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Texte à méditer :   De l'amibe à Einstein, il n'y a qu'un pas.   Karl Popper
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Hors des sentiers battus
La conscience morale : légitimité et limites

  "[Tout ce qui est fait contre la conscience est un péché]. Je ne crois pas que personne me conteste la vérité de ce principe : Tout ce qui est fait contre le dictamen[1] de la conscience est un péché ; car il est si évident que la conscience est une lumière qui nous dit qu'une telle chose est bonne ou mauvaise, qu'il n'y a pas apparence que personne doute de cette définition de la conscience. Il n'est pas moins évident que toute créature qui juge qu'une action est bonne ou mauvaise, suppose qu'il y a une loi ou une règle touchant l'honnêteté ou la turpitude d'une action. Et si l'on n'est pas athée, si l'on croit une religion, on suppose nécessairement que cette loi et cette règle est en Dieu. D'où je conclus que c'est la même chose de dire : Ma con­science juge qu'une telle action est bonne ou mauvaise, et de dire : Ma conscience juge qu'une telle action plaît ou déplaît à Dieu. Il me semble que ce sont des propositions reconnues pour aussi véritables par tout le monde, que les plus claires notions de métaphysique. Celle­-ci ne l'est pas moins : Tout homme qui juge qu'une action est mauvaise et déplaît à Dieu, et qui la fait néanmoins, veut offenser Dieu et désobéir à Dieu : et tout homme qui veut offenser Dieu et désobéir à Dieu, pèche dès là nécessairement. Ainsi c'est une proposition évidente, que tout homme qui fait une chose que sa conscience lui dicte être mauvaise, ou qui ne fait pas celle que sa conscience lui dicte qu'il faudrait faire, fait un péché.
  [Et le plus grand péché qui se puisse dans son espèce] Non seulement un tel homme pèche, mais je dis aussi que toutes choses étant égales d'ailleurs, son péché est le plus grand qu'il puisse commettre ; car supposant égalité dans l'acte même, comme dans le mouvement de la main qui pousse l'épée dans le corps d'un homme, et dans l'acte de la volonté qui dirige ce mouvement ; supposant aussi de l'égalité dans le sujet passif de l'action, c'est-à-dire, même dignité dans la personne tuée, je dis que le meurtre est un crime d'autant plus grand, qu'il est fait avec une plus grande connaissance que c'est une action criminelle. C'est pourquoi de deux enfants qui tueraient chacun son père précisément dans toutes les mêmes circonstances, excepté que l'un ne saurait que confusément si c'était un crime, et que l'autre le saurait très distinctement, et y songerait actuellement lorsqu'il plongerait un poignard au sein de son père, celui-ci commettrait un forfait incomparablement plus atroce et plus punissable que l'autre, par la justice de Dieu. Voilà encore une proposition que personne ne me contestera."

 

Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer », 1686, II, 8, Champion Classiques, 2014, p. 274-275.


[1] De dictare : dicter. Donc, ce que nous dicte la conscience.



  "Mes principes avoués de tout le monde, ou qui viennent d'être prouvés, sont,
  1. Que La volonté de désobéir à Dieu est un péché.

