"L'instinct de la violence n'est pas en soi un danger social. Isolée, la violence a le souffle court, le frappe autour d'elle avec une rage aveugle, sans but ; son jugement est borné et après quelques brusques explosions elle s'affaisse sur elle-même, impuissante. Même lorsqu'elle est contagieuse et soulève la foule en créant chez celle-ci une espèce de psychose, elle ne réussit à former que des bandes indisciplinées qui se dispersent dès que l'enthousiasme du début s'est refroidi. Jamais, dans le cours de l'Histoire, les révoltes ni les soulèvements populaires ne furent dangereux lorsqu'ils n'étaient pas dirigés par une organisation intelligente ; ce n'est que quand la violence se met au service d'une idée (ou que l'idée se sert de la violence) que se produisent les véritables « tumulti », les révolutions sanglantes et dévastatrices, car c'est grâce à un mot d'ordre que la bande devient un parti, à l'organisation qu'elle devient une armée, à un dogme qu'elle se transforme en mouvement. Ce n'est pas tant ce penchant pour la violence que l'homme porte en soi qu'il faut rendre responsable de tous les grands conflits qui se sont produits au sein de l'humanité, mais bien plutôt l'idéologie qui le déchaîne et le pousse contre une partie de l'humanité. C'est d'abord le fanatisme, ce bâtard né de l'esprit et de la brutalité qui veut imposer à l'univers tout entier la dictature d'une idée (la sienne, bien entendu) en ne tolérant aucune autre forme de pensée, aucune autre manière de vivre que celle qu'il a choisie, le fanatisme qui divise la famille humaine en amis et en ennemis, en partisans et en adversaires, en héros et en assassins, en fidèles et en hérétiques ; n'admettant que sa vérité, ne reconnaissant que son système, il lui faut recourir à la violence afin d'étouffer tous les autres au sein de cette diversité des choses voulue par Dieu. Les restrictions brutales à la liberté de pensée, à la liberté de conscience, l'inquisition et la censure, le bûcher et l'échafaud, ce n'est pas à la violence qu'il faut les imputer, mais au fanatisme, ce génie de la partialité, cet ennemi héréditaire de l'universalité, ce prisonnier d'une idée unique qui essaye de traîner et d'enfermer dans sa prison l'univers tout entier."
Stefan Zweig, Érasme. Grandeur et décadence d'une idée, 1934, tr. fr. Alzir Hella, Le Livre de Poche, 1996, p. 90.-91.
Retour au menu sur la violence