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Texte à méditer :   Les vraies révolutions sont lentes et elles ne sont jamais sanglantes.   Jean Anouilh
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Hors des sentiers battus
La mort
 "Il semble que la mort est un raccourci qui nous mène au but, puisque, tant que nous aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n'atteindrons jamais ce que nous désirons et nous disons que l'objet de nos désirs, c'est la vérité. Car le corps nous cause mille difficultés par la nécessité où nous sommes de le nourrir ; qu'avec cela des maladies surviennent, nous voilà entravé dans notre chasse au réel. Il remplit d'amours, de désirs, de craintes, de chimères de toute sorte, d'innombrables sottises, si bien que, comme on dit, il nous ôte vraiment et réellement toute possibilité de penser. Guerres, dissensions, batailles, c'est le corps seul et ses appétits qui sont en cause ; car on ne fait la guerre que pour amasser des richesses et nous sommes forcés d'en amasser à cause du corps, dont le service nous tient en esclave.
 La conséquence de tout cela, c'est que nous n'avons pas de loisir à consacrer à la philosophie. Mais le pire de tout, c'est que, même s'il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettions à examiner quelque chose, il intervient sans cesse dans nos recherches, y jette le trouble et la confusion et nous paralyse au point qu'il nous rend incapable de discerner la vérité. Il nous est donc effectivement démontré que, si nous voulons jamais avoir une pure connaissance de quelque chose, il nous faut nous séparer de lui et regarder avec l'âme seule les choses en elles-mêmes.
 Nous n'aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu'après notre mort, ainsi que notre raisonnement le prouve, mais pendant notre vie, non pas. Si en effet il est impossible, pendant que nous sommes avec le corps, de rien connaître purement, de deux choses l'une : ou bien cette connaissance nous est absolument interdite, ou nous l'obtiendrons après la mort ; car alors l'âme sera seule elle-même, sans le corps, mais auparavant, non pas."

Platon, Phédon, 66 be.

  

 "Aussi, quand tu vois un homme se lamenter sur lui-même, à la pensée qu'après la mort il pourrira, une fois son corps abandonné, ou qu'il sera dévoré par les flammes, ou par la mâchoire des bêtes sauvages, tu peux dire que sa voix sonne faux, et que se cache dans son coeur quelque aiguillon secret, malgré son refus de croire qu'aucun sentiment puisse subsister en lui dans la mort. A mon avis, il n'accorde pas ce qu'il annonce, il ne donne pas ses véritables raisons : ce n'est pas radicalement qu'il s'arrache et se retranche de la vie mais à son insu même, il suppose qu'il survit quelque chose de lui. Le vivant, en effet, qui se représente que son corps, après la mort, sera déchiré par les oiseaux et les bêtes de proie, s'apitoie sur sa propre personne : c'est qu'il ne se sépare pas de cet objet, il ne se distingue pas assez de ce cadavre étendu, il se confond avec lui, et, debout à ses côtés, il lui prête sa sensibilité.
 Voilà pourquoi il s'indigne d'avoir été créé mortel, sans voir que, dans la mort véritable, Il n'y aura pas d'autre lui-même qui demeuré vivant puisse déplorer sa propre perte, et resté debout, gémir de se voir gisant à terre en proie aux bêtes ou aux flammes. Car si dans l'état de la mort c'est un malheur que d'être broyé par les mâchoires et la morsure des fauves, je ne vois pas pourquoi il n'est pas douloureux de prendre place sur un bûcher, pour rôtir dans les flammes, ou d'être mis dans du miel qui vous étouffe, ou d'être raidi par le froid sur la pierre glacée du tombeau où l'on vous a couché, ou enfin d'être écrasé et broyé sous le poids de la terre qui vous recouvre. Désormais il n'y aura plus de maison joyeuse pour t'accueillir, plus d'épouse excellente, plus d'enfants chéris pour courir à ta rencontre, se disputer tes baisers et pénétrer ton coeur d'une douceur secrète. Tu ne pourras plus assurer la prospérité de tes affaires et la sécurité des tiens.
« O malheur, disent-ils, ô malheureux, tant de joies de la vie il a suffi d'un seul jour funeste pour te les arracher toutes ». Cependant ils se gardent bien d'ajouter : « mais le regret de tous ces biens ne te suit pas, et ne pèse plus sur toi dans la mort ». Si l'on avait pleine conscience de cette vérité, si l'on y conformait ses paroles, on libérerait son esprit d'une angoisse et d'une crainte bien grandes."