  2. Que la volonté de désobéir au jugement arrêté et déterminé de sa conscience, est la même chose que vouloir transgresser la loi de Dieu.
  3. Par conséquent que tout ce qui est fait contre le dictamen[1] de la conscience, est un péché.
  4. Que la plus grande turpitude du péché, toutes choses étant égales d'ailleurs, vient de la plus grande connaissance que l'on a qu'on fait un péché.
  5. Qu'une action qui serait incontestablement très bonne (donner l'aumône par exemple) si elle se faisait par la direction de la conscien­ce, devient plus mauvaise quand elle se fait contre cette direction, que ne l'est un acte qui serait incontestablement criminel (injurier un mendiant par exemple) s'il ne se faisait pas selon cette direction.
  6. Que se conformer à une conscience qui se trompe dans le fond, pour faire une chose que nous appelons mauvaise, rend l'action beaucoup moins mauvaise que ne l'est une action faite contre la direction d'une conscience conforme à la vérité, laquelle a li net de celle que nous appelons très bonne.
  Je conclus légitimement de tous ces principe, que la première et la plus indispensable de toute nos obligations, est celle de ne point agir contre l'inspiration de la conscience, et que toute action qui est faite contre les lumières de la conscience est essentiellement mauvaise ; de sorte que comme la loi d'aimer Dieu ne souffre jamais de dispense, à cause que la haine de Dieu est un acte mauvais est essentiellement ; ainsi la loi de ne pas choquer les lumières de sa conscience est telle, que Dieu ne peut jamais nous en dispenser, vu que ce serait réellement nous permettre de le mépriser, ou de le haïr, acte criminel intrinsece et par sa nature. Donc il y a une loi éternelle et immuable qui oblige l'homme, à peine du plus grand péché mortel qu'il puisse commettre, de ne rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa conscience ?"

 

Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer », 1686, II, 8, Champion Classiques, 2014, p. 281-282.


[1] De dictare : dicter. Donc, ce que nous dicte la conscience.



  "Le souci de notre propre bonheur nous recommande la vertu de prudence ; le souci du bonheur d'autrui nous recommande les vertus de justice et de bienfaisance, l'une nous retenant de lui nuire et l'autre nous poussant à y concourir. La première de ces trois vertus nous est originellement recommandée par nos affections égoïstes, et les deux autres par nos affections bienveillantes, indépendamment de tout souci pour ce que sont, devraient être, ou pourraient être dans certaines conditions, les sentiments d'autrui. Cependant, un souci pour les sentiments d'autrui s'ajoute par la suite à ces affections, et vient à la fois renforcer et guider la pratique de ces trois vertus. Nul homme n'a jamais pu, pendant toute sa vie ou même pendant une grande partie de sa vie, parcourir d'un pas stable et uniforme le chemin de la prudence, de la justice ou de la bienfaisance, si sa conduite n'était pas guidée par un souci pour les sentiments du supposé spectateur impartial, de celui qui réside au dedans du cœur, du grand juge et arbitre de la conduite. Si, au cours de la journée, nous nous sommes écartés en quoi que ce soit des règles qu'il nous prescrit, si nous avons été trop frugaux ou pas assez, trop industrieux ou pas assez, si nous avons nui en quelque mesure à l'intérêt ou au bonheur de notre prochain par passion ou par inadvertance, si nous avons négligé une occasion évidente et convenable d'œuvrer à cet intérêt ou à ce bonheur ; alors celui qui réside au-dedans de nous nous demande, le soir venu, de rendre compte de toutes ces omissions et violations, et ses reproches nous font souvent rougir intérieurement de notre folie et de notre manque d'attention à l'égard de notre propre bonheur, ainsi que de notre indifférence et de notre manque d'attention plus grands encore à l'égard du bonheur d'autrui."


Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759, tr. Fr. M. Biziou, C. Gautier, J.-F. Pradeau, PUF, Quadrige, 1999, p. 358-359.



  "Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience ; et ce n'est que quand on marchande avec elle qu'on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même : cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu'en faisant notre bien aux dépens d'autrui nous faisons mal ! Nous croyons suivre l'impulsion de la nature, et nous lui résistons ; en écoutant ce qu'elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu'elle dit à nos cœurs ; l'être actif obéit, l'être passif commande. La conscience est la voix de l'âme, les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent ? et alors lequel faut-il écouter ? Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser ; mais la conscience ne trompe jamais ; elle est le vrai guide de l'homme : elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps ; qui la suit obéit à la nature, et ne craint point de s'égarer."

 

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation, 1762, IV, GF, 1966, p. 372-373.


 

  "Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal. […]
  Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.

