* *

Texte à méditer :  

Il est vrai qu'un peu de philosophie incline l'esprit de l'homme à l'athéisme ; mais que davantage de philosophie le ramène à la religion.   Francis Bacon


* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
Visages de la violence préhistorique

  "Dans les sociétés primitives, le meurtre intéresse les individus au sein du système des alliances et la vendetta engage le plus souvent les fractions sur des mobiles qui ne sont généralement que de caractère individuel. La rivalité pour l'acquisition de terrains nouveaux, de produits ou de femmes apparaît entre fractions appartenant à des dispositifs d'alliance ou à des ethnies différentes. S'il n'y a aucune raison de prêter moins d'agressivité aux primitifs, il y a lieu de constater que l'agression, pour des raisons organiques, revêt chez eux un caractère très différent de celui que prend la guerre à partir de l'existence de fortes unités sédentaires. Elle entre alors dans l'éventail des innovations et jusqu'à l'heure présente reste inséparable du progrès de la société. Le comportement des communautés à l'égard de l'agression, au cours de l'histoire, ne s'est séparé distinctement du comportement d'acquisition qu'à une époque très récente, dans la mesure où, aujourd'hui, on peut entrevoir autre chose que les signes précurseurs d'un changement d'attitude. Dans tout le cours du temps, l'agression apparaît comme une technique fondamentalement liée à l'acquisition et chez le primitif son rôle de départ est dans la chasse où l'agression et l'acquisition alimentaire se confondent. Au passage dans les sociétés agricoles cette tendance élémentaire subit une apparente distorsion du fait que le dispositif social s'est considérablement infléchi par rapport au déroulement biologique de l'évolution humaine. Le comportement d'agression appartient à la réalité humaine depuis les Australanthropes au moins et l'évolution accélérée du dispositif social n'a rien changé au lent déroulement de la maturation phylétique. Entre la chasse et son doublet, la guerre, une subtile assimilation s'établit progressivement, à mesure que l'une et l'autre se concentrent dans une classe qui est née de la nouvelle économie, celle des hommes d'armes. Clefs de l'affranchissement de l'humanité primitive, les céréales et le bétail ouvrent la voie du progrès technique mais ne libèrent nullement des servitudes génétiques et l'histoire se déroule sur trois plans discordants, celui de l'histoire naturelle qui fait , que l'homo sapiens du XXe siècle n'est que très peu différent de l'homo sapiens du trois centième avant, celui de l'évolution sociale qui ajuste tant bien que mal les structures fondamentales du groupe biologique à celles qui naissent de l'évolution technique, et celui de l'évolution technique, excroissance prodigieuse d'où l'espèce homo sapiens tire son efficacité sans être biologiquement en possession de son contrôle. Entre ces deux extrêmes de l'homme physique et de techniques dont il finit par passer pour le simple instrument, la médiation s'opère par un édifice social dont les réponses sont toujours un peu en retard sur les questions posées, et par des concepts moraux, sanctionnés par des religions ou des idéologies dont les racines plongent dans la morale sociale. Ces concepts moraux, par la contre-image qu'ils donnent de l'homme biologique, contribuent à créer la silhouette, encore très abstraite, d'un homo qui aurait dépassé l'état sapiens. L'homme agricole reste pris dans la même coquille que celui des temps obscurs du carnage des mammouths, mais l'inflexion du dispositif économique qui en fait le producteur des ressources le fait aussi tour à tour chasseur et gibier."

 

André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, tome I, Technique et langage, 1964, Albin Michel, p. 236-237.


 