Lucrèce, De la nature des choses, Livre III, v. 870 à 909.

 

  "Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l'on considère avec justesse que la mort n'est rien pour nous, l'on pourra jouir de sa vie mortelle. On cessera de l'augmenter d'un temps infini et l'on supprimera le regret de n'être pas éternel. Car il ne reste plus rien d'affreux dans la vie quand on a parfaitement compris qu'il n'y a pas d'affres après cette vie. Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu'elle serait un événement pénible, mais parce qu'on tremble en l'attendant. De fait, cette douleur, qui n'existe pas quand on meurt, est crainte lors de cette inutile attente !
Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. Mais la plupart des gens tantôt fuient la mort comme le pire des maux et tantôt l'appellent comme la fin des maux. Le philosophe ne craint pas l'inexistence, car l'existence n'a rien à voir avec l'inexistence, et puis l'inexistence n'est pas un méfait."
 
Épicure, Lettre à Ménécée, trad. E. Boyancé P.U.F.


    "Lors donc qu'un homme se lamente sur lui-même à la pensée de son sort mortel qui fera pourrir son corps abandonné, ou le livrera aux flammes, ou le donnera en pâture aux bêtes sauvages, tu peux dire que sa voix sonne faux, qu'une crainte secrète tourmente son coeur, bien qu'il affecte de ne pas croire qu'aucun sentiment puisse résister en lui à la mort. Cet homme, à mon avis, ne tient pas ses promesses et cache ses principes ; ce n'est pas de tout son être qu'il s'arrache à la vie ; à son insu peut-être il suppose que quelque chose de lui doit survivre. Tout vivant en effet qui se représente son corps déchiré après la mort par les oiseaux de proie et les bêtes sauvages se prend en pitié ; car il ne parvient pas à se distinguer de cet objet, le cadavre, et croyant que ce corps étendu, c'est lui-même, il lui prête encore, debout à ses côtés, la sensibilité de la vie. Alors il s'indigne d'avoir été créé mortel, il ne voit pas que dans la mort véritable il n'y aura plus d'autre lui-même demeuré vivant pour pleurer sa fin et, resté debout, gémir de voir sa dépouille devenue la proie des bêtes et des flammes."

Lucrèce, De la nature, Livre III, vers 870-893.

 
  "Car la vie entière du philosophe, nous le savons est une préparation à la mort. Que faisons-nous lorsque nous détachons notre âme du plaisir (c'est-à-dire du corps), des affaires privées (qui en dépendent étroitement), des affaires publiques, bref de tout ce qui est synonyme d'activité, que faisons-nous, dis-je, sinon l'obliger à se ressaisir, l'inciter à la concentration et surtout l'isoler du corps ? Or, séparer l'âme du corps, c'est, assurément, apprendre à mourir. Méditons là-dessus, crois-moi, et désunissons-nous de nos corps; j'entends, accoutumons-nous à mourir: nous vivrons ainsi, durant notre séjour sur terre, comme si nous étions déjà au ciel et lorsque, délivrés de nos chaînes, nous y serons transportés, le trajet paraîtra moins long à nos âmes. Celles, en effet, qui ont été toujours entravées par leur corps, ont un essor plus lent une fois libérées, tout comme les captifs qui sont restés de nombreuses années enchaînés. Lorsque nous serons là-bas, c'est alors que nous vivrons ; car c'est la vie d'ici-bas, sur laquelle j'aurais bien des larmes à verser, si je me laissais aller, qui est la mort.
[...]
  Ton heure viendra, et vite même, que tu veuilles la reculer ou que tu la hâtes; le temps s'envole. Mais pour que tu ne croies plus, comme il y a peu encore, que la mort est un mal, je te démontrerai qu'il n'y a rien de plus insignifiant et, même, pas de plus grand bien pour nous qui sommes destinés à être dieux ou à vivre avec les dieux."

Cicéron, Devant la mort (Première Tusculane), 45 av. J.-C., tr. fr. Danièle Robert, Arléa, 1996, p. 74-75.