  Mais à ce mot j'entends s'élever de toutes parts la clameur des prétendus sages : Erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation ! s'écrient-ils tous de concert. Il n'y a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par l'expérience, et nous ne jugeons d'aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus : cet accord évident et universel de toutes les nations, ils l'osent rejeter ; et, contre l'éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls ; comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation d'un peuple, et que, sitôt qu'il est des monstres, l'espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice ? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l'autorité qu'il refuse aux écrivains les plus célèbres ? Quelques usages incertains et bizarres fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l'induction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, et d'accord sur ce seul point ? O Montaigne ! toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un philosophe peut l'être, et dis-moi s'il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, généreux ; où l'homme de bien soit méprisable, et le perfide honoré. Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt. Mais d'où vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu'est-ce qu'aller à la mort pour son intérêt ? Sans doute nul n'agit que pour son bien ; mais s'il est un bien moral dont il faut tenir compte, on n'expliquera jamais par l'intérêt propre que les actions des méchants. […]
  Il [faut] distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître ; et comme nous n'apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l'amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l'amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au-dedans de nous, et c'est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir.

  Exister pour nous, c'est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature ; et l'on ne saurait nier qu'au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l'individu, sont l'amour de soi, la crainte de la douleur, l'horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n'en peut douter, l'homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l'être que par d'autres sentiments innés, relatifs à son espèce ; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c'est du système moral formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables que naît l'impulsion de la conscience. Connaître le bien, ce n'est pas l'aimer : l'homme n'en a pas la connaissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l'aimer : c'est ce sentiment qui est inné. […]
  Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe."

 

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation, 1762, IV, GF, 1966, p. 375-378.


 

  "Conscience ! conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fait l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.
  Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindre frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent ? Eh ! c'est qu'il nous parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier."


Jean-Jacques Rousseau,Émile ou de l'éducation, 1762, IV, GF, 1966, p. 378-379.


  

  "Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits, et que j'ai développé dans ce dernier avec toute la clarté dont j'étais capable, est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ; et qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. J'ai fait voir que l'unique passion qui naisse avec l'homme, savoir l'amour de soi, est une passion indifférente en elle-même au bien et au mal ; qu'elle ne devient bonne ou mauvaise que par accident et selon les circonstances dans lesquelles elle se développe. J'ai montré que tous les vices qu'on impute au cœur humain ne lui sont point naturels ; j'ai dit la manière dont ils naissent ; j'en ai, pour ainsi dire, suivi la généalogie, et j'ai fait voir comment, par l'altération successive de leur bonté originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont.
  J'ai encore expliqué ce que j'entendais par cette bonté originelle, qui ne semble pas se déduire de l'indifférence au bien et au mal, naturelle à l'amour de soi. L'homme n'est pas un être simple ; il est composé de deux substances. Si tout le monde ne convient pas de cela, nous en convenons vous et moi, et j'ai tâché de le prouver aux autres. Cela prouvé, l'amour de soi n'est pas une passion simple ; mais elle a deux principes, savoir l'être intelligent et l'être sensitif, dont le bien-être n'est pas le même. L'appétit des sens tend à celui du corps, et l'amour de l'ordre à celui de l'âme. Ce dernier amour développé et rendu actif porte le nom de conscience ; mais la conscience ne se développe et n'agit qu'avec les lumières de l'homme. Ce n'est que par ces lumières qu'il parvient à connaître l'ordre, et ce n'est que quand il le connaît que sa conscience le porte à l'aimer. La conscience est donc nulle dans l'homme qui n'a rien comparé, et qui n'a point vu ses rapports. Dans cet état l'homme ne connaît que lui ; il ne voit son bien-être opposé ni conforme à celui de personne ; il ne hait ni n'aime rien ; borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête ; c'est ce que j'ai fait voir dans mon Discours sur l'inégalité.

