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Texte à méditer :   Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.   David Rousset
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Hors des sentiers battus
Le sens et le rôle de l'hypothèse
  "Vous parlez parfois de la gravité comme essentielle et inhérente à la matière. Je vous prie de ne pas m'attribuer cette notion ; car je ne prétends pas connaître la cause de la gravité, et par conséquent aimerait prendre plus de temps pour l'examiner."

Lettre de Newton à Bentley du 17 janvier 1692.

    "Admettre que la gravitation pourrait être innée, inhérente et essentielle à la matière, de telle manière qu'un corps pourrait agir à distance à travers le vide, sans l'intermédiaire de quelque autre chose par quoi son action pourrait être transportée de l'un à l'autre, cela est pour moi une absurdité si grande que je crois que personne ayant une capacité quelconque de penser en matière philosophique ne saurait jamais y tomber. La gravitation doit avoir pour cause un agent agissant constamment conformément à certaines lois ; mais j'ai laissé à mes lecteurs de décider si cet agent est matériel ou immatériel".
 
Lettre de Newton à Bentley du 5 février 1692.
 
    "Je n'ai pu encore parvenir à déduire des phénomènes la raison de ces propriétés de la gravité, et je n'imagine point d'hypothèses <hypotheses non fingo>. Car tout ce qui ne se déduit point des phénomènes est une hypothèse : et les hypothèses, soit métaphysiques, soit physiques, soit mécaniques, soit celles des qualités occultes, ne doivent pas être reçues dans la philosophie expérimentale. Dans cette philosophie, on tire les propositions des phénomènes, et on les rend ensuite générales par induction. C'est ainsi que l'impénétrabilité, la mobilité, la force des corps, les lois du mouvement, et celles de la gravité ont été connues. Et il suffit que la gravité existe, qu'elle agisse selon les lois que nous avons exposées, et qu'elle puisse expliquer tous les mouvements des corps célestes et ceux de la mer".

Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, 1687, livre III, Scolie général, trad. De la Marquise du Châtelet, 1766, rééd. Blanchard, Paris, 1966, tome 2, p. 179.



  "Les conjectures, les opinions doivent avoir une place dans les connaissances des hommes. Elles font la nuance entre les fables et les vérités elles appartiennent aux unes par le défaut de preuves suffisantes, elles approchent plus on moins des autres par leur vraisemblance. Si l’on retranchait ces rameaux naissants sur l’arbre de nos connaissances, on priverait l’avenir des fruits que plusieurs de ces rameaux peuvent produire. Il en est des idées comme des germes que la nature répand avec profusion : un grand nombre périt avant de mûrir ; mais, au moment où ils se développent, on ne peut distinguer ceux qu’elle destine à une longue vie. Les hommes sont portés à conjecturer par le désir de connaître, ils veulent avoir une opinion sur toutes les choses ; et lorsque la chaîne des vérités ne peut les y conduire, ils suppléent aux vérités qui manquent par des vraisemblances qui les représentent. Au moyen de ces opinions particulières, et de liaisons en partie vraies, en partie hypothétiques, ils ont une idée pour chaque fait de la nature et une idée générale. Quand on considère le soleil qui, placé au centre de notre système, semble se consumer pour nous éclairer ; les planètes pesantes qui roulent autour de lui, la lune qui accompagne la terre, les satellites qui entourent Jupiter et Saturne, l’anneau singulier dont cette planète est environnée, ces étoiles qui brillent dans l’obscurité des nuits, et ces espaces d’une lumière pâle et blanche ou semés dans le ciel, ou réunis en zone pour former la Voie lactée, un grand nombre de questions se présentent à un esprit curieux. On désirerait savoir l’origine de ces merveilles, leur usage et leur destinée dans un monde qui doit avoir commencé, qui change sans cesse et qui doit finir un jour ; on voudrait comparer ces différents objets, et les connaître l’un par l’autre. À ces questions hardies, le sage répondrait peut-être : je ne sais. Mais l’homme passionné, dévoré du désir de connaître, irrité par les barrières que la nature lui oppose, ne se contentera pas de cette réponse. Il osera imaginer, deviner ; il jugera ce qu’il ne peut voir par ce qu’il a vu, et, traçant un plan à son activité inquiète, il saura du moins où et comment il doit chercher. Si les hommes avaient toujours écouté cette raison circonspecte, ils n'auraient jamais devancé le temps."