  "La thèse du Bon Sauvage conçoit une vie primitive sans agression ni cruauté, sans motif de friction. Une complémentarité « écologique » unirait une nature non perturbée et un être humain non violent. On a vu que cette vision des origines paradisiaques pouvait avoir deux versants voisins. L'un, religieux, conçoit le des­tin de l'homme comme une lente dégradation : vivant au départ dans un lieu bucolique, à côté du Divin, l'homme commet l'erreur de vouloir défier le Créateur. Chassé du Paradis, il sera désormais réduit à une vie de labeur et de difficultés. Son destin est donc une longue quête, jamais satisfaite, du paradis perdu. L'autre volet, scientifique, conçoit la vie paléolithique comme relativement facile en raison des possibilités offertes par la nature à des populations encore peu nombreuses et donc à même de tirer bénéfice de cette situation par une gestion équilibrée des ressources. On retrouve cette opinion chez plusieurs anthropologues, dont certains concluent à une vie paléolithique riche en loisirs, ne nécessitant qu'un temps très limité pour l'obtention de la subsistance alimentaire. Dès lors, le Néolithique sonne le glas d'un âge d'or, car il va rendre l'humanité esclave du travail. Il est une sorte de régression, l'amorce d'une véritable servitude, une descente aux Enfers.
  L'autre vision de l'histoire humaine rejoint la notion de progrès. Cette créature sauvage, farouche et misérable, aux limites de la survie, va peu à peu, avec opiniâtreté, se dégager de sa condition inférieure par son travail, son application, jusqu'à devenir enfin le maître de la nature. Son destin est donc celui d'une ascension toujours améliorée. L'homme est l'artisan de sa condition et ne doit compter que sur lui-même. Déjà les auteurs antiques, en se fondant sur des constats économiques (Varron) ou techniques (Lucrèce), met­taient en avant les étapes franchies par cet être ignorant, inventeur par la suite de l'agriculture et de la métal­lurgie, avant de se hisser vers des stades supérieurs. Au siècle dernier, la classification évolutionniste de L. Morgan décrit au départ une humanité « sauvage » (et cannibale !) qui, par une série de stades successifs, connaîtra plusieurs avancées sur le plan économique comme sur celui de l'organisation sociale, pour deve­nir ensuite « barbare » (mais déjà créative) et, enfin, « civilisée », avec l'invention de l'écriture. Cette théorie a été reprise par les penseurs marxistes et par d'excellents préhistoriens.

  Car nos représentations mentales de l'homme préhistorique sont donc rarement déconnectées de certaines projections philosophiques. Éliminer ces a priori constitue pourtant une nécessité si l'on veut argumenter sur des données objectives. Une simple analyse des deux thèses ci-dessus montre qu'elles obéissent toutes deux à une mécanique évolutionniste : la première fait référence à une sorte de décadence morale et constitue une sorte de regret d'un lointain passé ; la seconde fait l'apologie du progrès, de l'amé­lioration des conditions de vie et d'une diversification des connaissances. Pour l'une, l'homme s'éloigne tou­jours davantage de la nature et ne peut donc être que mauvais ; l'autre met espoir dans le travail et la culture pour bâtir des lendemains heureux.
  Et si l'homme, dans son comportement, ses réac­tions, n'avait pas fondamentalement changé ? S'il n'avait été ni cet agneau ni cette brute que dépeignent certaines images caricaturales ? S'il avait été d'emblée cet être complexe, doté de sentiments affectifs, mais aussi, dans certaines occasions, capable de réactions sévères et violentes ? Si, en particulier, le bon sauvage des origines, doux et innocent, n'était que mythe ? Si, périodiquement, l'humanité avait manifesté un certain goût pour l'affrontement, un besoin de domination ? À l'aide d'exemples historiques ou ethnographiques, on a pu démontrer la permanence des conflits à travers le temps. Pourquoi, dans ces conditions, les époques préhistoriques auraient-elles constitué une période pacifique ? La probabilité d'une parenthèse paisible pendant de très longs millénaires est peu certaine."

 

Jean Guilaine et Jean Zammit, Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, 2001, Seuil, p. 53-55.


 

