"On s'est souvent interrogé pour savoir comment la raison grecque avait pu soutenir les contradictions de sa tragédie. Un mortel – destiné par la fatalité à devenir un criminel, luttant même contre un tel fatum, et pourtant effroyablement puni pour un crime qui était l'œuvre du destin ! Le fond de cette contradiction, ce qui la rendait intolérable, reposait plus loin que là où on la cherchait, dans le conflit de la liberté humaine avec la puissance du monde objectif, dans ce conflit au cours duquel le mortel, si cette puissance est une surpuissance – (un fatum) –, doit nécessairement succomber, et cependant, parce qu'il ne succombait pas sans combat, être puni pour sa perte même.
Le fait que le criminel, qui pourtant ne succombait qu'à la surpuissance du destin, fut puni, était encore une reconnaissance de la liberté humaine, un hommage auquel la liberté avait droit. La tragédie grecque honorait la liberté humaine en faisant combattre son héros contre la surpuissance du destin ; pour ne pas outrepasser les limites de son art, il lui fallait le laisser périr ; mais pour réparer aussi cet abaissement que l'art imposait de force à la liberté humaine, elle devait également le faire expier – même pour un crime perpétré par le destin. […] C'était une grande idée que de prendre sur soi volontairement le châtiment même pour un crime inévitable, afin de témoigner, jusque dans la perte de la liberté, de cette liberté même, et de succomber tout en proclamant sa libre volonté."
Schelling, Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme, 1795, tr. fr. J.-F. Courtine, in Premiers écrits (1794-1795), P.U.F., 1987, p. 208.
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