Sophie Germain, Pensées diverses, 1879 (posthume), in Œuvres philosophiques de Sophie Germain, Firmin Didot, 1896, p. 227-229.



  "Ne vous laissez pas induire en erreur par le préjugé habituel voulant que l'on ne puisse se fier à une hypothèse simplement parce qu'il s'agit d'une hypothèse. On dit souvent, à propos des résultats d'une recherche scientifique, qu'il ne s'agit, somme toute, que d'hypothèses. Mais de quel autre guide disposons-nous les trois quarts du temps, si ce n'est d'hypothèses, et souvent d'hypothèses bien fragiles ? Ainsi, dans le domaine de la science, où la véracité d'une hypothèse fait l'objet de la plus grande attention, nous pouvons à juste titre emprunter cette voie. Il y a hypothèses et hypothèses. Un homme, s'il le veut peut dire que la lune est faite de fromage vert : c'est une hypothèse. Mais un autre homme, ayant consacré de longues heures à l'étude de la lune, s'étant muni des télescopes les plus puissants et s'inspirant des résultats des observations de prédécesseurs, déclare qu'à son avis la lune est probablement faite de matières très proches de celles qui composent la terre : cela constitue également une hypothèse. Mais il n'est pas nécessaire de vous dire qu'il existe une grande différence de valeur entre ces deux hypothèses."
 
Thomas Henry Huxley, Darwiniana, 1896, New York, AMS Press, 1970, p. 374.


    "Pour un observateur superficiel, la vérité scientifique est hors des atteintes du doute ; la logique de la science est infaillible et, si les savants se trompent quelquefois, c'est pour en avoir méconnu les règles.
    Les vérités mathématiques dérivent d'un petit nombre de propositions évidentes par une chaîne de raisonnements impeccables ; elles s'imposent non seulement à nous, mais à la nature elle-même. Elles enchaînent pour ainsi dire le Créateur et lui permettent seulement de choisir entre quelques solutions relativement peu nombreuses. Il suffira alors de quelques expériences pour nous faire savoir quel choix il a fait. De chaque expérience, une foule de conséquences pourront sortir par une série de déductions mathématiques, et c'est ainsi que chacune d'elles nous fera connaître un coin de l'Univers.
    Voilà quelle est pour bien des gens du monde, pour les lycéens qui reçoivent les premières notions de physique, l'origine de la certitude scientifique. Voilà comment ils comprennent le rôle de l'expérimentation et des mathématiques. C'est ainsi également que le comprenaient, il y a cent ans, beaucoup de savants qui rêvaient de construire le monde en empruntant à l'expérience aussi peu de matériaux que possible.
    Quand on a un peu plus réfléchi, on a aperçu la place tenue par l'hypothèse ; on a vu que le mathématicien ne saurait s'en passer et que l'expérimentateur ne s'en passe pas davantage. Et alors, on s'est demandé si toutes ces constructions étaient bien solides et on a cru qu'un souffle allait les abattre. Être sceptique de cette façon, c'est encore être superficiel. Douter de tout ou tout croire, ce sont deux solutions également commodes, qui l'une et l'autre nous dispensent de réfléchir.
    Au lieu de prononcer une condamnation sommaire, nous devons donc examiner avec soin le rôle de l'hypothèse ; nous reconnaîtrons alors, non seulement qu'il est nécessaire, mais que le plus souvent il est légitime. Nous verrons aussi qu'il y a plusieurs sortes d'hypothèses, que les unes sont véritables et qu'une fois confirmées par l'expérience, elles deviennent des vérités fécondes ; que les autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous être utiles en fixant notre pensée, que d'autres enfin ne sont des hypothèses qu'en apparence et se réduisent à des définitions ou à des conventions déguisées.

