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Hors des sentiers battus
La théorie de l'évolution

  "Il y a, en biologie, un grand nombre de généralisations, mais fort peu de théories. Parmi celles-ci, la théorie de l'évolution l'emporte de beaucoup en importance sur les autres, parce qu'elle rassemble, dans les domaines les plus variés, une masse d'observations qui, sans elle, resteraient isolées; parce qu'elle lie entre elles toutes les disciplines qui s'intéressent aux êtres vivants; parce qu'elle instaure un ordre dans l'extraordinaire variété des organismes et les lie étroitement au reste de la terre; bref, parce qu'elle fournit une explication causale du monde vivant et de son hétérogénéité. La plupart des généralisations qu'a établies la biologie ne font que refléter certains aspects de la théorie de l'évolution et la confirmer. C'est le cas notamment de toute une série de propositions, du genre : tous les êtres vivants sont constitués de cellules; tous les êtres vivants utilisent les mêmes isomères optiques; l'information génétique d'un organisme est contenue dans l'acide désoxyribonucléique; l'énergie nécessaire à un être vivant lui est fournie par des réactions où les phosphorylations sont couplées à l'utilisation soit d'un composé chimique, soit de la lumière. Ce qu'ont montré la physiologie et la biochimie au cours de ce siècle, c'est d'abord l'unité de composition et de fonctionnement dans le monde vivant. Par-delà la diversité des formes et la variété des performances, tous les organismes emploient les mêmes matériaux pour effectuer des réactions similaires. Comme si, dans son ensemble, le monde vivant utilisait toujours les mêmes ingrédients et les mêmes recettes, n'apportant de fantaisie que dans la cuisson et les condiments.
  Mais la théorie de l'évolution a un statut qui dépasse celui de la plupart des théories scientifiques. En effet, elle rend compte de l'origine du monde vivant, de son histoire, de son état présent. Cela veut dire qu'au bout de l'évolution, il y a l'homme, son origine, sa nature. A travers l'homme, la théorie de l'évolution touche aux problèmes les plus profonds, les plus intimes de la nature. Ceux qui nous touchent de près. Autrement dit la théorie de l'évolution est souvent traitée comme un mythe, c'est-à-dire comme une histoire qui raconte les origines et par là même explique la place qu'y tient l'homme. C'est dire aussi que la théorie de l'évolution entre en conflit avec les autres mythes qui racontent une autre histoire de l'homme, de ses origines, de sa nature.

  La France a été particulièrement longue à admettre la théorie darwinienne de l'évolution, chose étonnante car au XVIIIe et au XIXe siècle, les Français et notamment Benoît de Maillet, Diderot, Buffon, Geoffroy Saint-Hilaire et Lamarck avaient joué les premiers rôles pour montrer que les espèces n'étaient pas des structures éternellement figées, mais qu'elles se transformaient. L'importance de Darwin, c'est d'avoir pour la première fois proposé un mécanisme plausible. En fait, Darwin a changé entièrement notre manière de regarder les êtres vivants comme l'a bien montré Ernst Mayr. Jusque-là, les êtres vivants étaient considérés comme les exemplaires reproduits à l'image d'un prototype. Selon ce mode de pensée, dit essentialiste, les moutons d'un troupeau étaient vus comme des copies du prototype mouton, de l'essence mouton. Darwin, au contraire, a pour la première fois une vue populationniste des êtres vivants. Pour lui chaque individu a ses caractéristiques propres, chacun est un peu différent de ses congénères. Un troupeau de moutons devient une population d'individus tous un peu différents, par la taille, par le poids, par toutes les propriétés possibles. Dès lors, les individus ne se comportent pas de la même façon, ne se reproduisent pas de la même façon. Il y a interaction entre les individus et leur milieu, ce qui avantage et sélectionne la descendance de certains individus au détriment des autres. Ainsi évoluent les populations à travers ce que Darwin a appelé la sélection naturelle.
  Bien entendu, la théorie de l'évolution a elle-même évolué. La naissance de la génétique a donné un support formel aux variations héréditaires qu'avait envisagées Darwin. Récemment, la biologie moléculaire a transformé nos idées sur le matériel génétique. Alors qu'il y a vingt ans encore, on considérait les chromosomes comme des structures presque intangibles que ne venaient modifier que de très rares mutations, on sait aujourd'hui qu'il s'agit de structures dynamiques en perpétuel remaniement, qu'il existe des éléments qui cassent les chromosomes, emportent des morceaux, allongent ici, raccourcissent là, font des noeuds, bref, qui bricolent les chromosomes et permettent de faire du neuf avec du vieux.
  Donc, nous avons depuis quelques années une vision bien différente de celle qu'on avait il y a vingt ou trente ans. Mais il est clair que nous ne savons pas tout, qu'il y a encore de grosses lacunes dans notre représentation de l'évolution. Celle-ci, par exemple, est décrite en termes de phylogenèse, c'est-à-dire de différences entre organismes adultes. Mais les différences entre adultes ne reflètent jamais que les différences entre les processus de développement qui produisent ces adultes. Pour comprendre véritablement les mécanismes qui sous-tendent l'évolution, il faut d'abord comprendre le développement embryonnaire. Et, pour l'instant, on ne sait à peu près rien de ces mécanismes.
  À l'origine, la théorie de l'évolution reposait surtout sur les données morphologiques, embryologiques et paléontologiques. Au cours de ce siècle, elle a été renforcée par une série de résultats obtenus par la génétique, la biochimie et la biologie moléculaire. Toute l'information issue de ces divers domaines est maintenant combinée en ce qu'on pourrait appeler le darwinisme moderne. Les traces de l'évolution, on les trouve aujourd'hui dans chacune de nos cellules, dans chacune de nos molécules. Il est devenu virtuellement impossible à présent d'expliquer l'énorme quantité de données accumulées depuis le début de ce siècle sans une théorie très voisine du darwinisme moderne. La probabilité pour que cette théorie dans son ensemble soit un jour réfutée est voisine de zéro.
  Mais si pratiquement tous les biologistes admettent aujourd'hui cette façon de voir, on peut penser l'évolution en termes d'organismes ou de molécules, ou d'abstractions statistiques. Il y a encore bien des manières de considérer l'évolution, son rythme et ses mécanismes. Il ne s'agit pas d'un dogme figé, mais d'une théorie en perpétuel remaniement."

