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Texte à méditer :  Le progrès consiste à rétrograder, à comprendre [...] qu'il n'y avait rien à comprendre, qu'il y avait peut-être à agir.   Paul Valéry
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Défense et critique du végétarisme

  "Le premier, [Pythagore] fit grief aux hommes de servir sur les tables la chair des animaux ; le premier, il tint ce langage plein de sagesse, qui pourtant ne fut pas écouté :
  « Abstenez-vous, mortels, de souiller vos corps de mets abominables. Vous avez les céréales, vous avez les fruits, dont le poids fait courber les branches, et, sur les vignes, les raisins gonflés de jus ; vous avez des plantes savoureuses et d'autres que la flamme peut rendre douces et tendres ; ni le lait, ni le miel, qu'a parfumé la fleur du thym, ne vous sont interdits ; la terre, prodigue de ses trésors, vous fournit des aliments délicieux ; elle vous offre des mets qui ne sont pas payés par le meurtre et le sang. Ce sont les bêtes qui assouvissent leur faim avec de la chair, et encore pas toutes car les chevaux, les moutons et les bœufs se nourrissent d'herbe. Il n'y a que les animaux d'une nature cruelle et féroce, les tigres d'Arménie, les lions toujours en fureur, les loups, les ours, qui aiment une nourriture ensanglantée. Hélas ! Quel crime n'est-ce pas d'engloutir des entrailles dans ses entrailles, d'engraisser son corps avide avec un corps dont on s'est gorgé et d'entretenir en soi la vie par la mort d'un autre être vivant ! Quoi donc ? Au milieu de tant de richesses que produit la terre, la meilleure des mères, tu ne trouves de plaisir qu'à broyer d'une dent cruelle les affreux débris de tes victimes, dont tu as rempli ta bouche, à la façon des Cyclopes ? Tu ne peux, sans détruire un autre être, apaiser les appétits déréglés de ton estomac vorace ? »"

 

Ovide, Métamorphoses, livre XV, tr. fr. Georges Lafaye, Les Belles lettres, CUF, 1962, p.123-136.

 