    Ces dernières se rencontrent surtout dans les mathématiques et dans les sciences qui y touchent. C'est justement de là que ces sciences tirent leur rigueur ; ces conventions sont l'oeuvre de la libre activité de notre esprit, qui, dans ce domaine ne reconnaît pas d'obstacle. Là, notre esprit peut affirmer parce qu'il décrète ; mais entendons-nous : ces décrets s'imposent à notre science, qui, sans eux, serait impossible ; ils ne s'imposent pas à la nature. Ces décrets, pourtant, sont-ils arbitraires ? Non, sans cela ils seraient stériles. L'expérience nous laisse libre de notre choix, mais elle le guide en nous aidant à discerner le chemin le plus commode. Nos décrets sont donc comme ceux d'un prince absolu, mais sage, qui consulterait son conseil d'État.
    Quelques personnes ont été frappées de ce caractère de libre convention qu'on reconnaît dans certains principes fondamentaux des sciences. Elles ont voulu généraliser outre mesure et en même temps elles ont oublié que la liberté n'est pas l'arbitraire. Elles ont abouti ainsi à ce que l'on appelle le nominalisme et elles se sont demandé si le savant n'est pas dupe de ses définitions et si le monde qu'il croit découvrir n'est pas tout simplement créé par son caprice. Dans ces conditions, la science serait certaine, mais dépourvue de portée.
    S'il en était ainsi, la science serait impuissante. Or, nous la voyons chaque jour agir sous nos yeux. Cela ne pourrait être si elle ne nous faisait connaître quelque chose de la réalité ; mais ce qu'elle peut atteindre, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, comme le pensent les dogmatistes naïfs, ce sont seulement les rapports entre les choses ; en dehors de ces rapports, il n'y a plus de réalité connaissable".

Poincaré, La Science et l'hypothèse, 1902, Introduction, Champs Flammarion, 2001, p. 23-25.



  "Du moment que le créateur d'une hypothèse a, de prime abord, toute liberté en ce qui concerne la façon d'envisager cette dernière, il lui est entièrement loisible de choisir à sa fantaisie les concepts et les propositions qu'il y introduira, à la condition qu'il n'en résulte pas de contradiction logique. Contrairement à ce que l'on soutient volontiers dans certains milieux de physiciens, il n'est pas exact que l'on ne puisse utiliser, pour l'élaboration d'une hypothèse que des notions dont le sens puisse, a priori, être défini par des mesures, c'est-à-dire indépendamment de toute théorie. En effet, premièrement, toute hypothèse, en tant que partie constituante, de l'image représentative de l'univers, est un produit de la spéculation libre de l'esprit humain et, secondement, il n'y a absolument aucune grandeur qui puisse être mesurée directement. Une mesure ne reçoit, au contraire, son sens physique qu'en vertu d'une interprétation qui est le fait de la théorie. Quiconque est tant soit peu familiarisé avec un laboratoire où l'on utilise des instruments de précision peut témoigner que, même dans le cas des mesures les plus directes et les plus exactes, par exemple celle d'un poids ou de l'intensité d'un courant, les résultats ne peuvent être utilisables qu'après avoir subi nombre de corrections dont le calcul est déduit d'une théorie et par conséquent d'une hypothèse.
  Ainsi donc le créateur d'une hypothèse dispose de possibilités pratiquement illimitées, il est aussi peu lié par le fonctionnement des organes de ses sens qu'il ne l'est pas celui des instruments dont il se sert."

 

Max Planck, Initiations à la physique, 1934, Chapitre IX, § 2, tr. fr. J. du Plessis de Grenédan, Champs Flammarion, 1993, p. 218-219.