  Quand, par un développement dont j'ai montré les progrès, les hommes commencent à jeter les yeux sur leurs semblables, ils commencent aussi à voir leurs rapports et les rapports des choses, à prendre des idées de convenance, de justice et d'ordre ; le beau moral commence à leur devenir sensible et la conscience agit. Alors ils ont des vertus, et s'ils ont aussi des vices c'est parce que leurs intérêts se croisent et que leur ambition s'éveille, à mesure que leurs lumières s'étendent. Mais tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières, les hommes sont essentiellement bons. Voilà le second état.
  Quand enfin tous les intérêts particuliers agités s'entrechoquent, quand l'amour de soi mis en fermentation devient amour-propre, que l'opinion, rendant l'univers entier nécessaire à chaque homme, les rend tous ennemis nés les uns des autres et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d'autrui, alors la conscience, plus faible que les passions exaltées, est étouffée par elles, et ne reste plus dans la bouche des hommes qu'un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intérêts à ceux du public, et tous mentent. Nul ne veut le bien public que quand il s'accorde avec le sien ; aussi cet accord est-il l'objet du vrai politique qui cherche à rendre les peuples heureux et bons. Mais c'est ici que je commence à parler une langue étrangère aussi peu connue des Lecteurs que de vous.
  Voilà Monseigneur, le troisième et dernier terme, au-delà duquel rien ne reste à faire, et voilà comment l'homme étant bon, les hommes deviennent méchants. C'est à chercher comment il faudrait s'y prendre pour empêcher de devenir tels, que j'ai consacré mon Livre. Je n'ai pas affirmé que dans l'ordre actuel la chose fût absolument possible ; mais j'ai bien affirmé et j'affirme encore, qu'il n'y a pour en venir à bout d'autres moyens que ceux que j'ai proposés."

 

Jean-Jacques Rousseau, Lettre à C. de Beaumont. Novembre 1762, in Œuvres complètes, La Pléiade, IV, 1969, p. 935-937.