  "Il y avait là un homme qui était né à Samos [Pythagore], mais qui avait fui en même temps Samos et les maîtres de cette île et qui, par haine de la tyrannie, s'était exilé volontairement ; si éloignés de nous que soient les dieux dans les espaces célestes, il s'éleva jusqu'à eux par la pensée ce que la nature refusait aux regards des hommes, il le découvrit avec les yeux de l'intelligence. Après avoir par la puissance de son génie et par un travail infatigable pénétré tous les secrets de l'univers, il les communiquait aux autres ; entouré de disciples silencieux, que ses discours remplissaient d'admiration, il disait les origines du vaste monde, les principes des choses, ce que c'est que la nature, la divinité, comment se forme la neige, ce qui cause la foudre, si c'est Jupiter ou bien le vent qui déchaîne le tonnerre en crevant les nuages, ce qui produit les tremblements de terre, quelle loi préside aux révolutions des astres, enfin toutes sortes de vérités cachées ; le premier, il fit grief aux hommes de servir sur les tables la chair des animaux; le premier, il tint ce langage plein de sagesse, qui pourtant ne fut pas écouté:
  « Abstenez-vous, mortels, de souiller vos corps de mets abominables. Vous avez les céréales, vous avez les fruits, dont le poids fait courber les branches, et, sur les vignes, les raisins gonflés de jus ; vous avez des plantes savoureuses et d'autres que la flamme peut rendre douces et tendres ; ni le lait, ni le miel, qu'a parfumé la fleur du thym, ne vous sont interdits ; la terre, prodigue de ses trésors, vous fournit des aliments délicieux ; elle vous offre des mets qui ne sont pas payés par le meurtre et le sang. Ce sont les bêtes qui assouvissent leur faim avec de la chair, et encore pas toutes ; car les chevaux, les moutons et les bœufs se nourrissent d'herbe. Il n'y a que les animaux d'une nature cruelle et féroce, les tigres d'Arménie, les lions toujours en fureur, les loups, les ours, qui aiment une nourriture ensanglantée. Hélas ! quel crime n'est-ce pas d'engloutir des entrailles dans ses entrailles, d'engraisser son corps avide avec un corps dont on s'est gorgé et d'entretenir en soi la vie par la mort d'un autre être vivant ! Quoi donc ? au milieu de tant de richesses que produit la terre, la meilleure des mères, tu ne trouves de plaisir qu'à broyer d'une dent cruelle les affreux débris de tes victimes, dont tu as rempli ta bouche, à la façon des Cyclopes ? Tu ne peux, sans détruire un autre être, apaiser les appétits déréglés de ton estomac vorace ? Mais, dans cet âge antique que nous avons appelé l'âge d'or, l'homme n'avait besoin pour être heureux que des fruits des arbres et des plantes que produit la terre ; le sang ne souillait point sa bouche. Alors l'oiseau battait l'air de ses ailes en toute sécurité ; le lièvre errait, sans avoir rien à craindre, au milieu des champs ; il n'y avait point d'hameçon pour accrocher le poisson trop crédule ; le monde ignorait la trahison ; nul n'avait de piège à redouter ; partout régnait la paix. Le premier, quel qu'il soit, qui, donnant un exemple funeste, convoita la nourriture des lions et engloutit de la chair dans son ventre avide, celui-là ouvrit le chemin au crime ; ce fut peut-être à l'origine le meurtre des bêtes sauvages qui souilla le fer d'un sang tiède ; c'était assez ; on pouvait, je l'avoue, faire périr, sans manquer à aucun devoir, des animaux qui cherchent notre mort ; mais s'il fallait les faire périr, il ne fallait pas s'en repaître. Par la suite on poussa plus loin l'attentat ; la première victime qui, paraît-il, mérita de mourir fut le porc, parce qu'il avait de son groin recourbé déterré les semences et anéanti l'espoir de l'année. Le bouc, pour avoir mordu la vigne, dit-on, fut immolé devant l'autel de Bacchus, qui voulait un châtiment ; ces deux animaux se sont perdus par leur faute. Mais quelle fut la vôtre, brebis, paisible bétail, né pour entretenir la vie des hommes, vous qui portez un nectar dans vos mamelles pleines, vous dont la laine nous fournit de moelleux vêtements, vous qui nous êtes plus utiles vivantes que mortes ? Quel mal a fait le bœuf, cet animal sans ruse et sans malice, inoffensif, ingénu, né pour supporter les fatigues ? Oui, vraiment, c'est un ingrat, indigne des présents de la terre, celui qui peut égorger son laboureur à peine délivré du poids de la charrue recourbée, et frapper de la hache ce cou usé par le travail, après s'en être servi tant de fois pour retourner le dur terrain de son champ et pour préparer ses moissons. Et ce n'est pas encore assez de commettre un tel crime ; on l'a imputé aux dieux mêmes ; on se figure que le sang d'un taureau laborieux est agréable aux puissances célestes. Une victime sans tache, que distingue sa beauté (car avoir plu est pour elle un malheur), parée d'or et, de bandelettes est amenée devant les autels ; sans se douter de ce qui s'apprête, elle entend réciter des prières ; elle voit poser sur son front, entre ses cornes, les fruits de la terre, dont la culture est son ouvrage et, quand elle a reçu le coup fatal, elle teint de sen sang le couteau qu'elle avait peut-être aperçu dans une eau limpide. Aussitôt on arrache ses viscères de son sein encore palpitant, on les examine, on y cherche la volonté des dieux. Et après (tel est l'appétit de l'homme pour les aliments défendus !) vous osez, ô mortels, en faire votre nourriture ! Arrêtez, je vous en supplie, écoutez mes avis ; quand vous donnerez en pâture à votre palais les membres des bœufs égorgés, sachez bien, comprenez, que vous mangez vos cultivateurs. […]

  Mais ne laissons pas nos coursiers, oubliant la borne qu'ils doivent atteindre, s'écarter loin de la carrière ; le ciel et tout ce qu'il y a dessous changent de formes, aussi bien que la terre et tout ce qu'elle contient, nous aussi, qui faisons partie du monde, puisque nous ne sommes pas seulement des corps, mais aussi des âmes légères, nous pouvons aller habiter des formes de bêtes sauvages, être cachés dans des corps d'animaux domestiques : ces corps, qui peuvent avoir reçu en partage les âmes de nos parents, de nos frères ou d'êtres qui nous sont unis par les liens du sang, en tout cas des âmes humaines, laissons les vivre tranquilles et respectés ; ne chargeons point nos tables de leurs chairs dans des repas dignes de Thyeste. Quelle habitude funeste il contracte, comme il se prépare bien à verser le sang humain l'impie qui, armé d'un couteau, déchire le cou d'un jeune taureau, et entend d'une oreille indifférente ses mugissements, l'homme capable d'égorger un chevreau qui pousse des vagissements semblables à ceux d'un enfant ou de manger un oiseau qu'il a nourri de sa main ! Quelle distance y a-t-il de pareils actes à un crime complet ? à quoi ouvrent ils la voie ? Laissez le bœuf labourer ou imputer sa mort à la seule vieillesse, la brebis nous fournir une armure contre le souffle glacial de Borée, les chèvres repues présenter leurs mamelles aux mains qui vont les presser. Plus de filets ni de pièges, ni de lacets, ni d'engins perfides ; cessez d'abuser l'oiseau avec des baguettes enduites de glu, de duper les cerfs avec des épouvantails de plumes, de cacher des hameçons recourbés sous des appâts trompeurs. Tuez les animaux nuisibles, mais ceux-là mêmes, contentez-vous de les tuer ; que votre bouche s'abstienne de pareils mets, qu'elle ne touche qu'à des aliments obtenus sans violence."