  
    "La manière dont la science parvient à ses convictions est entièrement différente de celle de la théologie médiévale. L'expérience a montré qu'il était dangereux de partir de principes généraux et de procéder par déduction, d'abord parce que les principes peuvent être faux, ensuite parce que le raisonnement basé sur ces principes peut être erroné. La science part, non d'hypothèses générales, mais de faits particuliers, découverts par observation ou par expérimentation. À partir d'un certain nombre de ces faits, on parvient à une règle générale, dont, si elle est vraie, les faits en question sont des cas particuliers. Cette règle n'est pas positivement affirmée, mais acceptée pour commencer comme hypothèse de travail. Si elle est correcte, certains phénomènes non encore observés doivent se produire dans certaines circonstances. Si l'on constate qu'ils se produisent effectivement, cela contribue à confirmer l'hypothèse ; sinon, il faut la rejeter et en inventer une autre. Quel que soit le nombre de faits qui confirment l'hypothèse, cela ne la rend pas certaine, bien qu'on puisse finir par la considérer comme hautement probable : dans ce cas, on l'appelle « théorie » et non plus « hypothèse ». Un certain nombre de théories différentes, reposant chacune sur des faits, peuvent servir de base à une hypothèse nouvelle et plus générale, dont, si elle est vraie, elles dérivent toutes ; et aucune limite ne peut être fixée à ce processus de généralisation".

 

Russell, Science et religion, 1935, tr. fr. P.-R. Mantoux, 1975, Folio essais, pp. 11-12.


    "Ce qui est principalement en jeu ici, c'est la relation entre observation et théorie. Je crois que la théorie - tout au moins, une sorte de théorie rudimentaire, ou d'attente - vient toujours en premier ; qu'elle précède toujours l'observation ; et que le rôle fondamental des observations et des tests expérimentaux est de montrer que certaines de nos théories sont fausses, et de nous inciter ainsi à en produire de meilleures.
    J'affirme en conséquence, que ce n'est pas des observations que nous partons, mais toujours des problèmes - , soit de problèmes pratiques, soit d'une théorie qui a rencontré des difficultés. C'est seulement une fois confrontés à un problème que nous pouvons commencer à y travailler. Nous pouvons nous y attaquer en deux temps : tout d'abord en essayant méthodiquement de proposer, à titre d'hypothèse ou de conjecture, une solution à notre problème ; et ensuite en essayant de critiquer notre hypothèse, qui a généralement quelque faiblesse. Il arrive parfois qu'une supposition ou une conjecture résiste pour un temps à notre critique et à nos tests expérimentaux. Mais, en règle générale, nous nous apercevons bientôt, ou que nos conjectures peuvent être réfutées, ou qu'elles ne résolvent pas notre problème, ou qu'elles ne le résolvent que partiellement ; et nous nous apercevons que même les meilleurs solutions - celles qui s'avèrent capables de résister à la critique la plus rigoureuse des esprits les plus brillants et les plus inventifs - soulèvent aussitôt de nouvelles difficultés, de nouveaux problèmes. Nous pouvons donc dire que le développement de la connaissance consiste à passer des problèmes anciens à des problèmes nouveaux, au moyen de conjectures et de réfutations".

Karl Popper, L'évolution et l'arbre de la connaissance, 1961, in La connaissance objective, tr. J-J. Rosat, Champs Flammarion 1998, p. 387-388. 



