l'animal en tant que machine : toute notre physiologie s'évertue à démontrer cette idée. Aussi, logiquement, ne mettons-nous plus l'homme à part, comme le faisait Descartes : ce que l'homme conçoit de nos jours, ne va pas plus loin que ce qu'il conçoit machinalement. Autrefois on donnait à l'homme le « libre arbitre » comme une dotation d'un monde supérieur : aujourd'hui nous lui avons même pris l'arbitre, la volonté, en ce sens qu'il n'est plus permis d'entendre par là un attribut. Le vieux mot de « volonté » ne sert plus qu'à désigner une résultante, une sorte de réaction individuelle qui, nécessairement, fait suite à une série d'irritations soit concordantes, soit contradictoires : — la volonté n'« agit » ni n'«agite » plus… Autrefois on voyait dans la conscience de l'homme, dans l' « esprit », une preuve de son origine supérieure, de sa divinité ; pour perfectionner l'homme on lui conseillait de rentrer ses sens en lui-même comme la tortue, de supprimer les relations avec les choses terrestres, d'écarter l'enveloppe mortelle : il ne restait de lui que l'essentiel : « le pur esprit ». Là aussi nous avons modifié notre manière de voir : L' « esprit », la conscience, nous semble précisément un symptôme d'une relative imperfection de l'organisme, une expérience, un tâtonnement, une méprise — une peine qui use inutilement beaucoup de force nerveuse, — nous nions qu'une chose puisse être faite à la perfection, tant qu'elle est faite consciemment. Le « pur esprit » est une bêtise pure : si nous faisons abstraction du système nerveux, de l' « enveloppe terrestre », nous nous trompons dans notre calcul — rien de plus !…"

 

Friedrich Nietzsche, L'Antéchrist, 1895, § 14, tr. fr. Henri Albert.



  "Il n'en va pas différemment de l'homme que de l'animal, sa survie dépend très souvent de son aptitude à identifier des objets ou des signes qui ont une signification pour lui. Ainsi sommes-nous en quelque sorte pré-programmés pour rechercher les objets qui peuvent nous être utiles ou risquent de nous nuire, et de surcroît pour réagir plus facilement à certaines configurations qu'à d'autres. En fait, il semble bien que notre capacité à identifier un objet soit liée à sa pertinence biologique, de sorte que pour les objets qui revêtent une importance biologique pour nous, une très infime ressemblance suffit à déclencher cette réaction."

 

Ernst Gombrich, Image et œil. Nouvelles études sur la psychologie de la représentation iconique, 1982, p. 281, tr. fr. Bernard Lortholary.

 

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Date de création : 16/02/2021 @ 10:18
Dernière modification : 23/09/2026 @ 07:55
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