 

Ovide, Les métamorphoses, Tome III, Livre XV, lignes 60-479, tr. fr. Georges Lafaye, Les Belles lettres, CUF, 1962, p.123-136.


 

  "Ainsi puisqu'ils sont de la même race, s'il apparaissait, selon Pythagore, qu'ils ont reçu aussi la même âme que nous, on serait à bon droit juge impie de ne pas s'abstenir d'être injuste envers des parents[1]. Le fait que certains sont des animaux féroces ne rompt nullement ce lien de parenté : il est des hommes qui ne leur cèdent en rien, mais plutôt sont pires, pour faire du mal à leurs prochains et se laisser emporter à nuire à n'importe qui, comme poussés par une sorte d'inspiration venant de leur nature particulière et de leur méchanceté ; cela nous conduit à les faire périr, mais non pas à rompre notre relation avec ce qui n'est pas féroce. De même, s'il y a aussi des animaux féroces, nous devons comme tels les faire périr, comme nous faisons périr de tels hommes, mais <sans> renoncer à notre relation aux autres moins féroces. Et il ne faut manger ni les uns ni les autres, pas plus que les hommes injustes. Dès lors notre injustice est grande lorsque nous faisons périr les animaux non féroces aussi bien que les animaux féroces et injustes, et que nous mangeons les premiers : nous sommes doublement injustes, parce que nous les faisons périr bien que non féroces et parce que nous en faisons un festin, leur mort n'ayant pas d'autre justification que cette pâture. On pourrait ajouter encore aux précédentes des raisons comme celles-ci : dire que le fait d'étendre aux animaux le droit détruit le droit, c'est ne pas voir qu'on ne sauvegarde pas ainsi la justice, mais qu'on renforce le plaisir, qui est l'ennemi de la justice. En tout cas quand le plaisir est la fin, on voit périr la justice. Qui ne voit clairement en effet que le respect de la justice grandit avec la pratique de l'absti­nence ? Celui qui s'abstient de porter atteinte à tout être animé, même s'il s'agit d'êtres qui n'entrent pas avec lui en société, s'abstiendra à bien plus forte raison de nuire à ses congénères. Car l'ami du genre ne haïra pas l'espèce, mais plutôt, plus grande sera son amitié pour le genre animal, plus grande aussi sera la justice qu'il gardera pour la partie qui lui est apparentée. Donc qui se regarde comme apparenté à l'animal en général ne sera pas injuste envers tel animal en parti­culier ; mais qui circonscrit à l'homme le droit est tout prêt, forcé en quelque sorte dans son réduit, à renverser la barrière qui retient l'injustice. Aussi l'assai­sonnement de Pythagore est-il plus savoureux encore que celui de Socrate[2], pour qui l'assaisonnement de la nourriture était d'avoir faim ; pour Pythagore le sentiment de n'être injuste envers personne y ajoutait encore la saveur de la justice : car éviter de se nourrir de chair animale, c'était éviter de commettre des injustices pour se nourrir. Assurément Dieu n'a pas fait qu'il nous fût impossible d'assurer notre propre sauvegarde sans faire du mal à autrui : c'eût été en effet nous donner notre nature comme un principe d'injustices. Il semble bien que ceux-là encore n'ont pas vu le caractère propre de la justice qui ont pensé la faire venir de la parenté avec les hommes[3] on aurait ainsi une sorte de philanthropie, alors que la justice consiste à s'abstenir de porter atteinte ou de nuire à tout être innocent quel qu'il soit. C'est comme ceci que se conçoit l'homme juste, non comme cela en sorte qu'on doit étendre jusqu'aux animaux la justice qui consiste à ne pas nuire. Voilà pourquoi elle est essentiellement domination du rationnel sur l'irrationnel, et soumission de l'irrationnel. Car lorsque l'un domine et que l'autre se soumet, c'est une nécessité absolue que l'homme ne nuise à nul être. Car lorsque, les passions étant réprimées et les appétits et les colères éteints, la raison obtient la domination qui lui revient en propre, il s'ensuit aussitôt l'assimilation au Supérieur. Le Supérieur dans l'univers est, on le sait, totalement innocent : lui, par sa puissance, était sauvegarde pour tout être, bienfaisance pour tout êtres, indépendance à l'égard de tout être ; nous, par la justice, nous ne nuisons à personne, mais, à cause de notre élément mortel, nous dépendons des choses nécessaires. Prendre les choses nécessaires ne nuit pas aux plantes, quand nous prenons ce qu'elles laissent tomber, ni aux fruits, quand nous en usons après qu'ils sont morts ; ni aux brebis alors que par la tonte nous leur rendons plutôt service et que nous partageons leur lait en leur donnant nos soins3. 13 Aussi le juste apparaît-il comme voulant s'amoindrir lui-même de ce qui en lui est corporel, et cela sans injustice envers lui-même : car il accroît par l'éducation du corps4 et sa maîtrise le bien intérieur, c'est-à-dire l'assimilation à Dieu."