    "Je vais maintenant discuter des moyens de chercher une nouvelle loi.
    En général, on utilise le processus suivant. On commence par deviner. Puis on calcule les conséquences de notre conjecture, pour voir ce qu'impliquerait cette loi si nous avions deviné juste. Puis on compare le résultat des calculs avec la nature, grâce à l'expérience, on compare directement avec l'observation, pour voir si ça marche. Si ça ne s'accorde pas avec l'expérience, c'est faux. Dans ce simple énoncé repose la clé de la science. La beauté de la conjecture n'y change rien - l'intelligence ou la personnalité de celui qui a deviné n'y change rien - si ça ne s'accorde pas avec l'expérience, c'est faux. Tout est là. Il est vrai qu'il faut faire plusieurs vérifications pour s'assurer que c'est faux, car l'expérimentateur peut avoir fait un rapport incorrect, ou un aspect de l'expérience peut lui aussi avoir échappé, une saleté ou quelque chose de ce genre ; ou celui qui a calculé les conséquences, même si c'est lui qui a fait la conjecture, peut avoir commis une erreur d'analyse. Ce sont là constatations d'évidence, et quand je dis « Si ça ne s'accorde pas avec l'expérience, c'est faux », je sous-entends après vérification de l'expérience, des calculs, après que le résultat a été frotté dans tous les sens un certain nombre de fois pour être sûr que les conséquences sont les conséquences logiques de la conjecture et qu'en fait le résultat ne s'accorde pas avec une expérience très soigneusement vérifiée.
    Cela va vous donner une impression plutôt fausse de la science, en suggérant que nous passons notre temps à deviner des possibilités et à les comparer à l'expérience, ce qui affaiblit considérablement la place de l'expérience. En fait les expérimentateurs font preuve d'un certain individualisme. Ils aiment réaliser des expériences, même si personne n'a encore essayé d'en deviner le résultat, et ils le font souvent dans des domaines où tout le monde sait que le théoricien n'a fait aucune conjecture. [...]
    Vous vous rendez bien compte qu'avec cette méthode, on peut essayer de réfuter n'importe quelle théorie déterminée. Si on a une théorie déterminée, une véritable conjecture, à partir de laquelle on puisse aisément calculer les conséquences et les comparer à l'expérience, alors on peut en principe se débarrasser de toute théorie. On a toujours la possibilité de prouver qu'une théorie déterminée est fausse ; mais remarquez qu'on ne peut jamais prouver son exactitude.
    Imaginons que vous inventiez une bonne hypothèse, que vous calculiez les conséquences et découvriez chaque fois que les conséquences calculées s'accordent avec l'expérience.
    La théorie est donc juste ? Non, simplement on n'a pas prouvé qu'elle était fausse. Plus tard vous pourriez calculer un plus grand éventail de conséquences, il pourrait y avoir un plus grand éventail d'expériences, vous pourriez même découvrir que le résultat est faux. Voilà pourquoi les lois comme celles de Newton sur les mouvement des planètes durèrent si longtemps. Il devina la loi de gravitation, calcula toutes sortes de conséquences pour le système, etc., les compara à l'expérience - et il fallut quelques centaines d'années avant que la légère erreur de mouvement de Mercure fût observée. Pendant tout ce temps, la théorie n'avait pas été prouvée fausse, et pouvait passer provisoirement pour juste. Mais on ne put jamais prouver qu'elle était juste, parce que l'expérience suivante pouvait toujours réussir à prouver faux ce qu'on croyait juste. On n'est jamais sûr d'avoir raison, on ne peut qu'être sûr de se tromper. Il est pourtant remarquable que l'on puisse avoir des idées qui durent si longtemps."

Richard Feynman, La nature de la physique, 1965, trad. H. Isaac, J-M Lévy-Leblond et F. Balibar, coll. Points Seuil, p. 185-188. 


 

    "Ce n'est pas contraire à la science de faire des hypothèses, bien que beaucoup de profanes le croient. Il y a quelques années, j'ai eu une conversation avec un profane sur les soucoupes volantes ! Je disais : « Je ne crois pas aux soucoupes volantes. » Mon interlocuteur répondit : « Est-ce impossible ? Pouvez-vous le prouver ? Non, dis-je, je ne peux pas le prouver. C'est seulement très improbable. » Il répondit alors : « Vous n'êtes pas du tout scientifique. Si vous ne pouvez pas prouver que c'est impossible, comment pouvez-vous dire que c'est improbable ? » Mais c'est cela qui est scientifique. La science consiste seulement à dire ce qui est le plus probable ou le moins probable, et non à prouver sans cesse ce qui est possible et impossible. Pour définir ce que j'entends par là, j'aurais pu lui dire : « Écoutez, je veux dire que d'après la connaissance que j'ai du monde qui m'entoure, je crois que les histoires de soucoupes volantes résultent plus probablement des caractéristiques irrationnelles connues de l'intelligence terrestre que des efforts rationnels inconnus d'une intelligence extra-terrestre. » C'est plus probable, voilà tout. C'est une bonne hypothèse. Et nous essayons toujours de trouver l'explication la plus probable, en n'oubliant pas que si ça ne marche pas, il faudra discuter les autres possibilités".
 