  "La conscience est l'instinct qui nous amène à nous juger nous-mêmes d'après des lois morales. Ce n'est pas une simple faculté mais un instinct, et son jugement n'est pas logique mais judiciaire. Nous avons certes la faculté de nous juger logiquement selon les lois morales, mais nous pouvons certes user de cette faculté à notre gré. Au contraire, la conscience possède ce pouvoir de nous traduire contre notre volonté devant son tribunal, pour statuer sur la légitimité (Rechtmässigkeit) de nos actions, et c'est à ce titre que nous disons d'elle qu'elle est un instinct, et non la simple faculté logique. Son jugement est de nature judiciaire, et non logique. Le juge, lorsqu'il rend jugement, ne fait pas que former logiquement un jugement, mais il possède le pouvoir de juger valide et de faire exécuter le jugement rendu d'après la loi ; son jugement a force de loi et constitue une sentence. Il ne doit pas seulement juger logiquement, mais il doit condamner ou acquitter le prévenu. Si notre conscience n'était qu'une impulsion (Trieb) à former un jugement, elle serait, à l'instar d'autres facultés que nous possédons – celles, par exemple, de nous comparer à autrui, de nous flatter nous-mêmes –, une simple faculté de connaissance. Nous avons tous tendance à nous louanger pour les bonnes actions que nous entreprenons d'après les règles de la prudence, et à l'inverse nous nous blâmons d'avoir agi de manière imprudente. Il y a donc en nous une impulsion à nous flatter ou à nous blâmer à partir des règles de la prudence. Ceci n'est cependant pas encore la conscience, mais simplement son analogon, que l'on confond souvent avec elle. Le criminel passible de la peine de mort s'adresse les plus durs reproches, se fait du mauvais sang et s'en veut beaucoup pour ses gestes passés, mais uniquement parce qu'il réalise à quel point il a agi imprudemment et parce qu'il s'est fait prendre. Il confond ces reproches qu'il se fait avec ceux que la conscience nous adresse quand nous agissons contrairement à la moralité. Eût-il évité les préjudices entraînés par son arrestation qu'il ne se ferait pas tant de reproches, lesquels cependant, si seulement il avait une conscience, l'auraient tourmenté indépendamment de ces circonstances. Il faut donc bien distinguer le jugement porté d'après les règles de la prudence du jugement de la conscience. Nombreux sont les hommes qui n'ont qu'un analogon de la conscience, qu'ils confondent avec cette première. Les regrets qu'ils éprouvent une fois sur leur lit de mort ne touchent pas tant à l'immoralité de leur conduite qu'à leur imprudence ; maintenant qu'ils doivent comparaître devant le Juge, ils réalisent qu'ils ne pourront pas faire bonne figure. La conséquence du vice est une peine qui lui correspond, et qui fait connaître ce que ce vice a de foncièrement punissable. Or celui qui tient en horreur ses vices passés ne sait pas vraiment si c'est la peine elle-même qui lui inspire ce dégoût ou le caractère intrinsèquement punissable de ses actes. Celui qui n'éprouve pas une aversion immédiate pour ce qui est moralement mauvais et ne ressent aucun plaisir pour ce qui est moralement bon, n'a pas de sentiment moral, et par là n'a pas de conscience. Aussi celui qui vit dans la crainte d'être mis en accusation pour ses mauvaises actions ne se reproche-t-il pas la méchanceté de ses actes, mais les conséquences fâcheuses qu'ils peuvent entraîner pour lui. Pareil homme n'a pas de conscience, mais n'en possède que l'analogon. Seul celui qui éprouve l'horreur intrinsèque de son action, quelles qu'en soient les conséquences, il possède une conscience. Il ne faut donc pas confondre ici les reproches que nous nous adressons pour les suites de notre imprudence et ceux qui naissent de la transgression de la moralité. Il est important par exemple qu'un maître essaie de voir si le repentir de son élève est généré par un véritable sentiment d'horreur devant l'action elle-même, ou par la simple crainte que son méfait ne puisse pas trouver grâce aux yeux du juge devant lequel il devrait comparaître. Les regrets qu'on éprouve pour la première fois sur son lit de mort n'ont aucune valeur morale, car c'est l'approche de la mort qui en est la cause. Si la fin n'était pas si imminente, on regretterait difficilement ses actions passées. On ressemble alors à un joueur malheureux qui enrage de son imprudence et se frappe le front devant ses déboires. Ce n'est pas l'horreur de son vice qui l'accable, mais les résultats défavorables qui en découlent pour lui. On doit se garder d'apporter son réconfort à un tel homme, qui n'a qu'un analogon de la conscience. La prudence nous fait des reproches, la conscience nous accuse. Si un homme agit imprudemment et qu'il s'en fait reproche, juste le temps qu'il faut pour qu'il apprenne sa leçon, il observe alors une règle de prudence, ce qui est suffisant pour être porté à son honneur, car cela révèle en soi une force d'âme. L'accusation de la conscience ne peut cependant pas être écartée aussi facilement, et de fait il ne faut pas que cela se produise, car elle ne dépend pas de la volonté. La capacité d'écarter en soi cette accusation n'est aucunement la marque d'une âme forte, mais un signe d'infamie et d'endurcissement théologique. Celui qui peut écarter à sa convenance l'accusation de la conscience est un rebelle, semblable à celui qui peut écarter l'accusation de son juge et sur qui ce dernier n'a aucun pouvoir."

 

Emmanuel Kant, Leçons d'éthique, 1775-1780, tr. fr. Luc Langlois, Le Livre de Poche, 1997, p. 243-245.



  "On peut à bon droit comparer le tribunal intérieur de la conscience aux cours de justice. Comme dans celles-ci, on trouve dans celui-là un procureur, qui ne pourrait cependant pas être là s'il n'y avait pas également une loi. Cette loi, qui n'est pas du ressort du sentiment mais de la raison, est incorruptible, et on ne peut se dissimuler à soi-même sa pureté et sa justice. C'est la loi inviolable de notre humanité. Mais il y aussi un avocat de la défense en nous, qui s'appelle l'amour-propre, lequel avance toutes sortes d'arguments à l'encontre du procureur pour nous disculper, et que celui-ci s'efforce à son tour de réfuter. Enfin, il se trouve en nous un juge qui nous condamne ou nous acquitte, et dont on ne peut aveugler le jugement. Il est possible par contre que l'homme n`entreprenne aucun examen de la conscience. S'il s'y soumet cependant, le juge se prononce de manière impartiale, et sa sentence tombe ordinairement du côté de la vérité, à moins qu'il n'ait de faux principes de moralité. Les hommes prêtent naturellement une oreille plus favorable à l'avocat de la défense en eux, mais ils tendent à écouter davantage le procureur une fois sur leur lit de mort. Une bonne conscience requiert une loi pure, car le procureur doit demeurer vigilant quoi que nous fassions. Dans l'examen de nos actions, nous devons juger avec justice et moralité, et nous devons avoir la force de conscience pour donner effet à ce jugement rendu selon la loi. La conscience doit renfermer des principes actifs et non simplement spéculatifs ; pour mettre en œuvre ses jugements, elle doit être forte et commander le respect (Ansehen). Quel juge en effet serait content de ne servir que des remontrances et de prononcer des jugements sans conséquences ? Il faut plutôt que ceux-ci soient exécutés et qu`il y soit satisfait."