 

Porphyre, De l'abstinence, III, 26.1-26.13, tr. fr. J. Bouffartigue et M. Patillon, Les Belles lettres, 2003, tome 2, p. 186-189.


[1] Pour Pythagore les idées de parenté et de justice sont liées : cf. Jamblique, V. Pyth. 108 ; voir aussi V. Pyth. 69.
[2] cf. Xénophon, Mémorables, I, 3, 5.
[3] Le texte vise ici les Stoïciens, qui bornent les relations de droit aux seuls êtres raisonnables.



  "De nombreuses personnes considèrent […] que le végétarien est le bon, le carnivore la brute et le défenseur de ce dernier le truand. Cette attitude n'est pas seulement sommaire elle est surtout fausse. Les arguments de celui ou de celle qui ne veut se nourrir que de légumes, de fruits et de céréales pour des rai­sons éthiques sont souvent très contestables. Inversement, le carnivore est parfois plus proche des animaux qu'aucun végétarien ne pourra jamais l'être parce qu'il assume entière­ment c'est-à-dire métaboliquement, sa nature animale au lieu de s'en dégoûter. Malgré mon respect infini pour l'animal et l'importance que je lui accorde, je conteste l'idée selon laquelle tuer un animal non humain peut être qualifié de meurtre. La confusion des termes est tou­jours un premier pas vers la barbarie, et ce constat fut certainement l'une des idées les plus lumineuses de l'écrivain britannique George Orwell. Qu'il l'ait formulée précisé­ment à propos des relations des animaux les uns avec les autres n'est d'ailleurs pas dénué d'intérêt. Il importe donc de renverser l'exigence éthique végétarienne en montrant que c'est plutôt le fait de manger de la viande qui est un devoir éthique. Appelons cela l'impératif carnivore.
  Manger de la viande peut en effet être considéré comme un devoir éthique pour l'Occidental car c'est un acte qui le restaure dan son animalité. Le végétarien qui s'oppose à toute alimentation carnée veut au contraire abolir l'homme et l'animalité au nom d'une représentation très idéalisée de l'animal. La thèse paraît extrême dans le contexte actuel de sensibilité à l'environnementalisme. Mais depuis la Grèce antique, l'Occidental est en perma­nence habité par la tentation de l'exception humaine. Face à une mémoire défaillante, la remémoration de l'animalité de l'homme est en partie métabolique. Accepter de manger de la viande, c'est assumer le fait qu'il n'y a pas de « déjeuner gratuit » en ce bas monde. Qu'être vivant consiste à recevoir et à donner joie et souffrance. Qu'être vivant signifie être irrité par les autres êtres vivants et les irriter en retour. Croire que l'on peut vivre et occuper une position d'innocence est un pur fantasme. Manger de la viande doit être vu au contraire comme une façon de réaffirmer son animalité à travers ce qui nous constitue fondamenta­lement comme animaux. L'homme est en effet un omnivore qui mange de la viande. Cette diète n'est pas seulement nutritionnelle, elle est aussi métaphysique, spirituelle et éthique.
  Le carnivore, en revanche, peut limiter sa consommation carnée. Il peut en outre reven­diquer une plus grande proximité avec l'animal parce que, au lieu de borner son ambition à vouloir vivre en paix avec lui, il veut se mélan­ger avec lui."