Richard Feynman, La nature de la physique, 1965, trad. H. Isaac, J-M Lévy-Leblond et F. Balibar, coll. Points Seuil, p. 197.


  "La connaissance scientifique […] ne se forme pas par application d'une procédure d'inférence inductive à des données antérieurement recueillies, mais plutôt en pratiquant ce qu'on appelle souvent « la méthode de l'hypothèse », c'est-à-dire en inventant des hypothèses qui tentent d'apporter une réponse au problème qu'on étudie, et en les soumettant ensuite à un contrôle empirique. Une telle mise à l'épreuve consistera en premier lieu à voir si l'hypothèse est corroborée par tous les résultats significatifs qu'on avait pu réunir avant sa formulation ; une hypothèse, pour être acceptable, devra s'accorder avec les données disponibles (significatives) qui s'y rapportent. Elle consistera en second lieu à dériver de l'hypothèse de nouvelles implications vérifiables et à les examiner à la lumière d'observations ou d'expérimentations judicieuses. Comme nous l'avons souligné plus haut, même si des tests approfondis donnaient des résultats entièrement favorables à une hypothèse ils ne la fonderaient pas de façon décisive, mais lui apporteraient un appui plus on moins fort. Ainsi, dans les sciences, alors qu'une recherche n'est certainement pas inductive au sens étroit que nous avons examiné plus haut en détail, elle peut être dite inductive en un sens plus large, dans la mesure où elle implique que l'acceptation des hypothèses repose sur des données qui ne lui confèrent pas une évidence décisive au point de vue déductif, mais lui communiquent seulement un « appui inductif » – ou confirmation – plus ou moins fort."

Carl Hempel, Éléments d'épistémologie, 1966, Chapitre 2, tr. fr. Bertrand Saint-Sernin, Armand Colin, 1996, p. 26-27.



  "Dans l'édification du savoir, l'hypothèse est un échafaudage, dont le maître d'œuvre sait à l'avance qu'il sera démoli en cours de construction. Elle est une proposition admise temporairement et il n'y a un sens à la faire que s'il existe la possibilité pratique de la réfuter à travers des informations supplémentaires recherchées dans ce but. Une hypothèse incapable d'être réfutée n'est pas vérifiable et par là même inutilisable pour un travail expérimental.
  Celui qui pose une hypothèse doit être recon­naissant envers ceux qui lui enseignent une voie nouvelle démontrant l'insuffisance de son hypo­thèse. Car toute vérification consiste à prouver que l'hypothèse résiste aux essais de réfutation. Le travail de chaque naturaliste consiste foncière­ment à étayer ses hypothèses, c'est pourquoi l'on parle d'hypothèses de travail. Chaque hypothèse est d'autant plus valable qu'elle offre davantage de possibilités d'être vérifiée puisque sa vrai semblance augmente en proportion des données qu'elle permet d'incorporer. C'est une erreur répandue parmi les théoriciens de la connaissance, qu'il suffise pour réfuter une hypothèse d'une ou de quelques rares données inclassables. S'il en était ainsi, toutes les hypothèses existantes seraient réfutées, car il n'en existe presque aucune qui réponde à toutes les données s'y rapportant.