 

François Jacob, "L'évolution", in La Vie des Sciences, Comptes rendus de l'Académie des sciences, série générale, tome 2, n° 5, 1985, p. 405-407

 

  "Il y a, en biologie, un grand nombre de généralisations, mais fort peu de théories. Parmi celles-ci, la théorie de l'évolution l'emporte de beaucoup en importance sur les autres, parce qu'elle rassemble, dans les domaines les plus variés, une masse d'observations qui, sans elle, resteraient isolées ; parce qu'elle lie entre elles toutes les disciplines qui s'intéressent aux êtres vivants ; parce qu'elle instaure un ordre dans l'extraordinaire variété des organismes et les lie étroitement au reste de la Terre ; bref, parce qu'elle fournit une explication causale du monde vivant et de son hétérogénéité. La théorie de l'évolution se résume essentiellement en deux propositions. Elle dit d'abord que tous les organismes, passés, présents ou futurs, descendent d'un seul, ou de quelques rares systèmes vivants qui se sont formés spontanément. Elle dit ensuite que les espèces ont dérivé les unes des autres par la sélection naturelle des meilleurs reproducteurs. Pour une théorie scientifique, celle de l'évolution présente le plus grave des défauts : comme elle se fonde sur l'histoire, elle ne se prête à aucune vérification directe. Si elle n'en a pas moins un caractère scientifique, par opposition au magique ou au religieux, c'est qu'elle reste soumise au démenti que peut lui apporter l'expérience. La formuler, c'est prendre le risque d'être un jour contredit par quelque observation. Mais jusqu'ici, la plupart des généralisations qu'a établies la biologie ne font que refléter certains aspects de la théorie de l'évolution et la confirmer. C'est le cas notamment de toute une série de propositions du genre : tous les êtres vivants sont constitués de cellules ; tous les êtres vivants utilisent les mêmes isomères optiques ; l'information génétique d'un organisme est contenue dans l'acide désoxyribonucléique ; l'énergie nécessaire à un être vivant lui est fournie par des réactions où les phosphorylations sont couplées à l'utilisa­tion soit d'un composé chimique, soit de la lumière. Ce qu'ont montré la physiologie et la biochimie au cours de ce siècle, c'est d'abord l'unité de composition et de fonc­tionnement dans le monde vivant. Par-delà la diversité des formes et la variété des performances, tous les organismes emploient les mêmes matériaux pour effectuer des réactions similaires. Comme si, dans son ensemble, le monde vivant utilisait toujours les mêmes ingrédients et les mêmes recettes, n'apportant de fantaisie que dans la cuisson et les condiments. Force est donc d admettre qu'une fois trouvée la recette qui se révélait la meilleure, la nature s'y est tenue au cours de l'évolution. Quelle que soit sa spécialité, qu'il s'occupe d'organismes, de cellules ou de molécules, il n'est pas un biologiste aujourd'hui qui n'ait, tôt ou tard, à se référer à l'évolution pour interpréter les résultats de son analyse. Quant aux autres théories qu'a produites la biologie, celle de la conduction nerveuse, par exemple, ou celle de l'hérédité, elles sont en général d'une extrême simplicité et ne font intervenir qu'une part modeste d'abstraction. Et quand surgit quelque entité abstraite, comme le gène, le biologiste n'a de cesse qu'il ne lui ait substitué des éléments matériels, particules ou molécules. Comme si, pour durer en biologie une théorie devait se référer à quelque modèle concret."

 

François Jacob, La Logique du vivant, 1970, Gallimard tel, p. 21-22.

 

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Date de création : 08/03/2021 @ 15:48
Dernière modification : 08/03/2021 @ 15:48
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