 

Dominique Lestel, Apologie du carnivore, Fayard, 2011, p. 14-16.

 

  "Paradoxalement la positon adoptée par le végétarien éthique à propos de la coupure entre l'homme et l'animal est très proche de celle de l'humaniste. Ce dernier estime en effet qu'il existe une barrière ontologique fonda­mentale entre l'homme et l'animal et que les animaux peuvent être instrumentalisés sans qu'une telle attitude constitue jamais une faute morale. Au contraire de l'humaniste européen, le végétarien n'en déduit pas qu'il peut faire ce qu'il veut avec l'animal, mais il rétablit la thèse du propre de l'homme sous une forme inédite, en refusant en refusant de se laisser intoxiquer par l'animal et en considérant que les rapports métaboliques entre l'homme et l'animal doivent être réduits au minimum quand il n'est pas possible de les supprimer totalement. Or manger de la viande peut être perçu comme une forme d’animalisation de l'homme, la chair de l'animal se transformant en chair humaine.
  Une telle conception de l'intoxication de l'homme par l'animal est clairement évoquée par Florence Burgat dans son livre Liberté et inquiétude de la vie animale. Cité dans le passionnant chapitre sur les xénogreffes, le professeur Pierre Cüer, spécia­liste de ces transplantations, estime que « rassurer le transplanté sur la persistance de son appartenance humaine » est l'une des deux considérations éthiques qu'il doit à chacun de ses patients.

  De même, le végétarien est celui qui refuse le sauvage en rejetant toute forme d'ensauvagement, c'est-à-dire toute possibilité de se laisser transformer métaboliquement par un être vivant d'une autre espèce. Il réhabilite ainsi la thèse de l'exception humaine en considérant qu'il est le seul animal carnivore (ou potentiel­lement carnivore) qui doit se placer au-dessus de sa condition animale omnivore en n'en assumant pas l'une des caractéristiques cen­trales : la prédation des autres animaux.
  Sa position apparaît donc fondamentalement comme une posture d'apartheid très assurée quoique non assumée, et finalement très origi­nale dans la pensée occidentale : si gentil soit­-il, l'animal doit être tenu à distance.
  Le végétarien éthique restaure donc le statut d'exception de l'homme bien qu'il s'en défende et affirme même militer pour la reconnaissance de l’autre comme un égal. La situation semble à première vue un peu paradoxale mais elle s'explique finalement assez bien. L végétarien considère en effet que l'homme est une exception morale qui doit s’astreindre à des interdits moraux inédits vis-à-vis des autres êtres vivants. Le végétarien est par conséquent le seul être vivant moral, et cela le distingue ipso facto de tous les autres animaux au point qu'il peut se donner le droit de modifier biologiquement l'animal. À cet égard, une question mérite d'être approfondie : celle de savoir dans quelle mesure l’homme peut ériger en principe positif universel des façons de faire qu’il est le seul à pouvoir suivre lui-même.
  Le végétarien pourra toujours objecter qu'une telle position est plutôt celle des dar­winistes sociaux auxquels il refusera de s'identifier. L'objection est faible. Les darwinistes sociaux évoquaient en effet une lutte pour la vie passablement imaginaire, mais ils voulaient réguler des comportements sociaux de pouvoir, non des processus métaboliques fonda­mentaux. Celui qui s'opposait au darwiniste social contestait qu'on pût tirer de la vie sociale des animaux des enseignements pour la vie sociale de humains. Le végétarien s'appuie sur un tout autre registre en prétendant au contraire qu'on peut tirer des enseignements moraux à partir du refus de ce qui constitue une caractéristique fondamentale de tous les êtres vivants. Par quelle sorte d'orgueil, pour le coup intrinsèquement spéciste, pouvons-nous considérer qu'il est immoral pour un être vivant de faire tout ce que font les autres êtres vivants, à moins de nous accorder un statut d'exception ? Le végétarien veut s'extraire des cercles du vivant. Il s'imagine qu'il existe une position qui le sort des contraintes de réciprocité de la vie. En ce sens, il s'attribue une extrater­ritorialité problématique. Par ce geste de rup­ture, il s'exclut radicalement de l'animalité et veut exclure l'animalité du vivant."

 

Dominique Lestel, Apologie du carnivore, Fayard, 2011, p. 61-65.

 


Date de création : 18/03/2021 @ 10:50
Dernière modification : 19/03/2021 @ 10:59
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