  L'ensemble de notre connaissance n'est qu'une approche progressive d'une réalité objective, qui nous est extérieure et que nous essayons de com­prendre ou de cerner de plus près. Une hypothèse n'est jamais démentie par une seule donnée opposée, mais seulement et toujours par une autre hypothèse capable d'annexer plus de données. Sous cet angle, « la vérité » est l'hypothèse de travailla plus propre à ouvrir la voie à l'autre, à celle qui offre davantage de possibilités d'explica­tions. Or, notre faculté de penser et de sentir est incapable de 'incliner devant cette vérité théo­riquement irréfutable. Nous avons beau nous sou­venir que tout notre savoir, tout ce que nous per­cevons de la réalité extra-subjective n'est qu'une image approximative, grossièrement simplifiée, de ce qui existe, nous ne pouvons nous empêcher de croire que certaines choses sont vraies, ni d'être persuadés de la justesse absolue de notre savoir. Cette conviction, à bien la considérer du point de vue psychologique et phénoménologique, est com­parable à une croyance au sens plein du terme.
  Lorsque le naturaliste a si bien vérifié une hypothèse qu'elle mérite le nom de théorie et lorsque cette théorie est assez développée pour que l'on puisse prédire qu'elle ne saurait être remise en question dans son principe, sans exclure toutefois qu'elle puisse être éventuelle­ment complétée par des hypothèses supplémen­taires, alors nous y « croyons fermement ». Cette croyance ne peut faire aucun mal, car une théorie ainsi complétée demeure vraie en son domaine, même si elle se révèle moins compréhensive qu'on n'aurait pu le penser à l'origine.
  Ceci vaut, par exemple, pour la physique clas­sique dont la découverte des quantas est venue réduire le champ d'action, mais qui n'a jamais été remise en question dans son principe.
  De même que je crois aux thèses de la méca­nique classique, je crois aussi à toute une série de théories, qui ont été vérifiées jusqu'aux limites de la certitude.
  Je suis, par exemple, persuadé de la véracité de l'image que Copernic nous donne du monde. Mon étonnement serait sans bornes si je devais accep­ter la théorie que notre monde est constitué par une sphère creuse, au bord intérieur de laquelle nous vivons, ou si je devais croire au système de Ptolémée, qui veut que les planètes évoluent en traçant de curieux épicycles.
  Mais je crois à bien d'autres choses, aussi fer­mement qu'à des théories éprouvées, sans avoir la moindre preuve que ma conviction soit juste. Ainsi, par exemple, je crois que l'univers est régi par un ensemble de lois concordantes, et invio­lées. Cette conviction personnelle, qui revêt pour moi un caractère d'axiome, exclut les événements supranaturels. En d'autres termes, je tiens pour des illusions les apparitions décrites par les spiri­tistes ou la parapsychologie. Cette opinion n'est absolument pas scientifique, car il existe peut-être des phénomènes supranaturels, premièrement très rares, et deuxièmement de dimensions rédui­tes. Le fait que je n'en aie jamais vu, ne justi­fie d'aucune manière ma déclaration qu'ils n'existent pas. C'est, je l'avoue, ma foi religieuse qui me dicte qu'il n'existe qu'un grand miracle et non de petits miracles ou, comme l'a écrit le philosophe et poète Kurt Lasswitz, que Dieu n'a pas besoin de faire de miracles.
  J'ai dit plus haut que ces convictions fondées rationnellement ou émotionnellement, sont sem­blables, du point de vue phénoménologique, à une croyance. Pour fonder son aspiration au savoir sur une base apparemment solide, l'homme ne peut rien faire d'autre que d'accepter certaines données comme sûres et d'en tirer des conclu­sions. Quand on formule une hypothèse, on fait semblant, consciemment, d'en être convaincu, rien que pour savoir ce que l'on va pouvoir en tirer.
  Selon le principe de vérification réciproque, le plus longtemps on a bâti sur des points fictifs d'Archimède, sans que des éléments de contradic­tion ne viennent ébranler l'édifice ou que celui-ci ne s'écroule, le plus vraisemblable devient ce que l'on a présumé avec témérité. La supposition hypo­thétique que certaines choses sont vraiment vraies, est donc une procédure indispensable pour l'élaboration du savoir humain."

 

Konrad Lorenz, Les Huit péchés de notre civilisation, 1973, VIII, tr. fr. Elizabeth de Miribel, Flammarion, p. 128-132.
 


Date de création : 10/05/2006 @ 19:18
Dernière modification : 12/10/2021 @ 14:30
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