"Nous appellerons donc réalisme moral la tendance de l'enfant à considérer les devoirs et les valeurs qui s'y rapportent comme subsistant en soi, indépendamment de la conscience et comme s'imposant obligatoirement, quelles que soient les circonstances dans lesquelles l'individu est engagé. Le réalisme moral comporte ainsi au moins trois caractères.
En premier lieu, pour le réalisme moral, le devoir est essentiellement hétéronome. Est bon tout acte qui témoigne d'une obéissance à la règle ou même d'une obéissance aux adultes quelles que soient les consignes qu'ils prescrivent ; est mauvais tout acte non conforme aux règles. La règle n'est donc nullement une réalité élaborée par la conscience, ni même jugée ou interprétée par la conscience : elle est donnée telle quelle, toute faite, extérieurement à la conscience ; elle est en outre conçue comme révélée par l'adulte et imposée par lui. Le bien se définit donc rigoureusement par l'obéissance.
En second lieu, pour le réalisme moral, c'est à la lettre et non en esprit que la règle doit être observée. Ce caractère découle du précédent. On peut cependant concevoir une morale de l'hétéronomie qui insiste sur l'esprit des règles et non pas sur leur contenu le plus matériel. Une telle attitude n'est déjà plus réaliste : elle tend vers la rationalité et l'intériorité. Au point de départ de l'évolution morale de l'enfant, la contrainte adulte produit au contraire une sorte de réalisme de la lettre dont nous verrons maints exemples.
En troisième lieu, le réalisme moral entraîne une conception objective de la responsabilité. C'est même à ce critère que nous reconnaîtrons le réalisme, car une telle attitude en présence des questions de responsabilité est plus facile à discerner que les deux précédentes. Concevant les règles à la lettre et ne définissant le bien que par l'obéissance, l'enfant commencera, en effet, par évaluer les actes non pas en fonction de l'intention qui les a déclenchés, mais en fonction de leur conformité matérielle avec les règles posées."
Jean Piaget, Le Jugement moral chez l'enfant, 1932, PUF, 1995, chapitre II, p. 82-83.
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