    "La mort est moins à craindre que rien, s'il y avait quelque chose de moins... Elle ne vous concerne ni mort, ni vif ; vif parce que vous êtes ; mort parce que vous n'êtes plus. Nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n'était non plus le vôtre que celui qui s'est passé avant votre naissance ; et ne vous touche non plus... Où que votre vie finisse, elle y est toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace, elle est en l'usage : tel a vécu longtemps, qui a peu vécu : attendez-vous-y pendant que vous y êtes. Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. Pensiez-vous jamais n'arriver là où vous alliez sans cesse Encore n'y a-t-il chemin que n'ait son issue. Et si la compagnie vous peut soulager, le monde ne va-t-il pas même train que vous allez ?"

Montaigne, Essais, Livre I, Chapitre 19, Que philosopher, c'est apprendre à mourir.


 

 "Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens-toi pourtant que personne ne perd une autre vie que celle qu'il vit, et qu'il n'en vit pas d'autre que celle qu'il perd. Donc le plus long et le plus court reviennent au même. Car le présent est égal pour tous ; est donc égal aussi ce qui périt ; et la perte apparaît ainsi comme instantanée ; car on ne peut perdre ni le passé ni l'avenir ; comment en effet pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ? Il faut donc se souvenir de deux choses : l'une que toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes, et qu'il n'importe pas qu'on voie les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini ; l'autre qu'on perd autant, que l'on soit très âgé ou que l'on meure de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c'est la seule qu'on possède, et que l'on ne perd pas ce que l'on n'a pas."


Pascal, Pensées, II, 14, Trad. E. Bréhier. Coll. Pléiade Gallimard, p. 1149.

 

   "L'illustre Bacon a dit que les hommes craignent la mort par la même raison que les enfants ont peur de l'obscurité. Nous nous défions naturellement de tout ce que nous ne connaissons point ; nous voulons voir clair, afin de nous garantir des objets qui nous peuvent menacer, ou pour être à portée de nous procurer ceux qui peuvent nous être utiles. L'homme qui existe ne peut se faire d'idée de la non existence ; comme cet état l'inquiète, son imagination se met à travailler au défaut de l'expérience, pour lui peindre bien ou mal cet état incertain. Accoutumé à penser, à sentir, à être mis en action, à jouir de la société ; il voit le plus grand des malheurs dans une dissolution qui le privera des objets et des sensations que sa nature présente lui a rendu nécessaires, qui l'empêchera d'être averti de son être, qui lui ôtera ses plaisirs pour le plonger dans le néant. En le supposant même exempt de peines, il envisage toujours ce néant comme une solitude désolante, comme un amas de ténèbres profondes ; il s' y voit dans un abandon général, destitué de tout secours, et sentant la rigueur de cette affreuse situation. Mais le sommeil profond ne suffit-il pas pour nous donner une idée vraie du néant ? Ne nous prive-t-il pas de tout ? Ne semble-t-il pas nous anéantir pour l'univers ; et anéantir cet univers pour nous ? La mort est-elle autre chose qu'un sommeil profond et durable ? C'est faute de pouvoir se faire une idée de la mort que l' homme la redoute ; s' il s' en faisait une idée vraie, il cesserait dès lors de la craindre ; mais il ne peut concevoir un état où l' on ne sent point ; il croit donc que, lorsqu' il n' existera plus, il aura le sentiment et la conscience de ces choses qui lui paraissent aujourd'hui si tristes et si lugubres ; son imagination lui peint son convoi, ce tombeau que l'on creuse pour lui, ces chants lamentables qui l' accompagneront à son dernier séjour ; il se persuade que ces objets hideux, l'affecteront, même après son trépas, aussi péniblement que dans l'état présent où il jouit de ses sens.
  Mortel égaré par la crainte ! Après ta mort tes yeux ne verront plus, tes oreilles n'entendront plus ; du fond de ton cercueil tu ne seras point le témoin de cette scène que ton imagination te représente aujourd'hui sous des couleurs si noires ; tu ne prendras pas plus de part à ce qui se fera dans le monde, tu ne seras pas plus occupé de ce qu'on fera de tes restes inanimés, que tu ne pouvais faire la veille du jour qui te plaça parmi les êtres de l'espèce humaine. Mourir, c'est cesser de penser et de sentir, de jouir et de souffrir ; tes idées périront avec toi ; tes peines ne te suivront point dans la tombe. Pense à la mort, non pour alimenter tes craintes et ta mélancolie, mais pour t'accoutumer à l'envisager d'un oeil paisible, et pour te rassurer contre les fausses terreurs que les ennemis de ton repos travaillent à t'inspirer.
  Les craintes de la mort sont de vaines illusions qui devraient disparaître aussitôt qu'on envisage cet événement nécessaire sous son vrai point de vue."