 

Emmanuel Kant, Leçons d'éthique, 1775-1780, tr. fr. Luc Langlois, Le Livre de Poche, 1997, p. 246-247.



 "Il est assez curieux d'observer la variété des inventions que les hommes ont pu forger, comme celle des expressions derrière lesquelles ils se sont réfugiés, afin de cacher aux autres et, s'ils pouvaient y parvenir, à eux-mêmes une forme aussi répandue, et pour cette raison très pardonnable, d'autojustification.
1 / L'un dit qu'il possède un moyen tout prêt de savoir ce qui est bien (right) et ce qui est mal (wrong) et l'appelle son « sens moral ». Il se met alors tranquillement à l'ouvrage et nous informe que telle chose est bonne et telle autre mauvaise. Pourquoi ? « Parce que mon sens moral me le dit. »
2 / Un autre se présente qui modifie l'expression, en abandonnant moral pour le remplacer par commun. Il peut alors vous expliquer que son sens commun lui dit ce qui est bien ou mai aussi sûrement que le précédent le pouvait avec son sens moral. Par son sens commun, il entend un certain sens que tous les hommes posséderaient. Et ceux chez qui le sens en question ne s'accorderait pas avec le sien sont écartés avec mépris. Ce procédé est supérieur au précédent. Un sens moral étant quelque chose de nouveau, un homme peut passer un certain temps à chercher sans succès à établir son existence. Mais un sens commun est quelque chose d'aussi vieux que la création. Il n'y a aucun homme qui n'éprouverait pas de la honte si l'on pensait qu'il en avait moins que ses semblables."
 
Jeremy Bentham, Une introduction aux principes de morale et de législation, 1789, Chapitre II, § XIV, note, Dover Philosophical Classics, 2007, p. 17.
 
 
 "It is curious enough to observe the variety of inventions men have hit upon, and the variety of phrases they have brought forward, in order to conceal from the world, and, if possible, from themselves, this very general and therefore very pardonable self-sufficiency.
    1. One man says, he has a thing made on purpose to tell him what is right and what is wrong ; and that is called a moral sense : and then he goes to work at his ease, and says, such a thing is right, and such a thing is wrong – why? 'Because my moral sense tells me it is.'
    2. Another man comes and alters the phrase: leaving out moral, and putting in common, in the room of it. He then tells you that his common sense tells him what is right and wrong, as surely as the other's moral sense did; meaning by common sense a sense of some kind or other, which, he says, is possessed by all mankind : the sense of those whose sense is not the same as the author's being struck out as not worth taking. This contrivance does better than the other ; for a moral sense being a new thing, a man may feel about him a good while without being able to find it out: but common sense is as old as the creation ; and there is no man but would be ashamed to be thought not to have as much of it as his neighbours."
 
Jeremy Bentham, An introduction to the principles of morals et and legislation, 1789, Chapter II, § XIV, note, Dover Philosophical Classics, 2007, p. 17.


