"Nous avons reconnu […] l'existence de deux morales chez l'enfant, celle de la contrainte et celle de la coopération. La morale de la contrainte, c'est la morale du devoir pur et de l'hétéronomie : l'enfant accepte de l'adulte un certain nombre de consignes auxquelles il faut se soumettre quelles que soient les circonstances. Le bien est ce qui est conforme, le mal ce qui n'est pas conforme à ces consignes : l'intention ne joue que peu de rôle dans cette conception, et la responsabilité est objective. Mais, en marge de cette morale, puis en opposition avec elle, se développe peu à peu une morale de la coopération, dont le principe est la solidarité et qui met tout l'accent sur l'autonomie de la conscience, l'intentionnalité et, par conséquent, la responsabilité subjective."
Jean Piaget, Le Jugement moral chez l'enfant, 1932, chapitre IV, § 1, PUF, 1995, p. 268.
"À côté du respect primitif de l'inférieur pour le supérieur, ou respect « unilatéral », avons-nous cru pouvoir distinguer un respect « mutuel », vers lequel tend l'individu lorsqu'il entre en relation avec ses égaux, ou lorsque ses supérieurs tendent à devenir ses égaux. L'élément quasi matériel de crainte, qui inter- vient dans le respect unilatéral, disparaît alors progressivement au profit de la crainte toute morale de déchoir aux yeux de l'individu respecté : le besoin d'être respecté équilibre, par conséquent, celui de respecter, et la réciprocité qui résulte de ce nouveau rapport suffit à anéantir tout élément de contrainte. La consigne s'efface du même coup pour devenir accord mutuel, et les règles librement consenties perdent leur caractère d'obligation externe. Bien plus, la règle étant soumise aux lois de réciprocité, ce sont ces lois mêmes, rationnelles en leur essence, qui constitueront les vraies normes morales. La raison devient dès lors libre de construire son plan d'action dans la mesure où elle demeure rationnelle, c'est-à-dire dans la mesure où sa cohérence interne et externe est sauvegardée, dans la mesure où l'individu parvient à se situer dans une perspective telle que les autres perspectives s'accordent avec elle. Ainsi l'autonomie est conquise, par-delà l'anomie et l'hétéronomie."
Jean Piaget, Le Jugement moral chez l'enfant, 1932, chapitre IV, § 4, PUF, 1995, p. 309.
"De même que l'enfant croit en l'omniscience de l'adulte, de même croit-il sans plus en la valeur absolue des impératifs reçus. Ce résultat du respect unilatéral est d'une grande importance pratique, car c'est ainsi que se constitue la conscience élémentaire du devoir et le premier contrôle normatif dont l'enfant soit capable. Mais il nous a paru évident que cette acquisition ne suffisait pas à constituer la moralité véritable. Pour qu'une conduite puisse être qualifiée de morale, il faut plus qu'un accord extérieur entre son contenu et celui des règles communément admises : il convient encore que la conscience tende à la moralité comme à un bien autonome et soit capable elle-même d'apprécier la valeur des règles qu'on lui propose. Or, dans le cas particulier, le bien n'est rien de plus que ce qui est conforme aux impératifs hétéronomes. Aussi, comme en ce qui concerne le développement intellectuel, la contrainte morale a-t-elle pour effet de consolider en partie les habitudes d'esprit propres à l'égocentrisme. Même lorsque la conduite ne s'inspire pas d'un simple calcul, destiné à concilier l'intérêt individuel avec la lettre de la règle, on observe (comme nous l'avons vu à propos du jeu de billes) un mélange bizarre de respect pour la loi et de fantaisie dans son application. La loi restant extérieure à la conscience, celle-ci ne saurait en être transformée. En outre, en considérant l'adulte comme source de la loi, l'enfant ne fait que d'ériger la volonté adulte en souverain bien, après avoir considéré comme tels les divers décrets de son propre désir. Progrès, sans aucun doute, mais de nouveau progrès lourd de conséquences, si la coopération ne vient pas constituer des normes assez indépendantes pour que le respect dû à l'adulte soit soumis lui-même à cet idéal intérieur. Aussi, tant que le respect unilatéral est seul à l'œuvre, voyons-nous se développer un « réalisme moral » équivalent au verbalisme intellectuel : s'appuyant, d'une part, sur l'extériorité de la règle, un tel réalisme est entretenu, d'autre part, par tous les réalismes propres à la mentalité égocentrique de l'enfant. Seule la coopération corrige cette attitude, attestant ainsi qu'elle exerce, dans le domaine moral comme dans les choses de l'intelligence, un rôle tout à la fois libérateur et constructif.
