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Texte à méditer :  Je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal.  Ovide
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Hors des sentiers battus
L'homo faber

   "À quelle date faisons-nous remonter l'apparition de l'homme sur terre ? Au temps où se fabriquèrent les premières armes, les premiers outils. […]
    En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqué que l'invention mécanique a d'abord été sa démarche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir, parce que les modifications de l'humanité retardent d'ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos habitudes individuelles et même sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles étaient faites, de sorte que les effets profonds d'une invention se font remarquer lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté.Un siècle a passé depuis l'invention de la machine à vapeur, et nous commençons à peine à ressentir la secousse profonde qu'elle nous a donnée. La révolution qu'elle a opérée dans l'industrie n'en a pas moins bouleversé les relations entre les hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en voie d'éclore. Dans des milliers d'années, quand le recul du passé n'en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres, nos révolutions compteront pour peu de choses, à supposer qu'on s'en souvienne encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre éclatée ; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l'histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l'homme et de l'intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo Faber. En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des outils artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication."

 

Henri Bergson, L'évolution créatrice, 1907, chapitre II, PUF, p. 139-140.



  "On a rappelé que l'homme avait toujours inventé des machines, que l'antiquité en avait connu de remarquables, que des dispositifs ingénieux furent imagines bien avant l'éclosion de la science moderne et ensuite, très souvent, indépendam­ment d'elle : aujourd'hui encore de simples ouvriers, sans culture scientifique, trouvent des perfectionnements auxquels de savants ingénieurs n'avaient pas pensé. L'invention mécanique est un don naturel. Sans doute elle a été limitée dans ses effets tant qu'elle s'est bornée à utiliser des énergies actuelles et, en quelque sorte, visibles : effort musculaire, force du vent ou d'une chute d'eau. La machine n'a donné tout son rendement que du jour où l'on a su mettre à son service, par un simple déclenchement, des énergies potentielles emmagasinées pendant des millions d'années, empruntées au soleil, disposées dans la houille, le pétrole, etc. Mais ce jour fui celui de l'invention de la machine à vapeur, et l'on sait qu'elle n'est pas sortie de considérations théoriques. Hâtons-nous d'ajouter que le progrès, d'abord lent, s'est effectué à pas de géant lorsque la science se fut mise de la partie. Il n'en est pas moins vrai que l'esprit d'inven­tion mécanique, qui coule dans un lit étroit tant qu'il est laissé à lui-même, qui s'élargit indéfiniment quand il a rencontré la science, en reste distinct et pourrait à la rigueur s'en séparer."

 

Henri Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, 1932, Chapitre IV, Alcan, p. 324-325.



  "L'homo faber est dès l'origine des temps un inventeur : déjà le bâton, la massue dont il arme son bras pour gauler les fruits, pour assommer les bêtes sont des instruments par lesquels il agrandit sa prise sur le monde ; il ne se borne pas à transporter au foyer des poissons cueillis au sein de la mer : il faut d'abord qu'il conquière le domaine des eaux en creusant des pirogues ; pour s'approprier les richesses du monde il annexe le monde même. Dans cette action il éprouve son pouvoir; il pose des fins, il projette vers elles des chemins : il se réalise comme existant. Pour maintenir, il crée ; il déborde le présent, il ouvre l'avenir. C'est pourquoi les expéditions de pêche et de chasse ont un caractère sacré. On accueille leurs réussites par des fêtes et des triomphes ; l'homme y reconnaît son humanité. Cet orgueil il le manifeste aujourd'hui encore quand il a bâti un barrage, un gratte-ciel, une pile atomique. Il n'a pas seulement travaillé à conserver le monde donné : il en a fait éclater les frontières, il a jeté les bases d'un nouvel avenir."

 

Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949, I, Deuxième partie, Chapitre I, Édition du Club France Loisirs, La Bibliothèque du XXe siècle, 1990, p. 124-125.



  "Leurs campements installés pour un ou plusieurs jours, quelques semaines parfois, consistent en autant d'abris sommaires que de familles, faits de palmes ou de branchages piqués en demi-cercle dans le sable et liés au sommet. Au fur et à mesure que le jour s'avance, les palmes sont retirées d'un côté et plantées de l'autre, pour que l'écran protecteur Se trouve toujours placé du côté du soleil, ou, le cas échéant, du vent ou de la pluie. C'est l'époque où la quête alimentaire absorbe tous les soins. Les femmes s'arment du bâton à fouir qui leur sert à extraire les racines et à assommer les petits animaux; les hommes chassent avec de grands arcs en bois de palmier et des flèches dont il existe plusieurs types - celles destinées aux oiseaux, à pointe émoussée pour quelles ne se fichent pas dans les branches; les flèches de pêche, plus longues, sans empenne et terminées par trois à cinq pointes divergentes ; les flèches empoisonnées dont la pointe enduite de curare est protégée par un étui de bambou et qui sont réservées au moyen gibier, tandis que celles pour le gros gibier - jaguar ou tapir - ont une pointe lancéolée [1] faite d'un gros éclat de bambou afin de provoquer l'hémorragie, car la dose de poison véhiculée par une flèche serait insuffisante."


Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955, Éd. Plon, 1955, p. 313-314, Pocket, p. 321.


[1] En forme de lance.