 

    "Qu'est-ce qu'un inconscient ? C'est un homme qui ne se pose pas de question. Celui qui agit avec vitesse et sûreté ne se pose pas de question ; il n'en a pas le temps. Celui qui suit son désir ou son impulsion sans s'examiner soi-même n'a point non plus occasion de parler, comme Ulysse, à son proprcœur ni de dire Moi, ni de penser Moi. En sorte que, faute d'examen, moral, il manque aussi de cet examen contemplatif qui fait qu'on dit : « je sais que je sais ; je sais que je désire ; je sais ce que je veux. ». Pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même. Ce que les passionnés, dans le paroxysme, ne font jamais ; ils sont tout entier à ce qu'ils font et à ce qu'ils disent ; et par là ils ne sont point du tout pour eux-mêmes. Cet état est rare. Autant qu'il reste de bon sens en un homme, il reste des éclairs de penser à ce qu'il dit ou à ce qu'il fait ; c'est se méfier de soi ; c'est guetter de soi l'erreur ou la faute. Peser, penser, c'est le même mot ; ne le ferait-on qu'un petit moment, c'est cette chaîne de points clairs qui fait encore le souvenir."

Alain, Propos, 30 juin 1923.


 

  "Dans la conscience morale nous nous sentons soumis à une loi qui ne semble portée par aucune puissance humaine, personnelle. Nous percevons la voix de notre conscience seulement en nous, même si c'est avec une force, une détermination par rapport à tout égoïsme subjectif, dont seule une instance située en dehors du sujet semble pouvoir être l'origine. On a tenté résoudre cette contradiction, comme on sait, en déduisant de règles sociales les contenus de la morale : ce qui est utile à l'espèce et au groupe, et ce que celui-ci exige de ses membres pour sa conservation, on l'inculque peu à peu aux individus comme instinct, de telle sorte qu'il apparaîtrait en eux comme un de leurs sentiments, autonome, à côté des véritables sentiments personnels, et donc souvent en contradiction avec eux. Ce qui expliquerait l'ambivalence de la loi morale : d'un côté elle nous apparaît comme un commandement impersonnel, auquel nous devons tout simplement nous soumettre, et d'un autre côté ce n'est pas une force extérieure, mais seulement notre impulsion la plus personnelle et la plus intime qui nous l'impose. En tout cas nous sommes ici en pré­sence de l'un de ces cas où l'individu reproduit dans sa conscience les relations qui existent entre le groupe et lui-même comme totalité. On a depuis longtemps observé que dans toutes leurs relations d'association et de séparation, de différenciation et d'unification, les représentations de l'âme individuelle se comportent comme les individus entre eux. C'est donc un cas tout à fait particulier, quand ces relations psychologiques internes ne reproduisent pas seulement les relations générales qui existent entre les individus, mais celles entre l'individu et le cercle qui l'entoure. Ce que la société exige de son membre : discipline et loyauté, altruisme et travail, maîtrise de soi et sincérité – tout cela, l'individu l'exige de lui­-même."

 

Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, 1908, tr. fr. Lyliane Deroch-Gurcel et Sibylle Muller, PUF, Quadrige, 2013, p. 222-223.



  "Dans ma « Morale », si je m'amusais d'en faire une, on pourrait faire tout le mal que l'on voudrait, à la condition expresse de l'avoir nettement voulu et prévu en tant que mal, sans rien s'être épargné de sa connaissance, étant descendu soigneusement dans sa figure, dans ses conséquences probables, dans le bien que l'on pense en tirer - et considérant, comme défendu absolu, toute fissure pour le remords, tout ce qui me ferait ensuite vomir mon passé et souillerait le jour présent - le lendemain.
  Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment."

 

Paul Valéry, Tel quel, Cahier B 1910, 1943, Folio essais, p. 173-174.