D'où une troisième analogie entre le développement moral et l'évolution intellectuelle : la coopération seule mène à l'autonomie. En ce qui concerne la logique, la coopération est d'abord source de critique : grâce au contrôle mutuel, elle refoule simultanément la conviction spontanée propre à l'égocentrisme et la confiance aveugle en l'autorité adulte. La discussion engendre ainsi la réflexion et la vérification objective. Mais, par le fait même, la coopération est source de valeurs constructives. Elle aboutit à la reconnaissance des principes de la logique formelle en tant que ces lois normatives sont nécessaires à la recherche commune. Elle aboutit surtout à la prise de conscience de la logique des relations, la réciprocité sur le plan intellectuel entraînant nécessairement l'élaboration de ces lois de perspective que sont les opérations propres aux systèmes de relations. De même en ce qui concerne les réalités morales, la coopération est d'abord source de critique et d'individualisme. C'est elle qui, par la comparaison mutuelle des intentions intimes et des règles adoptées par chacun, conduit l'individu à juger objectivement des actes et des consignes d'autrui, y compris des adultes. D'où le déclin du respect unilatéral et le primat du jugement personnel. Mais, par conséquent, la coopération refoule l'égocentrisme en même temps que le réalisme moral et aboutit ainsi à une intériorisation des règles. Une nouvelle morale succède ainsi à celle du pur devoir. L'hétéronomie fait place à une conscience du bien, dont l'autonomie résulte de l'acceptation des normes de réciprocité. L'obéissance cède le pas à la notion de justice et au service mutuel, source de toutes les obligations jusque-là imposées à titre d'impératifs incompréhensibles."
Jean Piaget, Le Jugement moral chez l'enfant, 1932, chapitre IV, § 6, PUF, 1995, p. 326-327.
"La génération des parents qui ont accepté comme allant de soit certaines normes de comportement poussent leurs enfants – qui, à leur naissance, ignorent ce genre de sensibilité – avec plus ou moins de sévérité à maîtriser leurs penchants, à réfréner leurs pulsions. Quand un enfant étend sa main vers quelque chose de gluant, d'humide, de gras, on lui dit : « Il ne faut pas faire cela, cela ne se fait pas ! » Et le déplaisir que les parents éprouvent en voyant de tels gestes se transmet par l'habitude aux enfants, sans l'intervention d'une tierce personne.
Or, le comportement et la vie pulsionnelle de l'enfant sont orientés dans une large mesure par le seul exemple du monde environnant, en l'absence de toute recommandation verbale, par l'habitude qu'ont prise les adultes de se servir d'une certaine manière de leurs couteaux et leurs fourchettes. Le fait même que l'exemple du monde environnant vient s'ajouter à la pression et à la contrainte exercées par quelques adultes aboutit, chez les adolescents, de très bonne heure à l'oubli ou au refoulement de l'idée que leurs sensations de pudeur et de malaise, leurs impressions de plaisir ou de déplaisir puissent être modelées par des pressions et contraintes extérieures et réduites ainsi à une norme commune. La jeunesse les considère au contraire comme quelque chose de très personnel, de très « intime » que la nature a déposé dans leur berceau.
Alors que les recommandations de Courtin et de La Salle[1] attestent qu'à leur époque les adultes agissaient par « politesse », par égard réciproque, pour épargner au voisin la vue d'un individu mangeant avec ses doigts, par crainte pudique d'être vus « les mains saucées », le comportement des convives obéira plus tard à une sorte d'automatisme, il reflétera les structures internes de la société, du Surmoi qui interdit de manger autrement qu'à l'aide de la fourchette. Les normes sociales qui ont été imposées à l'individu du dehors se reproduisent ensuite sans à-coups par l'autocontrainte qui jusqu'à un certain degré opère automatiquement même si, au niveau de la conscience, la personne en cause la refuse.
Ainsi s'accomplit dans chaque individu, en raccourci, un processus qui, dans l'évolution historique et sociale, a duré des siècles et dont l'aboutissement est la modification des normes de la pudeur et du déplaisir. Si l'on tenait à qualifier de « lois » les processus récurrents, on serait en droit de formuler à l'exemple de la « loi fondamentale de la biogenèse »[2] une loi fondamentale de la sociogenèse et de la psychogenèse."
Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, 1939, tr. fr. Pierre Kamnitzer, Presses Pocket, p. 273-275.
[1] Antoine de Courtin et La Salle : le premier est l'auteur d'un Nouveau Traité de Civilité en 1672, le second est l'auteur des Règles de la Bien-Séance et de la Civilité Chrétienne en 1729. Ces deux ouvrages sont en fait des traités de savoir-vivre.
[2] Elias fait ici référence à la loi de Haeckel (ou loi de von Baer), selon laquelle l'ontogenèse reproduirait la phylogenèse.