"L'événement éclaire son propre passé, il ne saurait en être déduit.
Chaque fois que se produit un événement assez insigne pour éclairer son propre passé, l'histoire advient. Alors seulement, l'écheveau désordonné des occurrences passées vient au jour sous la forme d'un récit qui peut être raconté parce qu'il possède un début et une fin. Ce qu'un tel événement révèle, c'est un commencement, appartenant au passé, qui était jusque-là resté caché ; l'événement éclairant ne peut apparaître à l'historien que comme un achèvement de ce début qu'il vient de porter au jour. C'est seulement lorsque surviendra, dans l'histoire à venir, un événement nouveau que cette « fin » se révélera être un commencement aux yeux des historiens futurs. Or le regard de l'historien n'est que la perception d'un entendement humain, formé à la recherche scientifique. Pour la compréhension, un événement ne peut être que la fin et le point culminant de tout ce qui l'a précédé, une sorte de « fin des temps ». C'est seulement dans l'action que nous partirons, tout naturellement, de la nouvelle situation créée par l'événement en question, autrement dit, que nous y verrons un commencement.
Quiconque, dans le domaine des sciences historiques, croit en toute bonne foi à la causalité disqualifie, en réalité, l'objet même de cette discipline. Une telle croyance peut se dissimuler dans l'application de catégories générales – comme celles de défi et réponse – à l'ensemble du cours des événements ou dans la recherche de tendances générales, présumées être les strates profondes d'où surgissent les événements qui n'en sont que des symptômes accessoires. Ces généralisations et ces conceptualisations obscurcissent la lumière « naturelle » qu'apporte l'histoire elle-même et, par là, détruisent le récit réel, avec son caractère spécifique et sa signification pérenne, que chaque période a à nous raconter. Il ne saurait survenir d'événements, c'est-à-dire de phénomènes d'une irréductible nouveauté, dans ce cadre de catégories préconçues, dont la plus fruste est la notion de causalité : une histoire dépourvue d'événements fait place à la monotonie sans vie du même, déployé dans le temps, l'eadem sunt omnia semper [Tout est toujours pareil] de Lucrèce."
Hannah Arendt, "Compréhension et politique",1953, tr. fr. Michelle-Irène B. de Launay, in La Nature du totalitarisme, Payot, 1996, p. 55-56.
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