  
  "L'une des manières, dont on a évité la nécessité de faire appel aux règles extérieures de conduite a été la croyance à la « conscience », qui a eu une importance particulière dans la morale protestante. On a supposé que Dieu révélait à chaque cœur humain ce qui est bien et ce qui est mal, de sorte que, pour éviter le péché, nous n'avons qu'à écouter la voix intérieure. Cette théorie présente cependant deux difficultés : en premier lieu, la conscience ne dit pas la même chose à tout le monde ; en second lieu, l'étude de l'inconscient nous a permis de comprendre les causes matérielles des scrupules de conscience.
  En ce qui concerne les expressions différentes de la conscience : la conscience de George III d'Angleterre lui disait qu'il ne devait pas accorder de droits civiques aux catholiques, sans quoi il se serait parjuré en prononçant le serment du sacre, mais ses successeurs n'ont pas eu les mêmes scrupules. La conscience conduit les uns à condamner l'exploitation des pauvres par les riches, pratiquée par les capitalistes. Elle dit à l'un qu'il doit défendre son pays en cas d'invasion, tandis qu'elle dit à l'autre que toute participation à la guerre est coupable. Pendant la guerre de 1914-1918, les dirigeants britanniques, dont peu avaient étudié la morale, furent très embarrassés par l'existence de la conscience, et furent conduits à des décisions singulières, par exemple qu'un homme pouvait avoir des scrupules de conscience quand il s'agissait de se battre lui-même, mais non quand il s'agissait de travailler aux champs de manière à permettre l'appel d'un autre homme sous les drapeaux. Ils pensaient aussi que, si la conscience pouvait désapprouver toute guerre, elle ne pouvait pas, à défaut de cette position extrême, désapprouver la guerre alors en cours. Ceux qui, pour une raison quelconque, pensaient qu'il ne fallait pas se battre, étaient obligés de définir leur position d'après cette conception assez primitive et peu scientifique de la « conscience ».
  La diversité des expressions de la conscience devient toute naturelle quand on en comprend l'origine. Dans la première jeunesse, certaines catégories d'actes rencontrent l'approbation, d'autres la désapprobation ; et, par le processus normal d'association des idées, le bien-être et le malaise s'attachent peu à peu aux actes eux-mêmes, et non plus seulement à l'approbation ou à la désapprobation qu'ils suscitent. À mesure que le temps passe, nous pouvons oublier complètement notre première éducation morale, mais certaines sortes d'actions continuent à nous donner un sentiment de gêne, tandis que d'autres nous procurent une exaltation vertueuse. Par introspection, ces sentiments nous paraissent mystérieux, puisque nous avons oublié les circonstances qui les ont causés à l'origine : il est donc naturel de les attribuer à la voix de Dieu dans notre cœur. Mais, en réalité, la conscience est le produit de l'éducation, et peut chez la plupart des hommes, être dressée à approuver et à désapprouver au gré de l'éducateur. S'il est donc juste de vouloir libérer la morale des règles extérieures, on ne peut guère y parvenir de façon satisfaisante à l'aide de la notion de « conscience »."

 

Bertrand Russell, Science et religion, 1935, tr. fr. P.-R. Mantoux, 1975, Folio essais, p. 167-169.


  

 "La conscience est supposée être une façon de ressentir sans raison ni raisonnement et de savoir par sentiment ce qui est juste et injuste. Ce qui s'est révélé au-delà de tout doute, je crois, c'est le fait que de tels sentiments existent bel et bien, que les gens se sentent coupables ou se sentent innocents, mais qu'hélas, ces sentiments ne constituent pas des indications fiables, qu'ils n'indiquent même rien du juste et de l'injuste. Des sentiments de culpabilité peuvent être déclenchés par un conflit entre d'anciennes habitudes et de nouveaux commandements - l'ancienne habitude de ne pas tuer et le nouveau commandement de tuer -, mais ils peuvent tout aussi bien être suscités par le contraire - une fois que le meurtre ou ce que la « morale nouvelle » exige est devenu une habitude et est admis par tout le monde, le même homme se sent coupable s'il ne s'y conforme pas. Autrement dit, ces sentiments indiquent une conformité ou une non-conformité, ils n'indiquent pas une morale."

 

Hannah Arendt, Questions de philosophie morale, 1965-1966, in Responsabilité et jugement, tr. fr. Jean-Luc Fidel, Payot, p. 156-157.


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Date de création : 05/07/2006 @ 13:46
Dernière modification : 28/01/2026 @ 17:23
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