 

  "L'éthologue britannique [Michael Hansell] estime que nous avons tendance à surestimer les capacités requises pour fabriquer et utiliser des outils. C'est une compétence parmi d'autres, et beaucoup d'animaux la possèdent. Hansell conteste en particu­lier que l'on puisse recourir à l'usage d'outil pour dis­tinguer les animaux les plus évolués des autres. Un tel comportement ne nécessite ni une organisation neuronale très complexe, ni une capacité importante de manipulation, ni même d'exceptionnelles capacités de raisonnement. Il s'agit d'une faculté parmi d'autres. Elle permet à l'animal de mobiliser certains éléments de son environnement en vue de ses objectifs. Fondamentalement, l'utilisation d'outils repose sur une disposition mentale particulière qui permet de voir un objet autrement que ce qu'il semble être. La caractérisation de l'outil par Hansell se distingue donc de celle de [l'éthologue américain Benjamin Beck qui définit l'outil comme l'emploi d'un objet qui se trouve dans l'environnement mais qui reste détaché de son support pour altérer le plus efficacement la forme, la position ou la condition d'un autre objet, d'un autre organisme ou de l'utilisateur lui-même], sur deux points au moins – et tous les deux sont essentiels. Hansell propose d'abord une défini­tion psychologique de l'outil, qui reste très éloignée de la définition logique de l'éthologue américain. Il insiste ensuite sur le rapport de l'animal à l'objet, et relativise l'objet lui-même en privilégiant le comportement technique. Ce passage de l'outil à l'action technique, c'est-à­-dire au comportement avec des outils, est un premier écart essentiel, mais encore insuffisant. L'éthologue ne doit pas seulement s'intéresser aux comportements de manipula­tion d'outils, mais à tous les comportements qui lui sont liés d'une manière ou d'une autre. Ce qui est intéressant n'est pas de savoir si les animaux utilisent ou non des outils, tels que les philosophes ou les anthropologues cul­turalistes les ont définis, mais d'élargir les perspectives de façon à adopter une véritable approche comparée et phylo­génétique. En tenant compte de tout le spectre des orga­nismes, des plus primitifs à l'humain, quelles sont les médiations de l'action que les animaux mobilisent en vue des fins recherchées ? On appellera médiations de l'action les aides écologiques qui permettent à l'animal de trans­former ses performances et ses compétences, en changeant la nature de leur déroulement, ou en augmentant leur champ d'action. Des conséquences immédiates en découlent : les cas limites qui gênaient tant Beck n'en sont plus, et l'attention glisse plus franchement des objets aux comportements dans la caractérisation du comportement technique. En parlant de médiations de l'action et non d'outils, on ne se heurte plus aux difficultés liées à la défi­nition préalable de l'objet pertinent (est-ce un outil ou non ?). Il est donc possible de se concentrer, de façon plus homogène, sur les moyens par lesquels l'animal extériorise ses actions et accroît ainsi ses possibilités d'agir sur elle au sein d'une collectivité. L'écologie des actions techniques à l'intérieur d'une population animale donnée devient dès lors compréhensible. L'éthologue se donne ainsi les moyens de comprendre le rôle et les usages de certaines techniques comme celles des nids, que des défi­nitions de l'outil trop restrictives éliminent d'emblée. Les objets sont désormais caractérisés par rapport aux actions qui les supportent, et non l'inverse. Il est possible de décrire et de comprendre les comportements médiatisés de l'animal, c'est-à-dire les comportements techniques de l'animal, en distinguant les actions médiatisées par lesquelles l'animal agit sur le monde, tout d'abord, celles par lesquelles l'animal agit sur les autres, ensuite, et celles par lesquelles l'animal agit sur lui-même, enfin, alors que la quasi-totalité des exemples de Beck appartiennent à la pre­mière catégorie. Un certain nombre de questions devien­nent ainsi abordables. Quels sont les animaux qui transforment les autres ou eux-mêmes à travers des médiations de l'action, et dans quelle mesure doit-on, et peut-on, prendre en compte des êtres vivants comme médiations de l'action ? Quels sont les acteurs en jeu, et quels sont les liens que ces divers acteurs entretiennent entre eux ? Quelle est la nature des acteurs impliqués ? ; doivent-ils acquérir des expertises ; et lesquelles ? Par apprentissage, par enseignement ou par essais/erreurs ? Avec quels gestes – avec des représentations ou sans représentations ? La nature des tâches effectuées au cours de ces actions média­tisées est loin d'être triviale. Quelle est la matière traitée ? Comment est-elle transformée ? Enfin, le moment de l'action est important, ainsi que sa localisation. Les théo­ries psychologiques de l'action (les théories piagétiennes ou néo-piagétiennes, en particulier) deviennent assez peu utiles quand il s'agit de montrer la pertinence d'une éco­logie des actions médiatisées pour comprendre l'intelli­gence sociale de l'animal. Il ne s'agit aucunement de savoir quelles sont les actions possibles d'un animal donné, ou par quels stades elles se développent au cours de l'ontogenèse, mais de savoir quelles sont celles qui sont effectivement réalisées, et dans quel type de collectivité."

 

Dominique Lestel, Les Origines animales de la culture, 2001, Chapitre II, Flammarion, p. 66-68.

 

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Date de création : 31/08/2007 @ 11:53
Dernière modification : 10/02/2021 @ 10:36
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