  "Deux formes au moins de violence coexistent. L'une, subtile, est « interne », propre au groupe en temps de paix ; elle s'exprime dans la com­pétition quotidienne, dans les tensions et les dissen­sions qui minent toute communauté, même la plus calme. Elle peut parfois se terminer par des règlements de comptes, des vengeances, des homicides. Cette impétuosité individuelle entraîne souvent la réproba­tion du groupe. Pour éviter ces débordements et faire fonctionner sans affrontements leurs membres, les sociétés ont créé des règles, des tabous qu'elles ont, dès les origines, inscrits dans la tradition religieuse. Le groupe, traversé de tensions mais bloqué par ses codes, peut libérer alors sa fougue dans un acte rituel, le sacrifice, en faisant expier à la victime les fautes ou les refoulements dont il est porteur. Cette violence, car ç'en est objectivement une, se place sous la bannière du sacré pour fonder sa légitimité et apparaître dès lors comme rédemptrice, salvatrice.
  Une autre face de la violence est, au contraire, « externe ». Elle se libère dans l'affrontement entre deux ou plusieurs communautés. Les dissensions internes de chacune d'elles sont alors tues ou amoindries au profit de la cohésion, de l'esprit collectif qui l'emportent sur les pulsions individuelles. Guerres rituelles, duels de champions, razzias ou conflits géné­ralisés et sans merci en constituent quelques expres­sions. Ces engagements suscitent l'approbation des acteurs et des groupes impliqués ; ceux-ci en justifient la nécessité."

 

Jean Guilaine et Jean Zammit, Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, 2001, Seuil, p. 320.


 

  "Au cours du Néolithique occidental, l'amplification des actes de violence, attestée par les données archéologiques […] ne peut trouver d'explication si l'on n'essaie pas de s'immerger dans les moteurs du fonctionne­ment social.
  Pour ce faire, l'analyse du contenu des grandes tombes collectives (chambres funéraires mégali­thiques, hypogées, grottes sépulcrales) peut nous aider dans ce genre d'enquête. Ainsi, dans ces sépulcres, les mobiliers qui accompagnent l'individu dans la mort ou les offrandes que l'on dédie à la communauté des ancêtres qui y repose, présentent-ils un point com­mun : ils relèvent de la sphère idéologique, ce sont des éléments valorisants par leur qualité esthétique, par la rareté ou l'exotisme de leur matériau, par la finesse du travail et le temps mis en œuvre pour les réaliser. Ainsi, par exemple, de certaines céramiques « de luxe », ou « cultuelles », ainsi des parures de toutes qualités qui connaissent alors une profusion jamais égalée, ainsi des armes – têtes de flèche ou poignards notamment – qui gisent parmi Les restes des défunts. Finalement, dans ces sociétés paysannes, dont agri­culture et élevage constituaient la base nourricière, peu d'éléments dans la tombe renvoient au quotidien, à la matérialité des travaux journaliers. Tout est fait, par contre, pour souligner la position sociale, la distinc­tion, le paraître. Or, parmi ces marqueurs, les armes ­de chasse ou de guerre - occupent toujours une place de choix. Elles magnifient les activités de force, d'adresse, de danger, autant de possibilités d'acquérir du prestige, du poids social. Ce sont donc des compor­tements sans rentabilité économique alimentaire qui permettent de dégager le statut de certains individus. Car, à ces époques, la chasse, toujours pratiquée, ne tient, sauf dans quelques aires particulières, qu'un rôle économique secondaire : par contre, sa place dans le jeu social demeure forte. Quant à la guerre (ou à la confrontation physique), elle peut permettre certes de s'approprier des denrées et des terres, mais elle est, sans doute, rarement constante et ne constitue qu'une faible activité d'acquisition de subsistance. Autrement dit, dans ces sociétés de production agricole, la valeur symbolique du sauvage (la chasse), de l'anormal (la guerre), prime, idéologiquement, sur celle du domes­tique, du routinier, du quotidien. C'est pourquoi la dis­tinction entre l'arme et l'outil demeure-t-elle toujours ambiguë : la hache pourra servir à travailler le bois mais aussi à fondre sur un ennemi potentiel ; la flèche atteindra le cerf ou le sanglier mais pourra être aussi décochée sur un individu. Arborer ou manier ces armes-outils était sans doute une façon d'imposer sa personnalité, de se placer en tant qu'individu. Mais, de manière plus générale, ces instruments étaient une façon de baliser la sphère masculine, de la connoter positivement en regard de l'espace féminin."

 

Jean Guilaine et Jean Zammit, Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, 2001, Seuil, p. 221-222.

 

Retour au menu sur la violence

 


Date de création : 21/12/2023 @ 10:07
Dernière modification : 30/07/2025 @ 08:18
Catégorie :
Page lue 39 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^