Paul-Henri Thiry D'Holbach, Système de la nature, 1770, 1ère partie, Chapitre XIII, in Œuvres philosophiques complètes, tome II, Éditions Alive, 1999, p. 325-326.



  "La peur de la mort qui est naturelle à tous les hommes, même aux plus malheureux, et fût-ce au plus sage, n'est pas un frémissement d'horreur devant le fait de périr, mais comme le dit justement Montaigne, devant la pensée d'avoir péri (d'être mort) ; cette pensée, le candidat au suicide s'imagine l'avoir encore après la mort, puisque le cadavre qui n'est plus lui, il le pense comme soi-même plongé dans l'obscurité de la tombe ou n'importe où ailleurs. L'illusion ici n'est pas à supprimer ; car elle réside dans la nature de la pensée, en tant que parole qu'on adresse à soi-même et sur soi-même.
   La pensée que « je ne suis pas » ne peut absolument pas exister ; car si je ne suis pas, je ne peux pas non plus être conscient que je ne suis pas. Je peux bien dire : je ne suis pas en bonne santé, etc., en pensant des prédicats de moi-même qui ont valeur négative (comme cela arrive pour tous les verba [1]) mais, parlant à la première personne, nier le sujet lui-même (celui-ci en quelque sorte s'anéantit) est une contradiction.

 

Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 1798, tr. fr. M. Foucault, éd. Vrin, p. 46-47.

[1] Verba : Attributs.


 
 "Le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour, que si l'on ne peut travailler la nuit, on peut agir le jour, et comme le mot bref de la mort, l'appel concis, mais stimulant de la vie, c'est : aujourd'hui même. Car la mort envisagée dans le sérieux est une source d'énergie comme nulle autre ; elle rend vigilant comme rien d'autre. La mort incite l'homme charnel à dire : « Mangeons et buvons, car demain, nous mourrons ». Mais c'est là le lâche désir de vivre de la sensualité, ce méprisable ordre des choses où l'on vit pour manger et boire, et où l'on ne mange ni ne boit pour vivre. L'idée de la mort amène peut-être l'esprit plus profond à un sentiment d'impuissance où il succombe sans aucun ressort ; mais à l'homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l'exacte vitesse à observer dans la vie, et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l'énergie. Alors le sérieux s'empare de l'actuel aujourd'hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante ; il n'écarte aucun moment comme trop court."

Kierkegaard, Sur une tombe, in L'existence, p. 212, PUF.

 

    "[…] La mort est-elle ou non un événement qui a un sens ? [La réponse de Tolstoï] est que pour l'homme civilisé [Kulturmensch] elle n'en a pas. Et elle ne peut pas en avoir, parce que la vie individuelle du civilisé est plongée dans le « progrès » et dans l'infini et que, selon son sens immanent, une telle vie ne devrait pas avoir de fin. En effet, il y a toujours possibilité d'un nouveau progrès pour celui qui vit dans le progrès ; aucun de ceux qui meurent ne parvient jamais au sommet puisque celui-ci est situé dans l'infini. Abraham ou les paysans d'autrefois sont morts « vieux et comblés par la vie » parce qu'ils étaient installés dans le cycle organique de la vie, parce que celle-ci leur avait apporté au déclin de leurs jours tout le sens qu'elle pouvait leur offrir et parce qu'il ne subsistait aucune énigme qu'ils auraient encore voulu résoudre. Ils pouvaient donc se dire « satisfaits » de la vie. L'homme civilisé au contraire, placé dans le mouvement d'une civilisation qui s'enrichit continuellement de pensées, de savoirs et de problèmes, peut se sentir « las » de la vie et non pas « comblé » par elle. En effet il ne peut jamais saisir qu'une infime partie de tout ce que la vie de l'esprit produit sans cesse de nouveau, il ne peut saisir que du provisoire et jamais du définitif. C'est pourquoi la mort est à ses yeux un événement qui n'a pas de sens. Et parce que la mort n'a pas de sens, la vie du civilisé comme telle n'en a pas non plus, puisque du fait de sa « progressivité » dénuée de signification elle fait également de la vie un événement sans signification."

Max Weber, « Le métier et la vocation de savant » (1919), in Le savant et le politique, tr. J. Freund, coll. 10/18, p. 91.

 

  "Si la pensée des Bororo (pareils en cela aux ethnographes) est dominée par une opposition fondamentale entre nature et culture, il s'ensuit que, plus sociologues encore que Durkheim et Comte, la vie humaine relève selon eux de l'ordre de la culture. Dire que la mort est naturelle ou antinaturelle perd son sens. En fait et en droit, la mort est à la fois naturelle et anticulturelle. C'est-à-dire que chaque fois qu'un indigène meurt, non seulement ses proches mais la société tout entière sont lésés. Le dommage dont la nature s'est rendue coupable envers la société entraîne au détriment de la première une dette, terme qui traduit assez bien une notion essentielle chez les Bororo, celle de mori.Quand un indigène meurt, le village organise une chasse collective, confiée à la moitié alterne de celle du défunt : expédition contre la nature qui a pour objet d'abattre un gros gibier, de préférence un jaguar, dont la peau, les ongles, les crocs constitueront le mori du défunt."

 

 

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955, Chapitre XXIII, Pocket, p. 271.


 
 "Le caractère déconcertant et même vertigineux de la mort […] tient lui-même à cette contradiction : d'une part, un mystère qui a des dimensions métempiriques, c'est-à-dire infinies, ou mieux pas de dimensions du tout et d'autre part un événement familier qui advient dans l'empirie et s'accomplit parfois sous nos yeux. Il y a certes des phénomènes naturels régis par des lois (encore que leur « quoddité » ou origine radicale soit, en définitive, toujours inexplicable), des phénomènes à l'échelle de l'empirie et toujours en relation avec d'autres phénomènes. Et il y a, d'autre part. des vérités métempiriques a priori, indépendantes de toute réalisation hic et nunc, des vérités qui n'« arrivent » jamais, mais ont pour conséquence certains phénomènes particuliers. Et entre les deux, il y a ce fait insolite et banal, ce monstre empirico-métempirique qu'on appelle la mort : d'un côté, la mort est un fait divers journalistique que le chroniqueur relate, un incident que le médecin légiste constate, un phénomène universel que le biologiste analyse ; capable de survenir à tout moment et n'importe où, la mort est repérable selon des coordonnées de temps et de lieu – ce sont ces déterminations circonstancielles, l'une temporelle et l'autre spatiale, que le juge d'instruction cherche à établir lorsqu'il enquète sur le ubiquando du « décès ». Mais en même temps, ce fait divers ne ressemble à aucun des autres faits divers de l'empirie ; ce fait divers est démesuré et incommensurable aux autres phénomènes naturels."
 
Vladimir Jankélévitch, La mort, 1966, Champs-Flammarion, 1977, p. 6.

  

  "L'expérience de la mort, dans la disparition de l'individu ou dans la prise de conscience de sa propre condition mortelle, est sans doute aux antipodes de toute réflexion politique. Elle signifie que nous devrons quitter ce monde des apparences et nous séparer des hommes, nos compagnons, qui sont la condition de toute politique. La mort, dans l'expérience humaine, est la limite extrême de la solitude et de l'impuissance. Mais regardée en face et dans l'action collective, la mort change d'aspect ; notre vitalité paraît alors s'intensifier à l'extrême du fait même de son voisinage. Une réalité dont nous sommes d'ordinaire à peine conscients, à savoir notre propre mort s'accompagne de l'immortalité potentielle du groupe auquel nous appartenons et, en fin de compte, de l'espèce humaine, va s'inscrire alors au centre de notre expérience. Tout se passe comme si la vie elle-même, l'immortelle existence de l'espèce, nourrie pour ainsi dire par la mort continuelle de ses membres vivants, "surgissait dans toute sa force", et devenait une réalité grâce à la pratique de la violence."

 

Hannah Arendt, "Sur la violence", in Du mensonge à la violence, 1972, tr. fr., Guy Durand, Pocket, p. 167.

 


Date de création : 19/03/2006 @ 16:57
Dernière modification : 23/04/2013 @ 16:14
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